Votre université d’été est intitulée « De l’éthique publique à l’éthique des affaires ». Pourquoi ce glissement ? Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à l’éthique des affaires ?

Raphaël Maurel : Plus qu’un glissement, c’est une ouverture de nos travaux à un domaine qui nous semble intimement lié à l’éthique publique. L’idée que nous défendons, c’est qu’il n’y a qu’un pas entre éthique publique et éthique des affaires. L’une des raisons est que les acteurs publics font aussi des affaires, certes publiques, mais des affaires. Les principes de l’éthique publique ont donc vocation à s’appliquer au secteur privé. De plus, l’éthique des affaires a pris une importance particulière dans l’opinion avec la visibilité croissante de nombreux scandales (Nike et le travail des enfants, l’effondrement du Rana Plazza au Bangladesh, le diesel-gate de Volkswagen…). Cela a un impact très fort sur le consommateur qui est de plus en plus exigeant en matière d’éthique et aussi sur la chaîne de valeurs interne à l’entreprise. Il veut savoir d’où les produits viennent, comment ils sont fabriqués… La conséquence est que tout cela finit par devenir une affaire publique. Et les gouvernements et les élus sont amenés à se positionner. D’où notre intérêt croissant pour l’éthique des affaires.            

« En France, la commande publique représente entre 8 et 13 % du PIB. »

Comment les principes de l’éthique publique peuvent-ils influencer le monde des affaires ?

Mathias Amilhat : Les acteurs publics cherchent de plus en plus à influencer les acteurs privés via la commande publique. Les collectivités achètent de plus en plus éthique. Dans le secteur des travaux publics, par exemple, les matériaux doivent être biosourcés ; dans les cantines, la loi impose une part croissante d’achats de produits bio et locaux ; dans les transports publics, on impose le recours à des véhicules propres… Il y a toujours une limite à ces exigences dans les commandes publiques : les critères ne doivent pas influer sur la politique générale de l’entreprise. Mais la capacité d’influence des Etats ou des collectivités sur les entreprises via la commande publique est très forte. En France, selon les études, cela représente 8 à 13 % du PIB. Les entreprises ne peuvent se passer de cette manne financière.

R.M. : On assiste peu à peu à l’émergence de principes communs entre les sphères publique et privée. La transparence dans les processus de décision (comment est prise la décision) ; une exigence de comportement déontologique du décideur ; la recherche d’investissements et de comportements écologiquement soutenables… Il y a des grandes valeurs qui irriguent de la même manière les deux mondes. Ces derniers peuvent donc s’inspirer des avancées de l’un et de l’autre. L’idée, c’est d’arriver à de la co-construction.

La sphère publique est-elle en avance sur le privé en ce qui concerne les questions éthiques et de responsabilité sociale et environnementale ?

R.M. : La comparaison ne s’est que très peu posée jusqu’à présent mais je ne pense pas qu’on puisse dire cela. La sphère publique est peut-être même un peu en retard… Je m’explique. Si la sphère privée a mené des avancées en termes d’éthique, ce n’est pas parce que des décideurs publics leur ont imposé de nouvelles règles mais pour éviter qu’on interfère dans leurs activités. Le principe de base est : « On va adopter des comportements éthiques parce que cela va nous apporter des parts de marché et aussi pour éviter qu’on nous impose des normes ». Pour ce qui est de la sphère publique, en revanche, les avancées sont plutôt venues de pressions externes.

M.A. : L’éthique publique a souvent été mise en place en réaction à des scandales (l’affaire des sondages de l’Elysée, le compte à l’étranger de l’ancien ministre Jérôme Cahuzac…) ou, auparavant, à des travaux précurseurs de notre président, René Dosière, sur l’argent de l’Elysée.

R.M. : Plus anciennement encore, l’affaire du sang contaminé a beaucoup pesé. Elle a favorisé la prise de conscience de la nécessité d’un contrôle citoyen sur la vie publique, que l’on retrouve aujourd’hui pour le monde des affaires.

« Compter sur la seule auto-régulation des entreprises serait trop naïf »

Peut-il y vraiment y avoir compatibilité entre l’éthique des affaires, la responsabilité sociale et environnementale et une logique de rentabilité poussée à l’extrême ?

R.M. : C’est effectivement la plus grande tension à laquelle nous sommes confrontés en matière d’éthique des affaires. A partir du moment où on laisse les entreprises et les multinationales s’autoréguler, on s’expose au risque qu’elles n’aillent pas aussi loin qu’on le souhaite. Mais là où il y a de l’espoir, c’est lorsqu’on constate que les acteurs publics se saisissent de cette question. L’espoir de réconciliation entre l’investissement et l’éthique ne viendra pas d’abord des entreprises mais de la prise de conscience publique. Ensuite les entreprises comprendront que leur rentabilité future passe par l’application de ces règles - voire par l’anticipation de ce que le public réclame en matière de responsabilité sociale et environnementale et d’éthique. Compter sur la seule auto-régulation des entreprises serait trop naïf.

Il existe un profond scepticisme dans la population française vis-à-vis des élus ou des patrons. Le « Tous pourris ! » n’est jamais loin. Comprenez-vous cet état d’esprit ? N’y a-t-il pas eu de profondes évolutions ces dernières années en matière d’éthique et de lutte contre la corruption ?

M.A. : La réponse est double : on a beaucoup progressé mais il reste beaucoup à faire. Sur les marchés publics, mon domaine de spécialité, je peux vous assurer qu’on est très loin de ce qui se passait dans les années 1990 en matière de corruption pour les marchés publics avec un certain nombre de comportements déviants. Les affaires d’enrichissement personnel, par exemple, sont beaucoup plus rares. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas encore des progrès à accomplir, notamment sur la transparence.

R.M. : Tout à fait. La recherche d’une plus grande transparence, c’est un peu la colonne vertébrale des actions de l’Observatoire qui veut essayer de restaurer la confiance dans la vie publique comme dans la vie privée. Nous défendons d’ailleurs une vision positive des institutions publiques et des entreprises, qui ont beaucoup progressé. Sur les entreprises, il y a eu des avancées (la loi Pacte, la loi sur le devoir de vigilance des entreprises… ) mais il faudrait encore accroître la protection des lanceurs d’alerte ou renforcer la place des représentants du personnel dans les choix stratégiques de l’entreprise - dont la politique environnementale retenue. Nous ferons d’ailleurs prochainement des propositions concrètes en ce sens.              

Le programme de l’Université d’été de l’Observatoire de l’éthique publique est à retrouver ici. Les conférences sont ouvertes au public sur inscription.