Une fois la tempête sanitaire passée, la France comme un certain nombre d’autres pays devra affronter une grave crise économique et sociale. Gare à ce que les économistes et autres experts néo-libéraux ne succèdent pas aussitôt aux blouses blanches, nous met en garde Gabriel Colletis. Après avoir souligné les défaillances de l’appareil productif français et les pénuries de matériels stratégiques en découlant, il a accepté de se pencher sur « le monde d'après ».

Pour cet économiste toulousain héterodoxe , notre pays, nos régions et nos métropoles ne peuvent plus miser uniquement sur les grands groupes tertiaires et les start-ups innovantes spécialisées dans le numérique, sans se soucier de l’avenir de notre agriculture ni de notre industrie… Plutôt qu'un soutien aveugle aux entreprises, Gabriel Colletis préconise d'adapter le plan de relance aux exigences du XXIe siècle et de conditionner le versement des aides à l'investissement des entreprises. Deuxième partie de notre entretien sur la crise du Covid-19, ses causes et conséquences économiques.                  

Pensez-vous que la pandémie de Covid-19 débouchera sur une reprise en main de l’économie par le politique ? 

Il est encore trop tôt pour vous répondre. Le politique devrait commencer par analyser d’où viennent les difficultés françaises, puis faire éclore de nouveaux modèles viables concernant un certain nombre de secteurs industriels vitaux, d’avenir, qui répondraient à la fois à nos besoins économiques, sociaux et environnementaux. L’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) a compris, voici plusieurs années, que nous ne pouvions plus penser le développement durable à côté du développement économique. Peut-être alimente-t-elle déjà le gouvernement en idées, je ne sais pas, je l’espère.

Si le niveau national est très important en France, je crois aussi beaucoup au rôle des collectivités territoriales et locales dans la sortie de crise. Considérées comme cheffes de file du développement économique dans la loi, les Régions ont un rôle très important à jouer dans la relocalisation industrielle, d’une part, et dans l’accélération de la transition écologique, d’autre part. Elles sont davantage intéressées que l’État central, les hauts-fonctionnaires parisiens, à ancrer localement les activités économiques prenant soin du territoire et de la population locale.

Que vous inspire le plan de relance de 110 milliards d’euros présenté par le gouvernement, abondé de plusieurs centaines de millions d’euros par les régions et certaines agglomérations ?

Le problème, c’est que nos décideurs nationaux comme locaux se trompent d’enjeu : leur préoccupation ne devrait pas se résumer à la relance de l’économie française à court-terme. La conjugaison d’une dépression économique et de la transition sociale et environnementale appelle à un changement de paradigme. Il nous faut inventer l’industrie de demain, qui soit enfin conforme avec nos ambitions affichées en termes de transition écologique. 

L’industrie n’est pas une somme d’entreprises qu’il faudrait soutenir individuellement. C’est-à-dire, dans les faits, verser des aides sans contreparties aux plus grosses d’entre elles capables de remplir les dossiers... L’industrie, c’est un ensemble d’entreprises d’une même filière qu’il faut encourager à travailler davantage entre elles, avec leurs prestataires et leurs sous-traitants aussi, un peu sur le modèle allemand. Il nous faut également densifier les relations entre les acteurs industriels, les universités et les laboratoires de recherche. Pour l’heure, cette ébauche de plan de relance ne contient malheureusement rien de tout cela.

https://www.mediacites.fr/enquete/toulouse/2018/09/04/airbus-le-cauchemar-de-la-sous-traitance-en-cascade/

Concrètement, quels éléments aimeriez-vous voir ajouter à ce programme de subventions ?

Avant de nous atteler à penser et ancrer territorialement l’industrie du futur, nous devrions remettre la finance à sa juste place, car c’est elle qui dicte aujourd’hui ses normes aux sphères économiques, sociales et politiques. Pour trop d’actionnaires, le travail est considéré comme un coût qu’il faut réduire car, s’il est trop élevé, les profits diminuent d’autant et les dividendes avec. Il serait temps de reconsidérer la place du travail, qui est la source même de la création de la valeur et donc de la richesse.

Les pouvoirs publics devraient également instaurer des normes sociales, environnementales, écologiques et financières plus exigeantes. Nous en avons absolument besoin pour éviter que le libre-échange dérégulé ne se transforme en foire d’empoigne à coup de dumping social et fiscal comme c’était le cas hier, et comme ça l’est encore aujourd’hui dans une moindre mesure. Vous l’aurez compris : ce n’est pas d’un plan de relance qui nous offrira 3 ou 4 points du PIB supplémentaires, en « échange » de réformes régressives du droit du travail, des retraites et d’une cure d’austérité sur nos services publics, dont nous avons besoin !

