Près de la moitié de la population mondiale est confinée depuis le déferlement de la pandémie de Covid-19 sur la planète. Accusés d’avoir accéléré la propagation de ce coronavirus, le libre-échange et la libre-circulation des personnes ont été mis entre parenthèses. L'économie mondiale est à l'arrêt. Les États ont soudainement redécouvert leurs frontières nationales, et remisé leurs dogmes de rigueur budgétaire au placard.

La mondialisation néolibérale redémarrera-t-elle une fois la tempête passée ou cette pause forcée marquera-t-elle une rupture vers un nouveau monde ? Gabriel Colletis y voit, en tout cas, l'« opportunité » de remettre à plat notre système économique.                      

En tant qu’économiste, que vous inspire la crise actuelle ?

De la peur. Cette période recèle beaucoup de dangers. Outre une inquiétude sur l’évolution de nos libertés publiques à moyen-terme, je redoute, comme tout citoyen, une hécatombe sanitaire en Europe – se payant en dizaines de milliers de vies humaines – mais encore plus dans les pays n’ayant pas d’infrastructures hospitalières dignes de ce nom.

L’autre risque évident que je perçois, c’est que le système économique actuel demeure inchangé. Car cette crise sanitaire, aussi dramatique soit-elle, représente malgré tout une opportunité rêvée pour réorienter le capitalisme sur de nouvelles bases, plus vertes, plus sociales. 

Vous plaidez pour un « Grand soir ». Mais quels éléments tangibles vous font croire que cette pandémie changera le cours de l’histoire ?

Je préfère rester prudent quant à l’avènement d’un « Grand soir ». Le capitalisme excelle dans la récupération des crises. Il s’est nourri de la crise financière de 2008 pour rebondir et il pourrait en faire de même en 2020. Je ne suis pas franchement étonné que certains de nos dirigeants nous expliquent déjà qu’il faudra se retrousser les manches et travailler davantage, renoncer aux congés alors que tout le monde sortira épuisé de cette période, réduire encore nos droits sociaux, opérer plus de transferts financiers du public vers le privé, puis devoir encore se serrer la ceinture et diminuer les dépenses publiques…

Mais, après un mois de confinement, le jeu reste encore ouvert ! Les premières réponses à la crise financière de 1929 furent la baisse des coûts et des salaires. Les bonnes solutions finirent par être trouvées avec l’élection de Franklin Delano Roosevelt en 1932, qui mit en place de saines réformes.

« Il faut que tout change pour que rien ne change » écrivait Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans « Le Guépard. » Au-delà des beaux discours et de quelques inflexions, qu’est-ce qui vous laisse penser que le système économique ne pourrait pas recommencer comme avant ?

Parce que les voyants ne reviendront pas au vert de sitôt. La crise économique, financière et sociale qui s’annonce n’a rien d’une récession conjoncturelle de laquelle nous sortirions dans les deux ou trois mois qui viennent. Il s’agit d’une véritable dépression ! De nombreux emplois seront supprimés. Les petites entreprises fragilisées auront du mal à résister à la concentration des activités opérée sous l’égide des grands groupes. 

Cet effondrement durable de la croissance économique a cela de particulier qu’il s’opère dans un contexte de mutation environnementale et sociale. D’où l’importance de prendre le temps de bien réfléchir à ce qui se passe. La mondialisation néolibérale n’a rien d’inéluctable. Mais l’histoire nous enseigne que l’instauration de nouveaux modèles de développement est rarement venue des classes dirigeantes en place, surtout celles qui ont failli. Pourquoi ne pas organiser un débat démocratique de qualité, associant les citoyens et pas seulement des experts, pour inventer l’avenir ? Nos concitoyens doivent se mobiliser comme ils l’ont déjà fait dans le passé, sinon les forces ultralibérales utiliseront de nouveau cette crise à leur avantage.

À l'échelle nationale, certains s’interrogent déjà sur la gestion de la crise sanitaire par l’exécutif. Quel regard portez-vous sur l’incapacité de la France à protéger le personnel soignant et dépister ses habitants ?

Nous payons aujourd’hui l’incroyable défaillance industrielle de la France dans un certain nombre de domaines vitaux. A commencer, bien sûr, par le secteur sanitaire. Entièrement acquis à l’idéologie libérale, nombre de nos décideurs – et pas seulement ce gouvernement – se sont désintéressés de cet enjeu stratégique pour un pays qu’est l’autonomie productive.

