S’appuyant sur une récente étude réalisée en partenariat avec l’Association des maires de France, le directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) Martial Foucault n’anticipe pas de rejet des élites municipales en 2020. Bien au contraire ! Alors que l’abstention bat des records élections après élections, de même que la professionnalisation du personnel politique ne cesse de croître, il met toutefois en garde les élus des grandes villes qui seraient tentés de se gargariser de ce sondage pour s’en laver les mains. La préservation de l’environnement et l’instauration de nouvelles pratiques politiques plus inclusives seront deux enjeux majeurs de la prochaine bataille municipale. Et, à l’entendre, les maires seront contraints de changer de postures pour parvenir à relever ces deux défis et conserver à l'avenir la confiance de nos concitoyens.

L’ étude que vous avez rendue publique début juillet démontre une grande satisfaction des citoyens envers leur maire. Serait-ce la fin du « dégagisme » ?             

J’ai été extrêmement surpris que 75 % des sondés jugent le bilan de leur maire « positif » voire « excellent ». Je sais bien que, pour beaucoup de nos concitoyens, le maire est l’interlocuteur auquel on accorde une véritable confiance… sans trop savoir pourquoi d’ailleurs ! Mais, tout de même, ce satisfecit m’interroge après la vague de dégagisme qui avait frappé les maires dès 2014, bien avant que les députés n’en soient victimes à leur tour en 2017.

Les sortants avaient enregistré un nombre incalculable de défaites aux dernières municipales malgré des bilans tout à fait corrects - pour ne pas dire honorables pour toute une partie d’entre eux. A croire que ce n’était pas tant l’action de leurs maires que les électeurs contestaient à l'époque, que leurs façons d’exercer le pouvoir, la distance entretenue avec leurs administrés ou bien encore leurs étiquettes politiques…

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Les attentes des Français vis à vis de leur maire. Enquête Cevipof / AMF. Juin-Juillet 2019.

Comment expliquez-vous ce changement de regard des Français, en à peine six ans, vis-à-vis des élites municipales ?

Certains maires ont contribué à résoudre la crise des Gilets jaunes, facilitant notamment l’organisation du Grand Débat dans les villes petites et moyennes. Cette prise de risques semble leur avoir bénéficié. Ces réunions publiques sur la fiscalité, la démocratie ou l’écologie ne relevaient pourtant pas directement de leurs compétences municipales. Davantage habitués à animer les chambres d’enregistrement que sont les conseils municipaux, ils avaient tout à y perdre ! 

D’après votre sondage, la préservation de l’environnement apparaît comme le thème qui suscite le plus d’attente lors du prochain mandat…

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Les attentes des Français vis à vis de leur maire. Enquête Cevipof / AMF. Juin-Juillet 2019.

Oui. Et cette préoccupation écologique, qui arrive devant la sécurité, émane autant des habitants des petites communes que de ceux des grandes villes. C’est une très bonne nouvelle pour l’humanité et cela fait sens : la question de l’approvisionnement en circuits-courts est tout de même plus saillante à l'échelle locale qu'au niveau européen. Pour autant, cette revendication environnementale a tout d’une sacrée tuile pour 95% des maires ! La plupart n’ont en effet ni les compétences ni les outils pour transformer ces attentes en véritable politique publique locale.

Pourquoi le salut écologique ne peut-il pas venir des maires ?

Les sondés réclament des changements d’envergure. Ils se prononcent, par exemple, en faveur d’une meilleure utilisation des ressources rares, d’une réduction de la consommation énergétique des bâtiments et des véhicules publics, du renforcement ou la diversification des transports publics, de l’amélioration de la qualité de l’air, de la réduction des bruits, etc. Et ils attendent une réponse de leur maire. Pas du président de l’intercommunalité, du conseil régional ou du préfet…

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Les attentes des Français vis à vis de leur maire. Enquête Cevipof / AMF. Juin-Juillet 2019.

La plupart des maires, seuls, ne peuvent pourtant réaliser que de tout petits pas dans ces différents domaines. Ils vont devoir apprendre à coopérer pour faire avancer la cause écologique. C’est-à-dire, travailler concrètement avec leurs voisins de l’intercommunalité – alors que plus des trois quarts d’entre eux en ont une vision négative ! –, mais aussi les régions, l’État ou l’Union Européenne.

La recomposition de l’espace politique national, avec notamment l’irruption de La République en Marche (LREM) en 2017, trouvera-t-elle une déclinaison locale lors des municipales ?

Je ne le pense pas. Ou alors uniquement dans une poignée de métropoles, où le débat est très politisé. Même si le président Macron descendait dans l’arène, je doute qu’il parvienne à « nationaliser les municipales » et à cliver entre « progressistes » et « populistes » comme lors des élections européennes 2019. Le scrutin municipal met rarement en scène les différentes formations politiques. Beaucoup de maires sortants, étiquetés PS ou LR, joueront sur leur notoriété et veilleront à ne pas trop abuser des logos de leurs partis sur leur matériel de propagande.