On vous sait proche de Nadia Pellefigue, la vice-présidente (PS) au développement économique de la région Occitanie et candidate aux municipales à Toulouse. Êtes-vous associé aux réflexions régionales sur ces questions ? 

Indirectement. Le Club d’Analyse Économique de la Région – composé de chefs d’entreprises et d’économistes, dont je fais partie – vient de finaliser un rapport, qui a été transmis à la présidente du conseil régional, Carole Delga. Nous faisons plusieurs préconisations pour augmenter la « valeur ajoutée territoriale » des entreprises. Jusqu’à récemment, la Région Occitanie - comme les autres au demeurant - soutenait les entreprises sans vraiment se poser de questions sur leur contribution effective à l’augmentation de la valeur ajoutée territoriale. À l’avenir, elle soutiendra en priorité, et plus massivement sans doute, des entreprises qui apporteront cette contribution en s’engageant, par exemple, dans la transition écologique.

Qu’entendez-vous par « contribuer à la valeur ajoutée territoriale » ? 

Il y a trois façons d’accroître la valeur ajoutée territoriale d’une activité : produire davantage, produire des biens et des services à plus forte valeur ajoutée et développer les coopérations entre les acteurs économiques. Sur ce dernier point, une Région pourrait très bien cartographier les compétences disponibles localement afin d’encourager les entreprises à privilégier des fournisseurs voisins sur ceux plus éloignés. La transition écologique est une économie de la coopération, davantage territorialisée. 

J’évoquais également [NDLR : dans la première partie de cette entretien], la dépendance de la France aux importations de biens d’équipements des ménages, tels que les lave-linges. Il serait illusoire de vouloir relocaliser une telle production dans notre pays à travers des lave-linges de piètre qualité vendus 300 euros pièce et que les ménages renouvelleront tous les quatre ou cinq ans. La Chine ou la Pologne sont imbattables sur ce segment. Nous ne relocaliserons cette activité qu’à condition d’innover, en produisant un lave-linge durable, réparable, qui pourrait se conserver une ou plusieurs décennies. Il serait aussi plus onéreux mais pourrait être mutualisé dans des locaux communs d’un même immeuble.

Outre un aggiornamento de l’État et des collectivités, la relocalisation de l’économie n’implique-t-elle pas, aussi, de réviser les règles européennes ?

Oui, le chantier européen est à reprendre complètement. L’Union Européenne actuelle est une Europe de la contrainte qui somme les États de réduire leurs dépenses publiques. Impossible de favoriser, par exemple, la transition écologique dans ce cadre-ci. Le risque est réel que le « Green New Deal » de la nouvelle Commission se contente de repeindre en vert les édifices publics et privés ! La Banque centrale européenne (BCE), quant à elle, n’aura-t-elle pas à soutenir bien davantage les États pour que ceux-ci ne se retrouvent pas très rapidement en difficulté budgétaire ?

Seule la pression sociale sur les élites dirigeantes de l’UE nous permettra de retrouver l’esprit de coopération des premiers traités. Il faut une Europe qui se fasse sans défaire les Nations. C’est bien simple : si l’Europe veut s’affirmer comme une institution fondamentalement politique, elle doit faire tout l’inverse de ce qu’elle a fait quand la Grèce était en grande difficulté en 2015.

Autre obstacle : la France n’a rien d’un pays fédéral. Dans le programme esquissé par l'exécutif, de quelles marges de manœuvre disposent les élus régionaux pour opérer une mutation des modèles économiques de nos entreprises ?

Les marges de manœuvre financières des Régions sont très faibles, et le seront encore plus avec la dépression économique qui vient. Ce n’est donc pas sur le champ de la subvention que les Régions devraient se situer. Ce qu’elles savent faire de mieux, c’est de l’ingénierie industrielle et économique, c’est mettre en réseau des entreprises vertueuses d’un même bassin d’emploi, c’est promouvoir des projets de coopération sur des enjeux d’avenir.