La France ne produit plus de masques chirurgicaux ni FFP2 ? Ce n’est pas grave, nous n’aurons qu’à nous en procurer et reconstituer des stocks le moment venu, s’étaient-ils mis en tête, persuadés d’être plus malins que les autres. Cette crise agit comme le révélateur de tout un tas de questions – cruellement négligées jusqu’ici – qui refont surface aujourd’hui. J’espère que les décideurs s’en saisiront pour s’interroger sur leurs erreurs passées et rectifieront le tir à l’avenir, même si je doute qu’ils le fassent spontanément.

Vous incriminez l’idéologie libérale. Qu’est-ce que le libéralisme a à voir, concrètement, avec la gestion de cette pandémie ?

L’immense majorité des libéraux ont, de tout temps, ignoré les questions de production. Pourquoi produire soi-même ce que l’on peut acheter sur le marché ? Ne peut-on pas faire quelques menues économies qui plus est, en se contentant de concevoir les produits et en délocalisant leur fabrication ?

La seule question qui intéresse les néolibéraux d’aujourd’hui, c’est « ai-je la capacité d’acheter ce dont j’ai besoin » ? Ils ont oublié que, dans un contexte de pandémie, tout ne s’achète pas aussi facilement que prévu ! Lorsque tout le monde se rue en même temps sur le marché, il y a rupture des chaînes d’approvisionnement et les prix explosent. Les actes de kidnapping de matériels se multiplient sur les tarmacs, au point même que certains pirates des airs détournent des acheminements…                       

Comment une telle insouciance a-t-elle pu gagner les pays occidentaux dits développés ?

Pas tous les pays développés. Les élites françaises se sont rapidement converties à l’idéologie du tout-tertiaire, à la fin du XXème siècle. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne ou de la Chine, par exemple. La croissance économique de ces deux pays est tirée par leur secteur secondaire – leurs industries – et non par leur agriculture ou leurs services. Je n’ai rien contre le secteur tertiaire – j’en fais moi-même partie en tant que chercheur – mais la situation actuelle remet en évidence une leçon que la France n’aurait jamais dû oublier : un pays qui néglige son industrie comme son agriculture devient dépendant de ses importations, de ses fournisseurs. Au point de ne plus pouvoir faire face de façon autonome à une crise.

La France n’est pas le seul pays du Vieux Continent concerné… L’Union Européenne n’est-elle pas la grande absente de cette crise sanitaire et économique ?

Si, bien sûr. Mais est-ce réellement une surprise ? Tous les critères dits « de convergence » de cette Union Européenne, telle qu’elle a été dessinée par le traité de Maastricht, sont monétaires et financiers. Il n’y a aucun critère économique et social. Ce qui me frappe, c’est la disparité des politiques et des moyens engagés par chaque État. Certains, comme l’Allemagne, sont restés correctement armés pour répondre à une crise sanitaire de cette ampleur, avec une capacité de production de tests de dépistage et de masques ainsi qu’un maintien de dépenses publiques sanitaires élevées. D’autres, comme l’Italie ou nous-mêmes, souffrent davantage. 

Certains États amis, supposés coopérer entre eux, se retrouvent ainsi en concurrence pour obtenir des masques. Voici la preuve, s’il en fallait une, que l’Europe monétaire et financière a failli. Et ce ne sont pas les technocrates néolibéraux de la Commission européenne, trop occupés à signer de nouveaux contrats de libre-échange, qui nous sortiront des difficultés dans lesquelles la France est plongée.

Cela fait plusieurs années, déjà, que nous entendons la « petite musique » du protectionnisme, de la dé-mondialisation, sans forcément en voir la couleur…

Derrière les concepts un peu vagues de mondialisation d’un côté et dé-mondialisation de l’autre, il faut regarder la réalité de notre économie productive. Que montre la balance commerciale de la France ? Que nous sommes un pays exportateur, certes, mais ultra-dépendant des importations ! La France ne produit quasiment plus de biens d’équipements.

Depuis la fermeture de la dernière usine Whirlpool à Amiens, près de 100 % des lave-linges utilisés en France sont importés. Il en va de même pour les voitures : quatre millions de véhicules étaient produits voilà dix ans en France, c’est moitié moins aujourd’hui. Les deux plus gros constructeurs automobiles français – Renault, Peugeot – ont discrètement annoncé que la délocalisation des Clio, 208, 308, 2008 et des 3008 serait complètement achevée d’ici fin 2020. Et je ne vous parle pas de la délocalisation des composants actifs, des circuits intégrés ou de nos importations de terres rares permettant de fabriquer des médicaments, du matériel électronique ou des éoliennes…

Cette crise sanitaire, industrielle et économique, tristement symbolisée par la pénurie de masques et de surblouses, nous rappelle violemment que le problème français ne vient pas tant de notre faible niveau d’exportation que de notre trop grande dépendance aux importations. La France est un pays qui importe tout ce qu’il consomme. La France est une Grèce qui s’ignore ! Sommes-nous prêts à re-développer l’industrie sur d’autres bases ? Ou continue-t-on à subir les crises les unes après les autres sans jamais en trouver l’issue ?