Cela devrait être le cas de Gérard Collomb à Lyon…

Oui. Ses dernières positions laissent penser qu’il ne se battra pas corps et âme pour obtenir l’investiture LREM, à l’inverse de son ex-dauphin, David Kimelfeld… Cela dit, il faut relativiser l’effet de l’étiquette LREM : nous avions calculé dans notre ouvrage « Villes de gauche, villes de droite » que seule l’onction d’un président de la République dont la côte de popularité dépasse les 30 % pouvait se révéler bénéfique pour les maires s’en réclamant.       

Le clivage idéologique gauche-droite survivra donc aux municipales 2020 ?Bidule Le Bart 1

Le combat entre la gauche et la droite se limite déjà à un nombre de plus en plus réduit de politiques municipales (lire l’interview de Christian Le Bart: « Il n’y a pas de recettes de gauche ou de droite »)... Les différents candidats ne s’affronteront probablement pas sur la création de places de crèches, la piétonnisation du centre-ville, l’amélioration de la qualité de vie ou le développement des mobilités douces qui sont devenus des thèmes ultra-consensuels dans les métropoles. Le seul enjeu qui sépare les candidats de gauche ou de droite et qui continuera à les séparer dans les grandes villes, c’est le logement. Et pour cause : il s’agit là d’un outil structurant pour façonner son électorat.

Ni LREM ni le FN ne créeront donc la surprise ?

Si la stratégie d’En Marche consistait à s’implanter sur l’ensemble du territoire national, des centaines de candidats auraient déjà été désignés ! Le parti présidentiel pourrait se contenter de victoires ciselées et symboliques à Paris, Lyon ou Marseille. Ce serait déjà vu comme une victoire par les commentateurs.

Quant au Rassemblement national, son discours aux relents poujadistes – pensé pour les artisans et les commerçants – percute bien au niveau local. Le RN ne peut pas tabler sur des centaines de victoire, mais il poursuivra sans nul doute son implantation territoriale en s’ancrant dans la branche méridionale de l’Occitanie, le Languedoc, en Bourgogne-Franche-Comté, en Haute-Normandie ou dans les territoires viticoles de l’estuaire de la Gironde, de la vallée de Beaune et de Nuits-Saint-Georges. Sans même parler de l’Alsace.

Ne pensez-vous pas qu’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) puisse jouer les trouble-fêtes, également ?

Depuis le bon score de Yannick Jadot lors du scrutin européen, les écologistes nourrissent des ambitions nouvelles. Ils ne veulent plus jouer les faire-valoir de majorités de gauche désireuses de se donner bonne conscience. Mais il n’y aura pas des dizaines et des dizaines d’Eric Piolle qui émergeront comme à Grenoble en 2014.

Vote_veloEn revanche, je les vois bien dépasser la barre des 10 % au 1er tour dans 200 à 300 communes. Ce qui de fait rendrait l’appui d’EELV crucial pour les alliances de second tour. Ils auront assurément des arguments nouveaux pour dessiner les contours de nouvelles majorités municipales et placer l’écologie parmi les priorités des prochaines mandatures.

Comment expliquez-vous cette relative stabilité des dynamiques électorales ?

Cela s’explique avant tout par la sociologie électorale. A Lille, par exemple, Martine Aubry peut nourrir des espoirs si elle décide de rempiler : l’électorat de la ville-centre est d’une grande permanence. Il ne s’est pas trop embourgeoisé et reste majoritairement composé d’une classe moyenne ou moyenne supérieure, avec des enseignants, du personnel hospitalier ainsi que des fonctionnaires territoriaux.

Il est franchement impossible de comprendre ce qui va se jouer dans les différentes villes françaises sans connaître le contexte politique local. La stabilité politique qu’on peut envisager pour Lille n’a ainsi rien de certaine à Marseille, où le maire de droite n’a pas géré sa succession et la gauche a été éclaboussée par les affaires politico-financières ; ou même à Lyon pour des raisons encore différentes.

Qui a le plus de chances de « gagner » Lyon, alors ?

Lyon, c’est une ville de droite qui vote traditionnellement à droite mais qui est gouvernée depuis 2001 par un socialiste ayant su profiter de l’éclatement de la droite locale. Il y a encore un an, Emmanuel Macron pouvait la considérer comme une ville gagnable sans efforts et espérer transformer la métropole de Lyon en un laboratoire local d’En Marche. C’était sans compter sur la bataille homérique que se livrent Gérard Collomb et David Kimelfeld... Quoi qu’il en soit, les deux feront campagne sur leur droite pour une question là encore de sociologie électorale. Depuis 2001, Gérard Collomb a mené une politique centriste en améliorant à la marge la vie dans les quartiers les moins favorisés sans que cette redistribution ne menace les quartiers les plus favorisés.

