Les pénuries et les tensions apparues au début de la crise sanitaire sur des produits essentiels comme les masques, les respirateurs ou certains médicaments ont révélé l’ampleur de la désindustrialisation de la France. De toutes parts, des voix se sont élevées pour appeler à relocaliser des activités de fabrication. L’industrie serait-elle enfin redevenue à la mode ?

Anaïs Voy-Gillis : Le coronavirus est un accélérateur. En révélant les fragilités et l’interdépendance des chaînes de valeur, il a permis de mettre une urgence derrière le mouvement de réindustrialisation qui s’est mis en route, encore trop lentement, depuis moins de 5 ans.

C’est la crise de 2008-2009 qui a permis à la question industrielle de revenir dans le débat public. Elle a initié une première prise de conscience de la dépendance de la France et de la nécessité de renouer avec une balance commerciale au moins à l’équilibre. Le vrai réveil se produit en 2012 avec l’arrivée d’Arnaud Montebourg au ministère du Redressement productif et, surtout, avec la remise du rapport Gallois en novembre 2012 qui émet une série d’alertes sur la compétitivité française. En réaction, Arnaud Montebourg mettra en place les 34 plans industriels et une politique visant à accompagner les relocalisations d’activités en France. Le succès de ces politiques est mitigé, mais l’industrie française rebondit depuis 2017.    

Ce volontarisme industriel n’a-t-il pas été interrompu ? Au ministère de l’Économie de 2014 à 2016, les priorités d’Emmanuel Macron allaient plus aux start-up et au numérique...

Effectivement, après Montebourg s’ensuit une période un peu creuse. Emmanuel Macron n’est pas quelqu’un qui s’intéresse spécialement à l’industrie au départ. Mais il évolue une fois parvenu à l’Élysée. Sa prise de conscience est liée d’un côté au mouvement des gilets jaunes, de l’autre à des déclarations de certains patrons. Philippe Petitcolin, notamment, le PDG de Safran, sonne l’alarme en disant qu’il est très compliqué de s’implanter en France. Par ailleurs, l’industrie redevient créatrice d’emplois en France à partir de 2017.

Tout cela incite le pouvoir politique à remettre l’industrie sur le devant de la scène au travers de deux événements majeurs organisés en janvier 2020 : le premier est « Choose France », destiné à valoriser l’image du site France pour attirer des investisseurs étrangers ; le second est l’exposition « Fabriqué en France », organisée à l’Élysée, qui a permis de valoriser 120 objets produits en France et illustrant les savoirs et savoir-faire des départements français. Cet événement est particulièrement symbolique car il a permis de ramener l’industrie dans les lieux de pouvoir.

Est-ce suffisant pour constituer un tournant ? Á regarder le bilan depuis trente ans, on a l’impression que les actions impulsées au niveau de l’État sont vouées à l’échec. Quel est le bilan, par exemple, des pôles de compétitivité placés au cœur de la politique industrielle en 2004 ? Ils n’ont pas réussi à stopper la désindustrialisation des territoires...

Ils ont eu des succès très mitigés, loin de ce qui était escompté. Les pôles préexistants se sont montrés plus efficaces que ceux créés ex-nihilo. Cela dit, plus que la réindustrialisation, leur objet visait à favoriser l’innovation. Ils ont d’ailleurs permis d’initier des dynamiques collaboratives entre des entreprises de toute taille et le monde de la recherche. Mais ils sont restés de simples outils sans être accompagnés d’une stratégie industrielle claire et de long terme.

Cela fait trente ans qu’on entame des politiques industrielles sans disposer d'une vision d’ensemble. C’est encore ce qui manque aujourd’hui. Il faut être capable de dire pourquoi on veut une industrie forte en France et pour quel projet de société.

https://www.mediacites.fr/interview/national/2020/04/13/nous-payons-aujourdhui-lincroyable-defaillance-industrielle-de-la-france/

Justement. Les Français sont-ils prêts à accepter la réindustrialisation ?

L’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen, a montré que la question de l’acceptation des sites industriels était posée en zone urbanisée. Est-ce que les habitants peuvent accepter des usines à risques sur un territoire ? Il m’est impossible de répondre de façon tranchée.

Ce qui est sûr, c’est qu'on constate dans certains cas des mouvements de résistance de citoyens et des inquiétudes. D’un autre côté, on peut mettre en avant l’argument selon lequel produire en France dans une usine moderne a un impact environnemental moindre que de produire à l’étranger, si les composants sont fabriqués à proximité et qu'on prend en compte l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement et des transports. Mais l’adhésion des Français à un projet de réindustrialisation se mesure aussi à un niveau plus fondamental.