À les entendre, les patrons et les politiques français semblent vraiment prêts, cette fois-ci, à se convertir au « produire français ». S’agit-il de déclarations grandiloquentes, sans lendemain ?

Ces discours et ses déclarations sont essentiels, car il faut produire davantage en France, en effet. Mais des réflexions ont lieu depuis quelque temps déjà sur la ré-industrialisation, une relocalisation des activités productives, en Occitanie comme dans d’autres régions françaises. Nul doute qu’elles seront encore dopées à l’aune de cette pandémie. Mais les inerties sont fortes. Il n’est plus seulement temps de réfléchir, il faudrait agir enfin. Dépassons les discours et intéressons-nous donc aux conditions du « made in France »

Malheureusement, la solution qui semble être apportée ces derniers jours à travers l’approfondissement des mesures de compétitivité est plus que classique. Cela fait trente ans, pourtant, que nos dirigeants politiques, persuadés que le salut de la France viendrait de l’augmentation des exportations, tirent dans ce sens. Cela fait trente ans qu’ils commandent des rapports nous répétant d’améliorer la « compétitivité » des entreprises françaises et qu'ils appliquent les mêmes recettes : abaissement des « charges » – qui sont, en réalité, des cotisations sociales –, réduction des « impôts de production » sans chercher à voir les services qu’ils permettent de financer, décodification de notre droit du travail pour le transformer en droit des contrats, etc.

Comment expliquez-vous l’enfermement de nos décideurs dans ce carcan libéral au point donc qu’ils soient disposés à répéter les mêmes erreurs ?

Les élites françaises croient dur comme fer à la fable des réformes Schroeder. Or la force de l’Allemagne ne provient pas tant de cette flexibilisation du marché du travail au milieu des années 2000, que du niveau de formation de ses salariés, de la coopération entre les entreprises industrielles, du fédéralisme et de l’ancrage territorial des activités, de la qualité élevée des produits fabriqués outre-rhin. Bref d’un ensemble d’éléments qui n’ont rien à voir avec les réformes Schroeder.

Quels actes attendez-vous de la part du gouvernement, des décideurs français ?

La priorité, c’est de tourner cette page de la recherche de la compétitivité à tout prix. Cette idéologie entérine une mise en concurrence généralisée des pays et des territoires par les grandes firmes, sans répondre aux besoins des États ni des populations. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la priorité avait été d’identifier les activités stratégiques d’intérêt vital pour lesquelles la France ne devait pas être tributaire de fournisseurs étrangers. Nous avons besoin que les politiques initient un débat politique d’envergure, pas qu’ils jouent aux apprentis-économistes et tentent de baisser le coût du travail, la fiscalité ou je ne sais-quoi d’autre…

Le domaine sanitaire, médical, pharmaceutique me semble être un secteur à consolider. Il faudrait frapper fort en commençant par empêcher, voire interdire les délocalisations de la production de médicaments vitaux ou des principes actifs, qui entrent dans la composition de ceux-ci. Mais ce n’est pas le seul : l’alimentation en est un autre. Les pouvoirs publics doivent anticiper et renforcer sans attendre les capacités des secteurs agricole et agroalimentaire à faire face à la perspective d’une éventuelle crise alimentaire. Cela implique de réfléchir à nos besoins, mais aussi de revoir nos modèles agricoles et alimentaires en profondeur. La compétitivité de l’industrie française de demain, dans le secteur alimentaire ou d'autres, sera écologique ou ne sera pas.

 

A quoi ressemblera l'industrie du futur ?

La rédaction de Mediacités Toulouse a eu la chance de pouvoir interroger Gabriel Colletis pendant plus d'une heure, par téléphone, jeudi 9 avril. Après avoir souligné les défaillances de l'appareil productif français dans cette première partie d'entretien, l'économiste toulousain se penche sur « le monde d'après ». Dans une deuxième partie parue lundi 20 avril, il analyse les premières réponses apportées par l'Etat français et des collectivités territoriales, notamment des conseils régionaux.