"On a ouvert des lits partout où on le pouvait. Dans les salles de réveil, dans les salles de pré-anesthésie du bloc... On est au maximum de nos capacités. » Rémy (le prénom a été modifié - lire ci-dessous l’encadré En coulisses) est infirmier en réanimation, au sein d’un établissement des Hospices civils de Lyon (HCL). Dans son service, l’écrasante majorité des patients admis sont atteints du Covid-19, dans des situations critiques. « On a l’habitude d’avoir des cas graves en réanimation, raconte l’infirmier, mais on arrive assez rapidement à les stabiliser. C’est plus difficile avec le coronavirus… L’autre difficulté, c’est qu’ils arrivent tous en même temps ! » Face à l’afflux de malades, son unité a doublé ses capacités d’accueil pour arriver à 40 lits.    

Le taux global d’occupation des services de réanimation des HCL se situe, à la date du 24 novembre, à 88% (en léger recul par rapport à la semaine dernière, à 91%) alors même que 277 lits ont été installés (pour une base initiale de 139). Et alors que le CHU lyonnais a déjà réalisé le transfert de 54 patients dans des établissements de la région (Chambéry, Annecy) et au-delà (Bordeaux, Nantes…).

Renforts des blocs

Pour cette deuxième vague, la direction des hospices s’est refusée à déprogrammer la totalité des activités de chirurgie. Une bonne chose selon Rémy, même si son service se retrouve à gérer à la fois des patients Covid+ et d’autres non infectés par cette maladie. « Lorsque la charge de travail est trop importante, c’est un peu de la gymnastique ! Il faut se changer et se rhabiller sans cesse pour ne pas mettre en danger les non-Covid, confie l’infirmier. Pour les patients réveillés, savoir que les autres malades du service sont atteints du coronavirus n’est pas très rassurant non plus. »

Heureusement, les renforts des blocs sont là, accompagnés des infirmiers anesthésistes de première année, aguerris au matériel de respiration et aux techniques de sédation. Si certains ont conservé leurs réflexes acquis en avril dernier, lors du précédent pic épidémique, les infirmiers de « réa » comme Rémy gardent un œil sur eux. « On est souvent obligés d’aller aider tel ou tel collègue qui n’arrive pas à régler une machine ou à comprendre un protocole médicamenteux, constate le soignant, surtout pour les patients les plus lourds… Ceux qui sont dyalisés par exemple, ou ceux qui sont en position ventrale et endormis à l’aide de curares. »

« Des questions de vie ou de mort »

L’observation des patients est également plus fine lors cette deuxième vague. Il a par exemple été décidé de retarder au maximum leur intubation, en prenant en compte leur âge et leur état. « On sait désormais qu’en intubant précocement une personne très âgée, hypertendue, diabétique, on limite son espérance de vie de manière drastique », explique l’infirmier de réanimation. Il raconte qu’un certain nombre de malades, mieux informés sur le virus et les risques de l’intubation, décident eux-mêmes de ne pas aller jusqu’à cette étape. « Ce sont littéralement des questions de vie ou de mort, ajoute-t-il. Donc il faut que leur choix soit éclairé, pris après une discussion posée entre l’équipe médicale, les patients et leurs familles. »

Car contrairement aux règles en vigueur lors de la vague du printemps dernier, des membres de la famille sont désormais autorisés à venir accompagner leurs proches dans leurs derniers instants. Equipés des pieds à la tête avec charlotte, masque, lunettes et blouse, ils sont escortés par un infirmier jusqu’à la chambre du patient. « Ce ne sont pas des conditions idéales, reconnaît Rémy, d’avoir à se dire au revoir au sein d’un service extrêmement bruyant où les machines et les tuyaux prennent toute la place. C’est tout de même mieux que de laisser les patients mourir seuls. Je crois que nous avons pris une bonne décision. Cela permet de démarrer un processus de deuil qui n’aurait pas été possible autrement. »

Soignants asymptomatiques au poste

Alors que la deuxième vague frappe plus violemment la région Auvergne-Rhône-Alpes que la première, « nous faisons moins d’erreurs, considère l’infirmier, et nous sommes plus à l’aise en ce qui concerne les traitements contre le Covid-19. Mais nous sommes tous épuisés. » Nombre de ses collègues ont, cette fois, été testés positifs au coronavirus et viennent travailler lorsqu’ils sont asymptomatiques, comme le préconise la direction des HCL. Pour autant, ils n’ont pas accès aux machines à café et doivent manger seuls dans une pièce à part. « L’esprit d’équipe en a pris un coup, soupire Rémy. Ça joue sur le moral, c’est évident. »

À l’entendre, parmi ses collègues, l’épuisement touche désormais les vieux routiers de la réa, et pas seulement les renforts venus prêter main forte et tenus de s’adapter à la fois aux horaires, à la technique et au rythme si particulier de ce service. « Il y aura une vague de départs après cette crise, juge Rémy, inquiet quant à l’avenir de l’hôpital public. Je ne suis pas sûr qu’on parvienne à recruter aussi facilement qu’avant. »

L’infirmier ayant accepté de nous confier son vécu de la deuxième vague du Covid-19 a souhaité rester anonyme pour respecter « les consignes internes des HCL ». Comme au printemps, les Hospices civils de Lyon mènent une politique très stricte vis‐à‐vis de la presse, soumettant chaque témoignage à une autorisation préalable. Plusieurs demandes d’interview effectuées par Mediacités et acceptées dans leur principe ont ensuite été refusées par le service chargé de la communication.