Le gouvernement a annoncé un projet de loi afin de récompenser « l’engagement » des élus de proximité, puis un nouvel acte de décentralisation. Les maires disposeront-ils de marges de manœuvre plus grandes à l’avenir ?

Bidule Koebel 1Ce n’est pas dit. En légiférant sur le « statut de l’élu », l’objectif du gouvernement est avant tout d’anticiper une possible crise des vocations. Les élus évoluent dans un univers juridique de plus en plus complexe, engageant leurs responsabilités pénales en cas de faux-pas dans l’attribution d’un marché public. Et les indemnités d’une partie d’entre eux demeurent faibles compte tenu de leur dévouement. En outre, quand bien même des associations d’élus obtiendraient des compétences et de nouveaux moyens pour accélérer la transition écologique au niveau local, il ne faut pas oublier que la France reste un pays ultra-centralisé. La décentralisation s’est toujours faite sous contrôle. L’Etat a toujours veillé à limiter l’autonomie fiscale des collectivités.

https://twitter.com/FLeturque/status/1160463898270736384?s=20

L’abstention, et plus globalement le non-vote, gangrène notre démocratie. Comment lutter contre le désengagement citoyen ?

Il n’est plus possible de faire vivre la démocratie locale au XXIème siècle par un seul rendez-vous dans les urnes tous les six ans. Pour autant, les principaux outils dits de démocratie participative n’ont pas fait leurs preuves. Personne ne s’oppose à ce que les citoyens soient mieux associés à la prise de décisions publiques, me direz-vous. Sauf que dans les faits, les budgets participatifs ou les conseils de quartiers ne touchent jamais les classes populaires et les citoyens les moins politisés.

Il faut sans doute également dépersonnaliser la politique locale, en s’appuyant davantage sur les conseillers municipaux, plus proches de nos concitoyens. Il faudrait aussi et surtout veiller à ne pas céder à la petite musique qui prône l’assouplissement de la loi anti-cumul.

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Les attentes des Français vis à vis de leur maire. Enquête Cevipof / AMF. Juin-Juillet 2019.

Justement. Que pensez-vous de la tentative, emmenée par le président du Sénat Gérard Larcher ou l’influente Association des maires de France (AMF), de revenir sur l’interdiction du cumul des mandats…

Ils devraient se méfier ! La défiance que certains Français expriment vis-à-vis de la politique est plus dirigée contre les agissements d’une partie du personnel politique que contre le système démocratique en lui-même ou les institutions de la République en tant que telles. Rendez-vous compte : 74% estiment que leurs représentants sont corrompus – un score proche de ceux mesurés en Amérique du Sud ! La réalité française est bien sûr toute différente. Mais cela nous renseigne bien sur l’état d’esprit de nos concitoyens…

Le vœu d’une vaste majorité de nos concitoyens est de voir émerger de nouvelles pratiques politiques, pas que la loi anti-cumul soit détricotée. Ils estiment que la vie politique municipale se suffit et ne nécessite pas d’avoir d’autres mandats à côté.

Cette loi, justement, a-t-elle rempli ses objectifs, celui de faire reculer la professionnalisation de la vie politique par exemple ?

Je constate malheureusement une vague de professionnalisation de la vie politique dans les plus grandes villes et les métropoles. On voit apparaître des figures n’ayant jamais exercé ailleurs que dans le secteur politique (des directeurs de cabinets, des hauts-fonctionnaires, des conseillers en communication…). C’est pour le moins dommageable qu’un nouvel acteur comme La République en Marche ne soit pas parvenu à lutter contre ce mal dont a déjà été accusé le PS ou LR par le passé.

Celui qui vous dira qu’il y a eu un schisme après 2017 et que la vie politique française ne sera plus jamais comme avant se trompe. On voit certaines pratiques problématiques perdurer. Comme ces va-et-vient entre l’échelon national et local, ces positions de repli et d’attente qui sont contraires à l’esprit de la loi. Gérald Darmanin, qui surfe entre la mairie de Tourcoing, le conseil régional des Hauts-de-France, la métropole de Lille et Bercy en fournit une belle illustration. A l’étranger, quand un maire est battu, il change d’activité.

Aller plus loin

Les entretiens d'été : Penser les municipales

image entretiens eteLes 15 et 22 mars prochain, dans toutes les communes et métropoles de France, les électeurs voteront pour élire leur maire (et le président de la Métropole, dans le cas de Lyon). Un moment crucial pour la vie démocratique française. Tout l'été, Mediacités vous propose de prendre le temps d’examiner quelques-uns des enjeux de ces élections capitales. Avec des universitaires et des chercheurs, nous passerons en revue les informations stratégiques à avoir en tête avant que la campagne ne débute véritablement.