Qu'est ce qu'un apparatchik ?

L'apparatchik, c'est celui qui n'a jamais fait autre chose que de la politique. Le mot désignait d'abord les bureaucrates de l'appareil soviétique, connus pour leur poigne de fer et leur grande vélocité dans les jeux de pouvoir. En France, il est passé dans le langage politique courant depuis quinze à vingt ans. On reconnaît les apparatchiks à deux caractéristiques : ils sont plongés dans le marigot politique depuis toujours, et sont portés avant tout sur les jeux d'appareils et la tambouille politicienne.

Le mot possède une connotation très négative...

Oui, même si les apparatchiks français ont peu de choses en commun avec ceux du système soviétique. L'apparatchik a une mauvaise image, si bien qu'il cherche parfois à masquer son véritable parcours de professionnel de la politique. Son CV sur Internet n'est pas totalement faux, mais il n'est pas non plus totalement vrai, et frôle parfois la supercherie. Ainsi, le député PS de Haute-Garonne, Christophe Borgel s'affiche comme un « industriel-chef d'entreprise » sur le site de l'Assemblée nationale, après avoir créé opportunément une société de consulting auprès des collectivités locales juste avant son élection en 2012 ! Ainsi, ce permanent politique, ancien salarié de la MNEF, la mutuelle étudiante proche du PS, a pu s'inventer un rôle qui passe mieux auprès des électeurs ! Benoît Hamon, qui est plongé au cœur de l'appareil socialiste depuis trente ans, n'hésite pas non plus à se présenter sur le site de l'Assemblée nationale comme « directeur de société », car il a eu des parts dans une petite boite de communication !

Najat Vallaud-Belkacem a aussi totalement maquillé son parcours sur son site Internet. On apprend tout juste qu'elle est une femme « engagée dans la vie politique, militante du parti socialiste ». Mais quel métier a-t-elle jamais pratiqué ? Elle a en réalité un parcours très banal de professionnelle de la politique, qui était collaboratrice d'élue avant d'être elle-même élue.

Vous présentez Lille comme une annexe de la rue de Solférino : pourquoi ?

Lille est un royaume d'apparatchiks fabriqué par Martine Aubry. Elle présente autour d'elle des gens qui n'ont pas de légitimité au sein de la population locale. Charlotte Brun, ancienne patronne du MJS, a trouvé refuge à Lille comme adjointe au maire après ses déboires électoraux dans le Val d'Oise. Aubry a aussi fait venir auprès d'elle l'un de ses fidèles de la rue de Solférino, François Lamy, député de l'Essonne, investi cette fois-ci dans la première circonscription du Nord. Elle a enrôlé Audrey Linkenheld, militante du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), ex-responsable du service économique de la ville de Romainville en Seine-Saint-Denis, d'abord comme conseillère, puis directrice de cabinet. Aujourd'hui, elle est députée du Nord et conseillère municipale. L'assistante parlementaire de Linkenheld, Marion Gautier, est à son tour devenue adjointe à la mairie de Lille ! A Lille, Martine Aubry forme de vraies dynasties d'apparatchiks, qui renvoient l'image d'une caste politique fermée et pas du tout enracinée dans la population.

La république des apparatchiks

La république des apparatchiks, est-ce l'apanage du parti socialiste ?

Non ! En France, la décentralisation a fait croître considérablement le nombre de collaborateurs d'élus. Les barons locaux possèdent autant d'assistants dans leur cabinet qu'un ministre. Par exemple, pour le maire d'une ville de 100 000 habitants qui est aussi à la tête d'une agglomération employant 700 agents, la loi autorise l'embauche de neuf collaborateurs ! Un parlementaire avait un assistant en 1975, il en a deux, trois, voire quatre aujourd'hui. Lesquels ensuite, se présentent à leur tour à des élections.

Au PS, cette forte tradition a connu son apogée il y a une quinzaine d'années, avec les grandes victoires du parti aux élections locales. Ils sont très nombreux à avoir profité de la vague rose des années 2000. Les exemples les plus marquants de cette génération sont ceux de Myriam El-Khomri, entrée au cabinet du maire du 18e arrondissement de Paris Daniel Vaillant en 2001, et de Najat Vallaud-Belkacem, devenue collaboratrice du maire de Lyon Gérard Collomb en 2003. Toutes deux ont le même parcours de permanentes de la politique : assistante d'élus, ministres, et encore candidates aujourd'hui aux élections législatives.

