A Lille, le club de football présidé depuis 2002 par Michel Seydoux doit être racheté dans les prochains jours par Gérard Lopez, un riche homme d’affaires hispano-luxembourgeois, à l’issue de plusieurs mois de tractations aussi laborieuses que mystérieuses. La vente a de quoi inquiéter. Car si elle n’est pas directement liée au « Football Leaks », ce gigantesque système d’évasion fiscale du monde du ballon rond révélé le 2 décembre par douze médias dont Mediapart, cette cession constitue l’énième avatar d’un sport où les clubs ne possèdent plus d’ancrage local, et où ils s’échangent, via des circuits financiers mondialisés et illisibles, à des hommes d’affaires sulfureux.

Les négociations ont longtemps traîné à cause du domaine de Luchin, où s’entraîne l’équipe. Etendu sur 43 hectares de la commune de Camphin-en-Pévèle, autour d’une très belle ferme flamande, il pourrait valoir plus de 10 millions d’euros, selon 20 Minutes. Le centre d’entrainement appartient au Losc. Michel Seydoux, propriétaire des terrains, voulait initialement les garder pour lui. Le domaine sera-t-il finalement cédé avec le club? « Quand on vend une voiture, mieux vaut la vendre avec les sièges », glisse l’actuel président du Losc à Mediacités.

Lundi 12 décembre, les membres du comité d’entreprise ont rendu un avis favorable sur le projet d’acquisition du club. La vente devrait intervenir officiellement au début de l’année 2017. En privé, plusieurs présidents d’équipes françaises se montrent dubitatifs concernant la capacité de Gérard Lopez à redresser un club lillois aux finances exsangues. « Il faut arrêter les fantasmes, s’agace Michel Seydoux. J’ai un devoir de succession. Ma préoccupation est de trouver un homme qui aidera le Losc à grandir. L’acquéreur possède une grande capacité financière. Et il est compétent ! »

Opacité totale

Mais au fait, qui rachète vraiment le Losc ? Mediacités a essayé d’en savoir plus auprès de l’entourage du businessman de 44 ans, qui a déjà tenté – sans succès- de racheter l’Olympique de Marseille l’été dernier. « Victory Soccer Limited est la structure d’investissement de Gérard Lopez pour ses activités dans le football, nous a répondu par mail un porte-parole. La société est basée à Londres et contrôlée à 100% par Gérard Lopez. » Plusieurs documents officiels, en accès libre sur Internet et exhumés par France 3 Nord-Pas-de-Calais, évoquent le nom de Claude Zimmer comme co-directeur de la compagnie. Ce spécialiste du droit fiscal détient une société de conseils financiers et compte parmi les administrateurs de la Banque centrale luxembourgeoise.

La nomination de cet homme aux multiples casquettes avait d’ailleurs fait polémique dans le Grand-Duché, une association de protection des investisseurs, Protinvest, ayant pointé des « conflits d’intérêts possibles » en décembre 2014. Réponse de l’entourage de Gérard Lopez : « La société n’est pas codirigée par Claude Zimmer. Ce dernier est le prestataire qui a permis de créer Victory Soccer Limited et il n’a pas d’autre rôle. » Mais si elle appartient à Gérard Lopez, comment expliquer que la totalité des actions de Victory Soccer Limited soient détenus par une société hong-kongaise, Chimera Consulting Limited ? Mystère. « Je n’ai pas d’informations » concernant cette entreprise domiciliée sur l’île de la mer de Chine, nous répond le porte-parole, qui répète : Victory Soccer Limited « est contrôlée à 100% par Gérard Lopez. » Michel Seydoux botte lui aussi en touche : « L’acquéreur fera une communication précise le moment venu. Ce n’est pas à moi de la faire. » Sociétés en cascades, pays à fiscalité avantageuse et opacité totale : bienvenue dans le football moderne !

Scandales financiers

Gérard Lopez  n’en est pas à son coup d’essai dans le monde merveilleux du ballon rond. Le natif d’Esch-sur-Alzette fait d’abord fortune en 2005 au moment du rachat de Skype par e-Bay. Il compte en effet parmi les soutiens financiers des créateurs de l’application de messagerie instantanée. En 2007, il s’empare de la présidence du Club Sportif Fola Esch, qu’il mène au titre de champion du Luxembourg de football en 2013 et 2015.