Lequel ?

Pour qu’il y ait un retour de la production en France, il faut déjà qu’il existe une demande. Dans les sondages, les gens se disent prêts à consommer français et à payer plus cher pour cela. Cette demande potentielle pour le « made in France » ne cesse d’augmenter depuis 5 à 10 ans. Mais ces intentions ne se traduisent pas encore en actes d’achat. De plus, les études portent plus sur des produits BtoC (grand public, NDLR) que BtoB (achetés par les entreprises). Or, les entreprises ont également un rôle à jouer en favorisant des entreprises régionales ou nationales dans leurs approvisionnements.

La désindustrialisation est-elle trop avancée ? N’a-t-on pas perdu les savoirs-faire nécessaires pour inverser la tendance ?

Il y a effectivement une pénurie sur les compétences traditionnelles de l’industrie pour lesquelles on ne forme plus ou peu. La désindustrialisation a induit la destruction de nombreux acteurs et donc de compétences individuelles et collectives. Mais il existe une autre pénurie liée à la modernisation de l’industrie. Elle a besoin de nouvelles compétences, comme l’algorithmique ou l’architecture numérique. Or celles-ci sont plutôt présentes dans les métropoles où se concentrent les plus diplômés que dans les territoires et les villes plus petites où sont implantées les usines. Il faut donc les attirer là où on en a besoin.

« Les régions sont beaucoup plus dynamiques sur la question de l’industrie depuis 4 ou 5 ans. De l'aménagement du territoire à la formation, c'est un échelon de plus en plus pertinent »

Ces anciens territoires industriels sont-ils suffisamment attractifs ? Les métropoles ne risquent-elles pas de concentrer toujours plus d’activités ?

Pas forcément car on ne va pas pouvoir loger tout le monde dans les métropoles, pour des questions de disponibilité mais aussi de coût du foncier. C’est très cher de fabriquer dans les métropoles, ça grève la compétitivité. À cela s’ajoutent les risques d’engorgement des infrastructures routières. Il y a donc un intérêt à installer ailleurs des activités industrielles. D’autant que certains territoires disposent d’une culture industrielle forte qui constitue un véritable atout. Toyota a installé son usine à Valenciennes pour bénéficier de la culture automobile d’une ville qui, en plus, lui a déroulé le tapis rouge.

Enfin, la crise du Covid a été l’occasion de constater le retour en grâce de la campagne et l’attrait de la vie au vert. Cela peut aider à attirer de nouveaux habitants et de nouvelles compétences. L’enjeu est d’arriver à recréer de l’emploi industriel sur tout le territoire national. Et les collectivités territoriales ont un rôle à jouer en matière d’attractivité.

Un pouvoir politique, qu’il soit national ou local, peut-il vraiment décréter la réindustrialisation ?

Non. Elle ne se décrète pas. À part dans certains secteurs très règlementés comme la pharmacie où l’État peut jouer un rôle. Il peut également définir une liste d’activités à relocaliser. Mais sans demande, les opérations seront difficilement pérennes. Les quelques exemples où le pouvoir politique a voulu à tout prix retenir ou rapatrier une activité ont rarement été une réussite, comme l’a montré l’exemple des fonderies Loiselet. Il faut également prendre garde aux comportements type « chasseurs de prime ». Après, les pouvoirs publics peuvent bien sûr accompagner.

Il y a aussi un sujet plus large sur l’attractivité et la fiscalité qui se focalise depuis peu sur les impôts de production, ceux qui pèsent sur le chiffre d’affaires ou le foncier et pas sur le résultat. Ils sont sources d’un différentiel de compétitivité avec un pays comme l’Allemagne, où ces impôts pèsent 0,5 % de la valeur ajoutée contre 3,6 % en France. Et ils ne sont pas forcément justes. Les Entreprises de taille intermédiaire (ETI) vont payer plus d’impôts que les grands groupes ; et les industriels, plus que les logisticiens, par exemple.

Pensez-vous que les collectivités locales, fortes de nouvelles compétences économiques depuis 2015, s’emparent davantage aujourd'hui du dossier de la réindustrialisation qu'hier ?