Mais avec les victoires électorales récentes des Républicains, on a vu émerger une flopée identique de collaborateurs et de directeurs de cabinets, qui sont devenus ou deviendront élus de droite, même si l'élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la République a bouleversé le jeu politique.

Et le FN ?

Le FN n'est pas épargné. Les assistants des parlementaires européens cumulent souvent leur emploi avec une fonction au sein du parti et un mandat de conseiller régional d'opposition. Ce sont eux qui font tourner le Front National. C'est le cas, par exemple, de Joffrey Bollée, directeur de cabinet de Florian Philippot, conseiller régional d'Île-de-France et candidat aux législatives en Seine-et-Marne ; de Kévin Pfeffer, assistant parlementaire de Sophie Montel, conseiller régional et candidat aux législatives en Moselle. A Nîmes, le candidat FN Yoann Gillet est un collaborateur du cabinet du maire frontiste de Beaucaire Julien Sanchez. Ils reproduisent le même schéma que les autres partis. Ces apparatchiks ressemblent à ceux du PS et des Républicains, ils ont le même look, preuve d'un parti qui cherche à se normaliser.

Dans le Nord, Sébastien Chenu est un cas à part puisque c'est un transfuge de la droite, ancien collaborateur d'un élu Démocratie Libérale puis UMP. Chenu étant capable de faire trois phrases correctes d'affilée, il été accueilli à bras ouverts en 2014 par un FN en manque de cadres. Comme Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen avant lui, Chenu fait du tourisme électoral, en se présentant dans une circonscription cinq étoiles, dans laquelle il n'a pas d'attache. Le décalage entre le personnage de Chenu, bobo parisien, et la sociologie de Denain, qui compte parmi les villes les plus pauvres de France, est assez savoureux.

Ce monde des apparatchiks ne va donc pas disparaître avec les élections législatives ce mois-ci ?

Certes, beaucoup de ces professionnels de la politique risquent d'être délogés aux élections législatives. Mais En Marche ! est aussi une entreprise de recyclage d'apparatchiks. On pourrait citer Christophe Castaner, qui a été collaborateur d'élu avant de devenir député PS dans les Alpes-de-Haute-Provence, puis d'entrer au gouvernement d'Emmanuel Macron et de se présenter aux législatives. Il y a aussi Arnaud Leroy, assistant de l'écologiste Gérard Onesta au parlement européen, député PS et candidat à la réélection cette année avec l'étiquette En Marche ! On pourrait également évoquer Jean-Marie Girier, qui était un collaborateur de Gérard Collomb au Grand Lyon, avant de rejoindre l'état-major de Macron pendant la campagne présidentielle.

N'oublions pas que parmi les 428 candidats de La République en marche ! investis le 11 mai dernier, 48% ont déjà été élus. Et cela ne veut pas dire que les autres ne font pas partie du sérail. Dans la 2e circonscription d'Ile-et-Vilaine, la candidate est Laurence Maillart Méhaignerie, collaboratrice de l'eurodéputé centriste Jean Arthuis. Quand on gratte un peu, on en trouve dans tous les coins.

Comment mettre fin à ce système ?

Il faut limiter le cumul des mandats dans le temps, faciliter la reconversion des élus dans l'administration... Mais il n'y a pas de solution miracle : la réussite des apparatchiks traduit aussi le faible investissement d'une très grande partie de la population qui, ne souhaitant pas faire de politique, leur laisse le champ libre.

Mais ne peut-on pas être un bon élu quand on est apparatchik?

La meilleure chose qui puisse arriver à un apparatchik, c’est de devenir maire, de se coltiner le réel. Gérald Darmanin, à Tourcoing, a pu donner toute sa mesure. Il serre les mains à la volée. Il a une tchatche d’enfer, la blague facile… Le petit parisien a été adopté par tous les gens du coin. C’est en prenant les manettes d’Evry que Manuel Valls a aussi pris toute son envergure. Mais la filière politique n’engendre pas toujours de tels phénomènes... On voit se multiplier, singulièrement au PS, des « technotables », selon l’expression du politologue Jean-Pierre Gaudin, moitié technos, moitié notables. Souvent formés dans les IEP et les masters de gestion publique locale, ces grands pros des politiques publiques maîtrisent parfaitement les rouages des collectivités. Ils ne ménagent pas leur peine, ne comptent pas leurs heures... Mais ils manquent parfois cruellement d’ancrage dans la société et d'audace.