Chaque soir, à 22 heures, le « travail » commence. Le groupe de six Kurdes d’Irak démarre la camionnette, passe chercher « les clients », comme ils les nomment, des migrants voulant rejoindre à tout prix la Grande-Bretagne. Les passeurs les conduisent alors sur le parking d’une station-essence, le long des autoroutes mal éclairées du nord de la France. Quand les chauffeurs des poids lourds garés s’assoupissent, les silhouettes s’activent dans la pénombre pour « charger » les personnes dans ces véhicules ayant pour destination l’Angleterre. La police appelle ça la technique du « camion pollué »: à l’insu du conducteur. « On embarquait une dizaine, une quinzaine, voire une vingtaine de personnes par camion, plusieurs soirs par semaine. On faisait passer les hommes mais on évitait les femmes. Elles paniquent rapidement, on se serait fait repérer », détaille Zirak. Cet ex-passeur souhaitant rester anonyme raconte avec précision et détachement ses « prestations », qu’il a effectuées pendant une dizaine d’années en France, avant d’arrêter récemment. « Je n’ai jamais voulu faire passer des enfants ou des bébés. Certains collègues l’ont fait, ils donnaient des somnifères aux tout petits » pour qu’ils gardent le silence.

Voix calme, le Kurde se justifie devant son café fumant, en cet après-midi d’octobre. « C’est un travail comme un autre, on les aide à passer en Angleterre. Une fois qu’ils nous payent, on s’engage à les faire traverser. Si ça ne réussit pas, on recommence ». Il existe aussi le passage dit « V.I.P. ». Les réseaux sont alors de mèche avec le conducteur du camion, souvent - ces dernières années – des chauffeurs d’Europe de l'Est désireux d'arrondir des fins de mois difficiles. Ces derniers deviennent alors des « passeurs d’opportunité », d'après la qualification pénale française. Des caches sont aménagées pour les victimes à l’intérieur de leurs véhicules : dans le bloc moteur, dans de faux meubles ou des caissons... L'imagination est sans limite.
Franchir la Manche: de 1 500 à 10 000 € selon le pays du migrant

Comme Zirak, ils sont une centaine de passeurs opérant en bande organisée, essentiellement des Kurdes d’Irak et des Albanais, mais aussi, en cette rentrée 2017, des Roumains, Erythréens, Soudanais, auxquels s'ajoute donc la « main d’oeuvre » freelance des passeurs d'opportunité, à tirer profit de la présence des migrants autour de Calais. Et pour faire monter les « clients » en toute discrétion, tout est question de routes et de leurs points stratégiques : les parkings de camions.

Des Kurdes d’Irak et des Albanais l’ont compris depuis longtemps. Présents depuis le début des années 2000, leurs réseaux règnent en maîtres dans le nord de la France. Dans l’ombre, ils se partagent les aires des stations essences. « Les Kurdes d’Halabja ont les parkings de l’autoroute A26. Les Kurdes de Ranya et d’Erbil, ceux de l’A16. Ceux de l’A28 sont . . .

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