Flaminia Paddeu est géographe, actuellement maîtresse de conférences à l’université Sorbonne-Paris-Nord et chercheuse au laboratoire Pléiade. Ses recherches portent sur les pratiques agricoles et de subsistance dans les grandes métropoles aux États-Unis et en France. Elle a notamment publié dans le Dictionnaire critique de l’anthropocène et dans Pour la recherche urbaine. Elle prépare actuellement un ouvrage sur l’agriculture urbaine à Paris, New York et Detroit. Elle est membre fondatrice et directrice du comité scientifique de la revue Urbanités.

> Cet entretien a été initialement publié le 26 avril par notre partenaire Mediapart.

Que pèse aujourd’hui l’agriculture urbaine en pourcentage des denrées alimentaires et est-ce, dans les pays occidentaux, autre chose qu’une activité anecdotique ?

Flaminia Paddeu : D’après la FAO [l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture], l’agriculture urbaine est pratiquée aujourd’hui par 800 millions de personnes, qui produisent environ 15% des denrées alimentaires mondiales. C’est donc loin d’être anecdotique, surtout quand on sait que la majorité de ces denrées servent à l’autosubsistance des ménages. Mais dans les pays des Nords, l’agriculture urbaine se fait plus discrète. En Île-de-France, les surfaces cultivées occupent 73 hectares, soit l’équivalent des parcs de la Villette et des Buttes-Chaumont réunis. La moitié sont des jardins familiaux et ouvriers, souvent cultivés par des habitants des quartiers populaires, d’origine étrangère ou âgés. Dans des cas extrêmes, comme à Detroit aux États-Unis, on a avancé l’existence de 1 500 fermes et jardins, impliquant directement jusqu’à 23 000 personnes.

Ces chiffres sont terriblement parcellaires et ne permettent de saisir la réalité que de manière très imparfaite. Dans l’imaginaire collectif, l’agriculture urbaine est associée aux jardins partagés fréquentés par les classes moyennes et supérieures, voire à l’agriculture high-tech sur les toits des immeubles. Mais en allant sur le terrain, on se rend compte qu’il y a une multitude de potagers informels, cachés aux confins d’une friche boisée ou entre des bâtiments.

Ils ne sont pas comptabilisés, alors qu’ils permettent la survie de populations marginalisées. Les potagers privés sont aussi largement invisibilisés. L’enquête d’un géographe a montré qu’à Rennes, Caen et Alençon les surfaces privées dédiées à la production potagère sont parfois plus importantes que celles des potagers collectifs. En été, la consommation de ces jardiniers en fruits et légumes est quasi assurée, partiellement le reste de l’année. Pour beaucoup de foyers, l’agriculture urbaine n’a rien d’anecdotique, au contraire, elle est la condition même de leur subsistance.

Comment l’agriculture urbaine, qui a longtemps fait partie des paysages urbains, s’est-elle effacée, et qu’est-il advenu depuis un quart de siècle pour que nous nous remettions à cultiver dans nos villes ?

Au XIXe siècle, des cultures céréalières, des ceintures maraîchères, des vergers et des élevages urbains permettent d’approvisionner les villes des Nords et de soutenir une petite économie agricole de proximité. Aux pieds de la tour Eiffel, on pratique la grande culture du colza, puis un maraîchage intensif. À Montreuil, les murs à pêches couvrent 300 kilomètres de murs. Des milliers de cochons charognards vaquent en liberté dans les rues de New York : ils fournissent une subsistance aux pauvres tout en assurant le nettoyage des rues.

Mais, dès le début du XXe siècle, le crépuscule du maraîchage apparaît à l’horizon des villes occidentales. Face aux expropriations, les jardins sont relégués aux portes des villes, puis à leurs couronnes. Pour finir par disparaître. Cette grande . . .

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