La hausse spectaculaire du nombre de personnes vivant seules dans leur logement, les effets du développement d’une plateforme de covoiturage comme BlaBlaCar sur les déplacements urbains, la hausse de l’abstention au fil des scrutins municipaux, la multiplication des évènements de courses à pieds, les conséquences de la périurbanisation sur le parc de logements, l’évolution du profil des glaneurs sur le marché de Talensac… Voici, pêle-mêle, quelques un des sujets abordés dans l’Atlas social de la métropole nantaise, dont les premières planches ont été mises en ligne cette semaine. A terme, ce projet mené par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs en sciences sociales mais aussi d’urbanistes ou d’architectes, en comptera près d’une centaine. Toutes écrites dans un même ambitieux objectif : passer au delà du miroir tendu par les clichés, les a-priori ou les beaux discours de la communication territoriale, pour « tenter de mettre au jour les logiques sociales qui permettent de comprendre les structures d’organisation de l’espace urbain et métropolitain ». Le tout à quelques semaines des élections municipales et dans un souci constant de rendre ce rigoureux travail scientifique accessible à tous. Entretien avec Jean Rivière, maître de conférence en géographie à l’Université de Nantes et l’un des animateurs de ce projet hors normes.   

« Au delà de la ville attractive »… Tel est le sous-titre de l’Atlas social de la métropole nantaise, dont vous êtes l’un des coordinateurs. Alors qu’une partie des débats de l’actuelle campagne municipale nantaise se cristallise justement autour de cette question de l’attractivité et de ses conséquences, qu’entendez-vous par «  au delà » ?

Jean Rivière : Il y a évidemment un double sens à cette expression. Le premier fait référence à la dimension spatiale de nos travaux. Pour établir les cartes de cet atlas, nous avons choisi d’aller au delà des limites administratives et politiques de la ville de Nantes ou de la Métropole. Longtemps, la géographie et la sociologie urbaines ont été pensées à l’échelle de ces dernières. Or depuis quelques années, on se rend compte qu’elles ne répondent que partiellement aux réalités des échanges ou de la vie des habitants. L’idée était donc de s’affranchir de ces frontières et de faire varier la focale en fonction de l’objet analysé. D’être capable de se projeter à l’échelle de l’aire urbaine lorsque l’on s’intéresse à l’étalement urbain et à l’évolution du parc de logement. Ou de se pencher au niveau de la rue lorsqu’une planche est consacrée à un groupe social invisible, comme celui des glaneurs du marché de Talensac.    

 

Glaneurs
Extrait de la planche Le marché par ses déchets. Les invisibles (glaneurs) de Talensac. / Atlas social de la métropole nantaise

Et le second sens ?

Le second sens correspond effectivement à la dimension plus politique que vous évoquiez. Nous voulons tenter d’explorer « le dessous des cartes », dévoiler les logiques structurelles qui se cachent derrière ce qui est directement observable. C’est le cas avec les politiques d’attractivité, qui depuis des années, donnent le « La » des politiques urbaines, à Nantes, comme dans la plupart des grandes métropoles. Il s’agit d’aller au delà de cette logique communément admise qui veut qu’une ville qui va bien doit grossir, attirer, se mesurer dans une compétition avec les autres métropoles françaises et européennes. Et que l’action d’une ville en matière de culture, de logement, d’emploi doit tendre vers cet objectif parce qu’il produit une dynamique économique positive. Mais ce que l’on oublie généralement, c’est que ces politiques d’attractivité produisent des effets en matière sociale, environnementale ou dans la ségrégation des habitants. Je pense, par exemple, à la flambée des prix des loyers, à la saturation des réseaux de transports, à l’artificialisation des sols, etc. Avec l’Atlas, nous mobilisons les outils des sciences sociales pour mettre à jour ces conséquences.

Logements
Extrait de la planche : Un parc de logement profondément transformé sous l’effet de l’étalement urbain / Atlas social de la métropole nantaise

Cela tombe à pic : cette question de l’attractivité et de la croissance à marche forcée de la métropole nantaise fait justement l’objet de débats dans la campagne municipale actuelle…

Oui. On voit qu’à gauche, notamment, cette question de l’attractivité et de sa remise en cause va structurer la campagne. Entre Johanna Rolland et les listes Nantes en commun (Margot Medkour) ou Nantes Ensemble (Julie Laernoes), il existe un vrai clivage. Quand la première propose de prolonger cette politique d’attractivité mise en place sous Jean-Marc Ayrault, les deux autres la remettent en cause, à des degrés divers et avec des solutions différentes. Même s’il ne s’agit pas du tout d’un outil partisan, il nous semble intéressant que, grâce au travail des chercheurs et aux outils de distanciation des sciences sociales, cet atlas puisse contribuer à nourrir ce débat public.

Vous évoquiez précédemment les transports. Parmi les neuf premières planches déjà publiées sur le site de l’Atlas, l’une d’elles concerne le covoiturage et s’intéresse aux nouveaux usages de la ville générés par une plateforme comme BlaBlaCar. On y lit notamment que, sans infrastructures spécifiques et donc de façon invisible, ce dispositif « représente une capacité de transport quotidienne d’environ 5 700 sièges au départ ou à l’arrivée de Nantes ». Ce sont des données et des informations peu communes…

Avec cet atlas, nous voulons faire feu de tous bois. C’est vrai pour les sujets abordés : nous parlerons aussi bien de domaines d’études classiques dans les sciences sociales, comme la sociologie électorale ou la ségrégation spatiale, que d’objets du quotidien, très concrets, comme les food trucks ou la pratique du vélo et de la course à pied. C’est également vrai pour les données que nous utilisons.

BlaBlaCar
Extrait de la planche : Le covoiturage via BlaBlaCar, une infrastructure invisible dans la ville. / Atlas social de la métropole nantaise

C’est à dire ?

Bien évidemment les cartes de l’Atlas s’appuient et s’appuieront sur des indicateurs classiques de la géographie et de la sociologie urbaine. On les connaît : ce sont les tranches d’âges, les catégories socioprofessionnelles, les statuts d’occupation des logements, la répartition des revenus, les résultats électoraux, etc. Des informations tirées des recensement de la population et des enquêtes effectués par l’Insee, des statistiques de la Direction Générale des Impôts, du ministère de l’Intérieur ou d’autres institutions. Mais grâce au mouvement d’ouverture des données – l’open data – qui se développe ces dernières années, nous nous intéressons également à de nouveaux types de chiffres. Ceux produits par les collectivités qui sont de plus en plus accessibles mais rarement exploités. Ceux également issus de plateformes comme BlaBlaCar, AirBnB ou les applications de running. Ces nouveaux acteurs ont fait irruption ces dernières années dans nos mondes urbains et participent largement à leur transformation. Et elles produisent énormément de données qui nous permettent de dresser des cartographies originales. Enfin, pour toutes les facettes de la ville qui ne sont pas couvertes par ces deux types de statistiques institutionnelles, certaines planches utiliseront d’autres outils des sciences sociales, comme les enquêtes qualitatives de terrain. Mais quelque soit les techniques ou les données utilisées, l’idée reste la même : il s’agit de les faire parler pour produire des connaissance et raconter des histoires : celles de nos villes et de ceux qui y habitent.

frontières
Atlas social de la métropole nantaise
Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions (L’Humanité, Le Parisien, etc), avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer l'information.