C’est le fleuron du monde hospitalier lyonnais. Une vitrine internationale, avec ses services de pointe en chirurgie, en immunologie ou dans le domaine des transplantations. Là, a eu lieu la première greffe mondiale de la main en 1998 puis la double greffe de bras en 2017. C’est aussi un établissement familier de la vie des Lyonnais : premier service d’urgence de l’agglomération, et même de la région avec 100 000 passages par an, des centaines de milliers de patients chaque année et 4000 professionnels – médecins, infirmiers, aides-soignants, techniciens – répartis entre les pavillons des années 1930 de Grange-Blanche. C’est aujourd’hui un des symboles du profond malaise qui mine l’hôpital public français.

L’hôpital Edouard-Herriot (HEH), géré par les Hospices civils de Lyon (HCL) souffre. Jusqu’à l’explosion : ces derniers mois – du 2 février jusqu’à sa suspension le 20 avril –, la grève des soignants et des agents paramédicaux des pavillons d’urgences, A et N, a jeté une lumière crue sur leurs conditions de travail. Manque de bras, de draps, de temps… Au-delà du mouvement social, notre plongée dans la crise traversée par HEH désigne à l’origine du malaise un délétère cocktail de restrictions budgétaires, de course à la productivité – imposée par le système de « la tarification à l’acte médical » – et d’application des principes du « lean management ». Inspiré à l’origine du constructeur automobile japonais Toyota, ce concept en vogue vise à « optimiser » le temps de travail – autrement dit : traquer les temps morts ou les gestes considérés comme superflus – en impliquant le salarié. En théorie.

hôpital Edouard-Herriot
A l’entrée de l’hôpital Edouard-Herriot. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

URGENCE AUX URGENCES… ENTRE AUTRES

C’est aux urgences que la situation est la plus critique. Initiative plutôt rare, dès ce début d’année 2018, les médecins des services concernés se sont fendus d’une lettre à la direction dans laquelle ils appuient les revendications des agents mobilisés. Mediacités s’est procuré le courrier [lire ci-dessous]. Les praticiens s’alarment notamment des conséquences encourus par les patients.

Courrier de soutien des médecins aux grévistes.

« Juste pour le pavillon N , nous avons vu notre activité augmenter de 13% en quatre ans, souligne Sarah Verborg, infirmière au sein de cette unité depuis sept ans. Mais nos moyens sont restés les mêmes, quand ils ne se sont pas dégradés… Avec la problématique du linge par exemple ! Depuis trois ans, nous alertons la direction sur le manque de draps, de chemises, de couvertures… Rien n’est fait. Problèmes d’effectifs aussi, avec des aides-soignantes qui doivent effectuer le travail des brancardiers. » Résultat d’une impatience grandissante, la mobilisation des personnels a pris la direction de court. « On avait prévu de renforcer les effectifs avec quatre brancardiers dès le 1er mars mais la grève s’est déclenchée avant », défendait, en avril, la directrice de l’établissement depuis 2015 Valérie Durand-Roche, chez nos confrères de Mag2Lyon.          

Les urgences, partie émergée de l’iceberg ? Tous services confondus, l’absentéisme dépasse les 8% dans les unités d’Edouard-Herriot, un chiffre légèrement au-dessus de la moyenne nationale. Ce taux, signe d’agents à bout, ne baisse pas depuis dix ans. « On a procédé à des rabotages aveugles un peu partout, déplore Olivier Brun, délégué CFDT. Mais à certains endroits, comme les unités de soins, les gains de productivité ne sont pas faciles à trouver. Même l’informatisation ne représente pas toujours un gain de temps. » L’absentéisme désorganise les services. « Bien souvent, les congés maladie ne sont pas remplacés. Dans mon service, quand un aide-soignant est en arrêt, on se retrouve seul pour effectuer les toilettes et les entrées avec les deux infirmières pour 19 patients », témoigne Gaël Lebon, aide-soignant au pavillon 0  depuis cinq ans.          

Lorsque la charge de travail s’intensifie, les risques de blessures et d’épuisement explosent. Entre 2015 et 2016, le nombre de jours de maladie suite à un accident du travail a augmenté de 24%. « Si je suis seul pour réaliser une toilette à un patient alité, je vais non seulement risquer de lui faire mal en le manipulant mais je risque aussi de me bloquer le dos, poursuit l’aide-soignant. Pareil pour un transfert du lit au fauteuil au cours duquel il arrive que les malades butent ou tombent… C’est un risque pour lui comme pour moi. » Pour apaiser les tensions, les Hospices civils de Lyon ont annoncé qu’une enveloppe d’un million d’euros – sur les 7,6 millions d’euros d’excédent budgétaire dégagés en 2017 – serait investie pour pallier l’absentéisme dans les services. Ces crédits « concerneront les services de soins et médicotechniques », selon la directrice des HCL Catherine Geindre.          

Gaël Lebon, aide-soignant au pavillon O. Photo : NB/Mediacités.
Gaël Lebon, aide-soignant au pavillon O. Photo : NB/Mediacités.