« Gérard Lopez est très discret, effacé médiatiquement, souligne un fin connaisseur du Losc. Pour manoeuvrer efficacement, il a tout intérêt à ne pas faire parler de lui. » En 2008, Lopez fonde, avec son associé Eric Lux, Genii Group, un cabinet de conseil financier et de gestion d’investissements. En France, où l’information est passée inaperçue, peu de gens savent que cette société est impliquée dans les Panama Papers, via sa filiale Gravity Sport Management, citée dans les documents issus du cabinet Mossack Fonseca. L’affaire des Panama Papers, mise au jour en avril 2016, est considérée comme le plus gros scandale d’évasion fiscale de l’histoire. Dans le monde du football, elle éclabousse aussi Lionel Messi et Michel Platini, parmi beaucoup d’autres.

Genii, société cofondée par Gérard Lopez, est citée dans le scandale des Panama Papers (offshoreleaks.icij.org, capture d'écran).
Genii, société cofondée par Gérard Lopez, est citée dans le scandale des Panama Papers (offshoreleaks.icij.org, capture d’écran).

A partir de 2009, Genii devient actionnaire de l’écurie de Formule 1 Lotus. Pour un résultat catastrophique : la société accumule les retards de paiement des salaires. En 2015, elle présente un déficit de 68,2 millions d’euros. Au bord de la faillite, elle est rachetée fin 2015 par Renault pour 1 livre sterling symbolique (1,35 euro). Quelques mois auparavant, en juin 2015, la cellule de renseignement financier du parquet est alertée par la commission de contrôle de la licence UEFA de la Fédération luxembourgeoise de football pour des transactions douteuses entre Lotus et le Club Sportif Fola Esch de Gérard Lopez. On parle d’un montant de deux millions d’euros. « Il n’y a aucune histoire de blanchiment, cela ne mérite pas de commentaires », nous rétorque l’entourage de Gérard Lopez. Contactée par Mediacités, la justice du Grand-Duché précise que « l’instruction est toujours en cours ».

Un entourage sulfureux

En coulisses, les hommes de confiance du businessman ont déjà pris leur marque : « Marc Ingla est le personnage clef du dispositif que Gérard Lopez souhaite mettre en place pour le Losc, poursuit le porte-parole. Il a été une figure centrale du FC Barcelone où il a officié de 2003 à 2008, en permettant notamment la signature du contrat de sponsoring sportif avec Nike pour 900 millions d’euros. Marc Ingla ne sera pas un employé normal du club, mais l’extension directe de Gérard Lopez pour le Losc. Les deux hommes travaillent ensemble depuis plus de 10 ans. »

Les employés du club sont prévenus : le catalan a la réputation d’être cassant et autoritaire. Il est par ailleurs l’un des dirigeants de Kick Partners, société d’agents de joueurs implantée au Luxembourg et « présente dans tous les bastions clés du football tels que Londres, Paris, Barcelone, Rio, Milan, Doha et Dubaï », selon sa – très succinte – page Internet.

Le 18 novembre, au stade Pierre-Mauroy, Marc Ingla assistait au match opposant le Losc à l’Olympique Lyonnais aux côtés du futur propriétaire du club et du portugais Luis Campos. Ce dernier « est également un homme fort du projet, avec un rôle plus opérationnel », indique le porte-parole de Gérard Lopez. Après un passage par le staff du Real Madrid, Campos est devenu directeur technique de l’AS Monaco, de 2013 à juin 2016. Lui aussi est un homme discret. Il dispose pourtant de réseaux tentaculaires. Au premier rang de ses amis… Jorge Mendes, le fameux agent empêtré dans le « Football Leaks » qui aurait notamment mis au point la dissimulation de 150 millions d’euros dans les paradis fiscaux pour le compte de Cristiano Ronaldo, star mondiale du ballon rond.

Celui qui est considéré comme « l’homme le plus influent du football mondial » place une poignée de joueurs (Radamel Falcao, James Rodriguez, etc.) dans le club de la Principauté alors que Luis Campos en est le directeur sportif. Au passage, il empoche de juteuses commissions. En octobre, alors que la rumeur fait état de l’arrivée – finalement avortée – de l’ex-monégasque à l’Olympique de Marseille, le journaliste sportif de RMC Daniel Riolo s’émeut de cette encombrante amitié : «  Jorge Mendes ? Attention, c’est une pomme mûre, une pomme pourrie… Prendre Luis Campos [à Marseille], c’est ouvrir la porte à Jorge Mendes avec tout ce que cela représente. C’est mettre le doigt dans un système ». Un système où les plus-values priment sur les résultats sportifs. La remarque vaut aussi pour le Losc…

Point final.

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