C’est très variable d’une collectivité à l’autre. Certaines régions sont très actives depuis longtemps dans ce domaine. La région Grand Est, par exemple, a été l'une des premières à lancer un diagnostic « industrie du futur » afin d’accompagner les industriels dans la modernisation de leurs sites et la recherche de nouveaux modèles économiques. Parmi les villes, je pense à Mulhouse, en pleine reconversion, qui valorise son patrimoine et son histoire industrielle.

De façon plus globale, on observe que les régions sont beaucoup plus dynamiques sur la question de l’industrie depuis 4 ou 5 ans. L'échelon régional est de plus en plus pertinent puisqu’il a en charge les grandes infrastructures, l’aménagement du territoire et la formation, essentielle pour améliorer et attirer les compétences… Par ailleurs, le programme « Territoires d’industrie » montre l’appétence pour les sujets industriels et l’envie de certaines collectivités de se mobiliser pour soutenir et développer les activités industrielles.

https://www.mediacites.fr/decryptage/toulouse/2020/05/18/le-fabrique-a-toulouse-utopie-ou-realite/

Les régions, les communes et les intercommunalités ont-elles les moyens de mener une politique industrielle ? Peuvent-elles aller au-delà du rôle d’aménageur qui leur est traditionnellement dévolu ?

Certaines ont essayé d’être innovantes. L’ex-région Poitou-Charentes, alors dirigée par Ségolène Royal, a tenté de prendre des participations. Mais les contraintes règlementaires freinent ces ambitions. Les aides directes aux entreprises sont très encadrées au niveau européen. En France, les prérogatives de politique économique restent réservées à l’État central ou sont éclatées entre les différentes collectivités locales.

Les régions françaises, notamment, ne sont pas les Länder allemands. Elles n’ont pas leur force de frappe. Elles ne disposent pas d’un pilotage des aides publiques aussi décentralisé qu’en Allemagne. Dans le contexte de la crise actuelle, il faut pousser à un assouplissement des règles européennes en termes d’aides d’État et de prises de participation afin de soutenir notre tissu productif.

Faut-il inventer de nouveaux outils pour permettre aux collectivités locales d’entrer au capital des entreprises et, ainsi, favoriser leur développement et peser sur les décisions ?

Pas forcément. Les collectivités ont déjà la possibilité d'entrer dans le capital de certaines entreprises via des sociétés d’économie mixtes. Mais encore faut-il que les entreprises acceptent de leur ouvrir leur capital ! Il y a d’autres formules possibles comme les prêts participatifs. La solution peut être nationale, avec un fonds souverain dédié aux secteurs jugés stratégiques afin de les développer ou d’empêcher qu'ils ne soient rachetées. Ou, pourquoi pas, un fonds européen. Les collectivités peuvent également réfléchir à des outils comme des plateformes digitales pour favoriser l’émergence de projets collaboratifs.

La filière est une des notions clés des politiques industrielles depuis des décennies. La France ne semble pas avoir été capable d’en créer de nouvelles au cours de la période récente. Pourquoi ?

Qui dit nouveauté implique qu’il n’y a pas forcément de rentabilité économique à court terme. Il est donc plus difficile de trouver des investisseurs. Mais cet échec tient aussi à l’absence de vision des pouvoirs publics étatiques dans certains cas et au manque de moyens au niveau régional pour pallier ce manque de stratégie nationale. Avant, il y avait la politique du plan. Elle n’est plus adaptée à notre économie mais elle a permis de faire émerger certaines activités stratégiques, comme le nucléaire. Aujourd’hui, on ne prend pas certains tournants. Et puis, on ne soutient pas toujours notre industrie, même dans le domaine de la défense. Les technologies françaises ne sont pas toujours choisies même si ça nous met en situation de dépendance. Qu’est-ce qui va assurer notre indépendance demain ? Comment mise-t-on sur ces technologies ? Comment leur permet-on d’émerger ? Quels moyens y met-on ? Autant de questions laissées sans réponse...

La réindustrialisation de la France ne risque-t-elle pas d’exacerber la concurrence entre les territoires pour attirer de nouvelles activités ? En mettant 120 millions d’euros sur la table, les Hauts-de-France ont ainsi décroché la venue d’une "usine de l’Airbus de la batterie" à Douvrin, dans le Pas-de-Calais, alors qu’elle était courtisée par la région Grand-Est...

