Mediacités : En six ans, le trafic et la consommation de drogues ont presque doublé à Nantes. Même si la ville n'a pas la compétence régalienne pour lutter directement contre ces dérives, comment aborde-t-elle ce problème ?
Gilles Nicolas :
« Contrairement à ce que sous-entend parfois l'opposition municipale, le trafic de drogues n'entre effectivement pas dans le cadre des missions naturelles de la Ville, même si elle s'en préoccupe par la force des choses. J'ai été très intéressé par ce qui s'est dit à la conférence des villes France Urbaine , à Paris, en septembre dernier. Le maire LR de Nice Christian Estrosi, qui n'est pourtant pas de mon bord politique, y a notamment déclaré à propos du trafic de drogues qu'il « faudrait que le gouvernement, au lieu de passer son temps à dire “on fait confiance aux collectivités”, le fasse vraiment ». Alors qu'un plan de lutte anti-drogues vient d'être lancé, nous, représentants des maires des grandes villes, n'avons même pas été consultés. Nous sommes pourtant en première ligne sur ce sujet depuis 40 ans. Dès lors, c'est à l’État d'assumer ces augmentations inquiétantes.

Bidule_carre_512pxQue pensez-vous sur le fond de ce nouveau plan de lutte contre les stupéfiants récemment présenté à Marseille ?
  Parmi les 55 mesures présentées par le ministre de l'Intérieur, je trouve intéressante la n°15 qui « invite les polices municipales, les bailleurs sociaux et des sociétés de transport urbain à participer au “pilotage renforcé” afin qu’ils apportent des renseignements sur les trafics ». Parce que cela fait des années qu'on les connait, ces fameux points de stups. Des années que l'on dénonce les trafics et les lieux. Le procureur et le préfet vont coordonner la lutte contre les stupéfiants, mais vous ne croyez pas que le maire pourrait être associé à la définition des objectifs prioritaires en fonction des quartiers ? La vraie réforme serait de donner toute son importance au pouvoir municipal, pour que les policiers soient au plus près du terrain.

Bidule_carre_512pxPourquoi ?
  Parce que ce qui m'importe, ce sont les nuisances générées par ces trafics pour les habitants des quartiers concernés. Pas les quantités saisies. Je m'intéresse à ce que j'appelle la sécurité du quotidien. Je suis de gauche. Il faut partir du besoin de l'habitant et non baser toute l'approche anti-drogue sur la culture professionnelle des policiers, même si elle a son importance. Or, depuis cinq ans, on peut avoir le sentiment que rien n'est fait pour enrayer les violences. Elles surviennent même dans d'autres lieux que les quartiers. Il faut se mettre à la place des habitants qui subissent ces fusillades. De notre côté, on a même mis plus de vidéosurveillance dans les quartiers. Il ne faut pas que la gauche finisse par perdre le fil de ce qui doit sous-tendre ses politiques.

Bidule_carre_512pxCertains avancent que le trafic de stupéfiants n'est pas toujours à l'origine des fusillades, qu'en pensez-vous ?
(Moue dubitative) Il se peut que quelques unes ne lui soient pas liées. Il faudrait demander au procureur, qui a créé le Groupe local de traitement de la délinquance s'il pense la même chose (NDLR : lire notre enquête). Mais la banalisation de l'usage des armes, c'est nouveau à Nantes. Et le trafic prend vite ses aises quand la police se concentre sur le maintien de l'ordre et que l'on occupe les effectifs de la Brigade anti-criminalité ou de la Brigade de recherche et d'intervention sur les manifestations. Depuis 2014, je constate qu'un lien est établi entre ces deux facteurs. Il y a deux ans, j'avais alerté la police nationale et l'État sur le problème de l'utilisation des armes et des règlements de compte. J'avais demandé à ce que tout soit fait pour enrayer ce phénomène. A l'époque, la priorité de la Direction de la sécurité publique, c'était les cambriolages. Je ne dis pas que ce n'est pas important mais quand on veut établir des priorités, il ne faut pas attendre les ordres de Paris.

Bidule_carre_512pxQue préconisez-vous dès lors ?
 De la méthode, de l'organisation. Dans le contrat d'action et de sécurité publique, il y a des lieux de deals désignés. Il faut travailler sur ces lieux. Je ne connais pas la logique de travail de la police nationale actuellement, mais nous devrions parvenir à une définition commune des objectifs sur les stupéfiants en établissant une classification par type de deals. Avec la police judiciaire qui s'occuperait de certains trafics, la Bac qui descendrait dans la hiérarchie, tout ça de façon coordonnée. Encore une fois, je pars de la demande de l'habitant. Et j'estime que les policiers de la BRI devraient faire plus de haute délinquance. Si les gens de la BAC ou de la BRI préfèrent faire du maintien de l'ordre, cela pose problème. Mais je suis quasiment sûr qu'on n'obtiendrait pas cette réponse si on leur demandait.

Bidule_carre_512pxMais vous, comment agissez-vous concrètement ?
Au-delà des polémiques, on ne peut se satisfaire de la situation dans le centre-ville de Nantes. Nous orientons nos agents vers l'allée Duguay Trouin, une rue qui borde l'arrêt de tramway Commerce, là où a tendance à se concentrer le trafic. Nous y établissons un point fixe pour éloigner les dealers. C'est quand même le b.a.-ba de la police : si on occupe le terrain, d'autres ne peuvent plus le faire. »

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2019/11/07/les-nouveaux-visages-du-marche-de-la-drogue-nantais/

Nicolas Mollé
Journaliste depuis une vingtaine d'années, j'ai démarré mon parcours dans la presse professionnelle spécialisée dans l'industrie de la musique, dans un titre aujourd'hui disparu nommé Musique Info Hebdo aux Editions Larivière (Rock & Folk). J'ai aussi été pigiste pour des médias aussi variés que RFIMusique, Le Télégramme, Points de Vente, L'Echo de la Presqu'île, l'Hebdoscope, l'Excellent Maghrébin, Livres Hebdo, Rue 89, Concertlive.fr, Les Inrocks... J'ai été journaliste économique pendant cinq ans pour Le Journal des Entreprises du Morbihan (à l'époque où ce mensuel était intégré au groupe Le Télégramme). Mais j'ai aussi développé des aptitudes à l'interview et au reportage ainsi qu'à tous les formats journalistiques, de la brève à l'enquête, en passant par le portrait. J'ai vécu à Paris, Belfort, près de Vannes et désormais à Nantes, depuis 2014.