«Il y a maldonne »… A 80 ans, l’architecte-urbaniste Michel Cantal-Dupart entre dans le débat sur le transfert du CHU sur l'Île de Nantes pour afficher son soutien aux opposants au projet. Sa position peut surprendre. “Cantal”, comme il est appelé dans le milieu de l’urbanisme, fait partie des proches de l’ancien maire (PS) de Nantes, Jean-Marc Ayrault, initiateur du projet. « C’est un ami. J’ai toujours fait partie de ses comités de soutien », insiste celui qui a réalisé toutes sa scolarité à Nantes et dont le nom est associé - avec celui de Roland Castro - à Banlieues 89, mouvement puis mission interministérielle conduite dans les années 1980 pour désenclaver les banlieues.

Michel Cantal-Dupart
L'architecte et urbaniste Michel Cantal-Dupart. / Capture d'écran d'une audition devant le Conseil économique, social et environnemental en 2016.

Auteur de nombreux rapports – sur le Grand Paris ou l’état de l’urbanisme en France – à l’adresse de plusieurs gouvernements entre 1981 et le début des années 2000, cet ancien professeur titulaire de la chaire Urbanisme et Environnement au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM) collabore aujourd’hui avec l’École de Santé publique et d’Urbanisme de la Columbia University de New York (Etats-Unis). Il se positionne volontiers en théoricien d’un urbanisme qui érige des ponts avec la santé. A l’image d’Ange Guépin, figure nantaise du XIXe siècle, qu’il convoque pour justifier son opposition à l’emplacement du CHU. Non sans y glisser ses quelques vérités sur l'Île de Nantes et son aménagement.

Mediacités : Alors que le chantier apparaît bien lancé, pourquoi vous positionnez-vous maintenant, contre le transfert du futur CHU sur l'Île de Nantes ?

Michel Cantal-Dupart : J’ai suivi toutes mes études à Nantes, y compris d’architecture et j’ai effectué mes premiers travaux dans des cabinets nantais. Sans être prétentieux, j’en connais tous les pavés ! Nantes représente, pour moi, la ville-étalon. Lorsque je me rends dans une autre ville, je la compare à Nantes : la géométrie, les distances, les relations des principaux édifices au fleuve lorsqu’il s’agit d’une ville fluviale, l’organisation des ponts, etc. Je suis très attaché à cette ville et un peu désolé, il faut l’avouer, du devenir de l’Ile de Nantes. A mon sens, on y pratique un urbanisme immobilier d’opportunités qui vise surtout à équilibrer les comptes de la société d’économie mixte (SEM) qui achète les terrains. Dans cette optique, le plus simple est effectivement d’y installer des équipements publics : Ecole d’architecture, Ecole des beaux-arts, centre de tri postal, etc. Mais il n’existe aucune relation entre ces éléments, y compris entre les grandes écoles. Pourquoi ne pas y avoir insufflé un esprit “campus”, avec également la faculté de médecine toute proche ? L’installation, demain, d’un nouveau CHU est un symbole supplémentaire de ce manque de vision globale. 

Votre proximité avec Jean-Marc Ayrault ne vous a donc jamais permis d’influer sur le cours des choses ? 

J’ai le souvenir d’avoir réalisé une étude sur la relation de la ville avec son fleuve. Au niveau des équipes de maîtrise d’œuvre urbaine, je me suis parfois retrouvé du côté du jury. D’autres fois, j’ai candidaté, notamment pour l’Ile de Nantes, sans être  retenu. Cette proximité a peut-être été un frein. Et puis ils voulaient des noms, des équipes de renommée internationale.

Quel urbanisme prônez-vous ? 

Un urbanisme que je qualifie de ‘culturel’. C’est-à-dire pour les gens avec, au cœur du sujet, les questions liées aux équipements de proximité, aux déplacements, au commerce et encore à la santé publique. Si je l’applique au CHU et à la question de son emplacement, je pars de la question suivante : qui fréquente les hôpitaux ? Les patients bien sûr. Les hôpitaux de demain seront d’abord des lieux d’urgence qu’il faudra rejoindre rapidement. Que faut-il pour cela ? Des voies réservées. Où y en-a-t-il ? Sur les autoroutes, les rocades et les périphériques. Ailleurs, nous avons des encombrements. Les ponts sont en outre des facteurs de thrombose. Et le fait d’en ajouter ne change pas fondamentalement la donne. L’hôpital de demain sera aussi basé sur les soins ambulatoires. De nombreux patients y viendront pour de très courts séjours. Dans cette optique, la centralité est-elle importante ? Je ne le pense pas. Quant aux visiteurs, il est naïf de croire qu’ils profitent de leur venue pour faire des courses en centre-ville. Ou qu’ils vont laisser leur voiture sur un parking extérieur pour finir en tram…

Il reste les soignants. La centralité n’est-elle pas un atout pour attirer des médecins ? Dans de nombreuses villes du monde, l’hôpital est d’ailleurs en cœur de ville… 

Oui, mais bien souvent, il a été construit hors de la ville avant d’être rattrapé par celle-ci. Quant à l’argument attractivité, je reste très dubitatif : vous pensez vraiment qu’un jeune interne a et aura la capacité, demain, à habiter au cœur de Nantes ? Non, l’implantation d’un nouvel hôpital doit être basée sur une vision plus sociale. 

« Pourquoi ne pas profiter de la crise sanitaire et de l’évolution de la santé publique pour le repenser ? »

Sur quoi repose cette "vision sociale" de la santé ?

Sur ce que j’appelle « l’esprit Guépin ». Ange Guépin (1805-1873) était un médecin et polytechnicien nantais. Il est l’un des précurseurs de ce lien entre la santé publique et l’urbanisme. A chaque fois qu’il se rendait en visite à domicile, il notait tout : les malades, leur âge, le type d’affection, les décès, des éléments sur le logement, etc. Jusqu’à effectuer des recoupements entre les lieux, les types d’habitat et la mortalité. En l’occurrence, celle-ci était plus importante parmi les plus pauvres. Qu’aurait fait Guépin pour déterminer l’emplacement de l’hôpital ? Il se serait d’abord interrogé : « Où se trouvent les masses de malades ? » Il faut se pencher sur les aires géographiques mais aussi sur les catégories sociales. Si ce sont les plus démunis qui ont besoin du CHU, il faut mettre l’hôpital auprès d’eux. Or les cœurs des grandes métropoles seront de plus en plus réservés aux nantis, à des populations qui ont les moyens de rejoindre facilement un site hospitalier, où qu’il soit.    

Vous nous dites que l’entourage de Johanna Rolland vous a contacté, il y a quelques semaines. Que direz-vous à la maire (PS) et présidente de la métropole si vous êtes amené à la rencontrer ? 

Si une municipalité, a fortiori socialiste, pose le sujet à la façon d’Ange Guépin, elle ne met pas le CHU sur l'Île de Nantes, mais à la périphérie de la ville. L’hôpital est pour nous tous. C’est une affaire sociale. Alors oui, il est peut-être tard mais ce sujet risque d’être longtemps polémique. Pourquoi ne pas profiter de la crise sanitaire et de l’évolution de la santé publique pour le repenser ?


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