La région Occitanie a prévu entre 10 et 30 millions d’euros pour relocaliser des activités. Il ne s’agira pas de saupoudrer cette enveloppe en distribuant 10 000 euros par ci ou 30 000 euros par là. Carole Delga, Nadia Pellefigue et leurs équipes doivent se demander quelles activités relocaliser ? Dans quels domaines ? Quelles sont les compétences locales dont on dispose pour y parvenir ? Comment inclure la transition écologique au cœur de ce processus ? Ce travail de coordination et d’intermédiation doit se faire au plus près des acteurs. Les collectivités territoriales me semblent mieux placées pour réaliser ce travail de terrain que les hauts-fonctionnaires de Bercy.

Relocaliser la production industrielle signifie aussi relocaliser la pollution. Est-ce vraiment acceptable pour les populations ?

Les coûts de dégradation de l’environnement d’un produit sont rarement visibles par le consommateur final. Mais quand on importe des produits fabriqués en Asie, ils polluent beaucoup plus que lorsqu’ils sont produits à proximité de la ville où ils sont consommés. Les écologistes savent bien qu’encourager ces modèles productifs de proximité, c’est diminuer notre empreinte carbone.

https://www.mediacites.fr/enquete/lille/2017/05/26/pollution-industrielle-le-grand-enfumage/

De la même manière qu’on peut concevoir des logements à énergie positive, on peut concevoir des processus agricoles et industriels minimisant les dégradations sur la nature. Certains projets pourraient même produire des externalités positives en améliorant la qualité des sols et de l’air. Les dispositifs techniques existent. Reste à les mettre en œuvre politiquement... Enfermées dans leurs logiques administratives, trop de collectivités continuent d’attribuer leurs marchés publics au moins-disant. Les élus devraient atténuer ce critère-prix et prendre davantage en compte les notions de proximité ou d’écologie.

La réindustrialisation a probablement des vertus. Mais n’est-elle pas incompatible avec ce désir d’écologie exprimé au 1er tour des municipales dans les grandes villes, après l’incendie de Lubrizol à Rouen ou l’explosion d’AZF à Toulouse ?

La réglementation existante pour éviter des accidents industriels ne doit pas être vécue comme une contrainte, mais comme une opportunité pour repenser de A à Z les processus et réduire au maximum les risques. En outre, elle n’empêche aucunement de développer de petites unités industrielles de haute-technologie au cœur des villes et de l’industrie de grande série en zone moins dense. 

https://www.mediacites.fr/enquete/toulouse/2019/03/05/toulouse-la-difficile-cohabitation-avec-les-industries-a-risque/

Le programme « Territoires d’industrie » actuellement en cours démontre qu’il existe de nombreux bassins industriels dans les villes moyennes ou petites qu’on pourrait redynamiser : au-delà de leur riche histoire industrielle, des activités y subsistent. Nous disposons encore de quatre ou cinq ans pour ce faire car les compétences et les savoir-faire existent encore localement. Dans dix ans, nous serons passés sous l’étiage. Il n’est pas trop tard, bien au contraire, pour réussir dans le domaine de la transition environnementale comme dans celui du redressement productif.

Considérez-vous que la réindustrialisation puisse être un outil de cohésion pour combattre les inégalités et le sentiment d’abandon des classes populaires vivant dans les banlieues urbaines ou les villages périurbains ou ruraux ?

J’en suis intimement persuadé. Prenez les Hauts-de-France ou le Grand-Est : les régions où le Rassemblement National (ex-FN) est le plus fort sont celles où il y a eu une désertification économique, à la suite de séismes industriels. Ce déclin d’anciens bastions industriels, combiné à l’abandon de nos activités traditionnelles supposées pouvoir être remplacées par des activités tertiaires ou de haute technologie, a produit de la désespérance sociale. Les entreprises industrielles sont des lieux de production de richesses, mais aussi de camaraderie et de compagnonnage. Il existe une fierté du travail ouvrier et industriel, a fortiori lorsqu’il débouche sur des produits utiles à la population, et pas de la surconsommation.

Les besoins de nos concitoyens restant à satisfaire sont énormes. En alimentation saine, par exemple. L’antithèse du règne de la mal-bouffe reste à inventer. Une bonne part des logements dans lesquels vivent les Français sont des passoires énergétiques. La plupart de nos concitoyens s’habillent avec des produits synthétiques fabriqués dans des pays à bas coût alors que nous avons, en France, une tradition et un savoir-faire dans l’habillement et le textile. En faisant revivre ces activités-là, on freinera la désespérance sociale, on redonnera du sens au travail, on développera le plein-emploi. C’est bien d’un nouveau modèle de développement dont nous avons besoin aujourd’hui.