Cette concurrence comporte effectivement des risques de dérives. On a constaté beaucoup d’effets d’aubaine au Royaume Uni avec des entreprises qui chassent les aides publiques et les subventions à la relocalisation et repartent au bout de deux ou trois ans sans tenir leurs engagements, en particulier en terme d’emplois. L’argent public doit profiter à tout l’écosystème et à tout le territoire, pas seulement à l’équipement ou à l’entreprise qui en bénéficie. Ces dérives sont possibles, même s’il ne faudrait pas bannir totalement les aides directes aux entreprises, notamment en termes d’investissements.

Je me souviens de l’entreprise Forsee Power, qui fabrique des batteries intelligentes dans la Vienne, à côté de Poitiers. Avant de s’implanter, elle a mis en compétition 11 sites français et un polonais. Le site viennois a gagné après que les pouvoirs publics locaux ont proposé de prendre en charge le désamiantage du site, d’apporter des aides pour la formation et la R&D, ce qui a fait la différence. Il faut inventer des dispositifs contre ces mises en concurrence des territoires, avec des instances de régulation à l’échelle régionale, nationale ou européenne.

https://www.mediacites.fr/interview/national/2019/05/20/la-course-a-lattractivite-entre-metropoles-est-perverse/

Face à ces dérives des politiques d’attractivité, les territoires ne doivent-ils pas privilégier le développement endogène ?

Il ne faut pas opposer attractivité et développement. L’attractivité ne doit pas se jouer uniquement sur des sommes d’argent public. Elle doit être jugée sur des compétences existantes, comme la formation et les infrastructures (transports, numérique, etc.). Après, si des territoires se spécialisent, il ne faut pas reproduire à l’échelle des régions la mise en concurrence des territoires à l’échelle européenne où ce sont finalement ceux qui ont le plus de moyens qui attirent le plus d’activités, quand ils n’usent pas de mécanismes de dumping fiscal ou social. Cela suppose une capacité des territoires à discuter entre eux.

Le contexte de la crise actuelle, qui menace nombre d’entreprises, n’y est pas malheureusement pas favorable. Il exacerbe les efforts de chacun pour tenter d’éviter que son territoire ne tombe « en faillite ». Avant de songer à la réindustrialisation, il faut d’ailleurs tout faire pour sauver le tissu existant du raz-de-marée qui approche. Le sujet n°1, aujourd’hui, concerne la trésorerie et les carnets de commande.

Et si on passe l’obstacle, quelle réindustrialisation faudra-t-il mener ?

J’évite pour ma part d’utiliser le terme de réindustrialisation car il laisse entendre qu’on va revenir à un âge d’or, aux usines des années 60 avec 10 000 salariés. Je préfère l’expression de renaissance industrielle. Il s’agit à la fois de préserver l’actif industriel existant, de l’aider à se développer autour des industries du futur et de permettre le retour de certaines activités en France. La modernisation de l’outil productif constitue le chantier prioritaire, qu’il s’agisse d’améliorer la productivité par la robotisation ou de rendre possible la production en petite série et la personnalisation. Cela pourrait nécessiter de nouvelles aides d’État sous la forme d’un crédit d’impôt ou d’un sur-amortissement sur l’acquisition de nouveaux équipements. Cette renaissance doit s’accompagner de nouveaux modèles économiques hybrides associant des services aux produits. Elle nécessite aussi, bien sûr, de miser sur l’innovation pour se différencier.

Les évolutions technologiques peuvent-elles favoriser la relocalisation d’activités ?

Sans aucun doute. L’organisation productive va évoluer à l’échelle mondiale. Si de très grandes usines à vocation mondiale vont perdurer, notamment pour des questions de volumes et d’investissements, d’autres activités se régionaliseront fortement avec des sites organisés autour d’écosystèmes locaux, flexibles et capables de produire en petites séries à destination du marché continental. Enfin, des micro-usines à proximité ou directement sur le lieu de consommation vont sûrement devenir une réalité courante dans les 10 à 15 ans. L’impression 3D, la cobotique (collaboration entre l'homme et le robot, NDLR) et le jumeau numérique, technologies de l’industrie du futur, vont favoriser ce mouvement. De manière générale, la dizaine de briques qui composent l’industrie du futur favoriseront le mouvement de modernisation des sites et l’évolution des modèles économiques. En appui d’une démarche d’amélioration continue, elles peuvent également constituer un levier d’augmentation de la productivité, sujet essentiel dans cette période.

Vous croyez donc que la réindustrialisation est possible ?

C’est possible à la condition que tout le monde y croie ! Il faut que les pouvoirs publics aient la volonté farouche de soutenir les industriels. Et que les industriels soient convaincus qu’ils ont une place en France.