Paradoxe : alors que le personnel médical affirme que les soins n’ont jamais été d’aussi bonne qualité , les agents paramédicaux parlent eux de leur dégradation. « On ne parle pas de la même chose, précise Olivier Brun. Bien sûr que les techniques médicales ont évolué, mais à cause des délais d’attente tous les patients en bénéficient-ils réellement ? Il ne faut pas voir que l’acte technique, l’amélioration du matériel… Il faut penser à l’accompagnement, la part psychologique et sociale est une composante du soin qu’on ne peut négliger. » Aux urgences d’HEH, les patients peuvent attendre jusqu’à six heures avant d’être pris en charge. Davantage lorsque des examens sont prescrits. « Mais pour les malades nécessitant une hospitalisation, l’attente ne s’arrête pas là, précise Sarah Verborg. Il faut ensuite trouver un lit dans un des services. C’est là que ça se complique, car avec un taux de remplissage proche de 100%, nous n’avons aucune marge de manœuvre. Attendre qu’un patient s’en aille, cela peut prendre une journée entière, voire deux en période de forte tension. »          

Une gestion à flux tendu soulignée dans un rapport de la Chambre régionale des comptes l’an dernier. Les HCL comptent « parmi les établissements les plus performants en matière d’utilisation des lits », avec un taux oscillant entre 74 et 77% en médecine depuis 2010, et même entre 91 et 103% en chirurgie. Alors que, dans le même temps, 4% des lits ont été supprimés sur l’ensemble des HCL. Pour Gaël Lebon, le manque de lits combiné à l’augmentation de l’activité aux urgences se répercute fatalement sur les autres services. « En médecine interne, nous sommes parfois contraints d’annuler des hospitalisations programmées parce que la place censée être disponible est occupée par un patient passé par les urgences. La logique c’est : “t’as un lit disponible ? Je vais te le remplir !” » La situation illustre, de l’avis de nombreux soignants, l’application du « lean management ».

Aux urgences du pavillon N. Photo : NB/Mediacités.
Aux urgences du pavillon N. Photo : NB/Mediacités.

LES RAVAGES DU « LEAN »

Depuis une dizaine d’années, Edouard-Herriot, comme beaucoup d’établissements hospitaliers, s’est converti à cette vision de l’organisation, avec son cortège de discours prônant « l’efficience », « l’optimisation » et « la performance ». « Une usine à gaz grâce à laquelle on a fait croire que le principal problème de l’hôpital était organisationnel, alors même qu’il y avait un problème de financement », juge Pierre-Yves Guillier, du syndicat Sud-Solidaires. La direction des HCL affirme que la mise en œuvre du lean management est récente (à partir de 2016) et qu’elle vise « à rechercher les conditions d’une meilleure organisation des process de prises en charge des patients. » L’extrait d’un procès-verbal d’un Comité technique d’établissement de septembre 2013 que Mediacités s’est procuré [voir ci-dessous] évoque pourtant un « Projet Lean management » dans les services d’urgences dès 2010. Et comme nous l’écrivions dans notre article publié le 9 mai, dès cette année-là, l’ancien directeur général adjoint des HCL Julien Samson inscrivait ses projets de réorganisation dans une démarche de lean management.

Extrait du procès-verbal du Comité technique d’établissement des HCL du 3 septembre 2013.

Bertrand Jacquier est expert auprès des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), pour le cabinet Apex-Isast et auteur d’un livre sur le sujet [Du lean au management maigre, éd. Travail réel]. Selon lui, il ne faut pas se tromper de cible. « Le lean est devenu un mot-valise. A l’origine, il s’agissait de professionnaliser les employés d’une entreprise pour arriver à une meilleure performance et à un gain de coût. Car les professionnels mieux formés sont plus efficaces. La recherche d’économie n’était qu’une conséquence de cette efficacité. Ce n’est plus la même chose quand on se demande d’abord combien de postes on doit supprimer et comment faire pour que ce soit supportable. » 

Traduction dans les faits ? A Edouard-Herriot, comme sur l’ensemble des HCL, le personnel a tendance à se précariser. « On tourne avec près de 20% de contractuels sur cet hôpital ! », dénonce Raja Hachemi, permanente CGT. Dans son rapport, la Chambre régionale des comptes pointe un recours abusif aux agents contractuels comme facteur de précarisation du personnel non médical et appelle à un véritable contrôle de la gestion des effectifs. La critique semble en partie entendue par la direction d’Edouard-Herriot qui a décidé début avril 2018 de passer « en stage » 170 agents précaires en vue d’une titularisation et de réduire le délai d’attente de 24 à 20 mois pour les infirmiers diplômés d’Etat (IDE). D’après Valérie Durand-Roche, ces mesures ramèneront le taux de contractuels à 12%. Pas de quoi néanmoins inverser la tendance à la précarisation. Entre 2010 et 2015, les dépenses d’HEH dans le personnel intérimaire sont passées de 204 752 euros à 369 716 euros, selon les chiffres des bilans sociaux que nous avons pu consulter. Soit un bond de 80 % !          

« Que reste-t-il aux directeurs comme variable d’ajustement ? Les effectifs »

« Les directeurs d’établissement n’ont pas d’autres choix, estime Bertrand Jacquier. On leur dit qu’ils ne pourront pas embaucher et qu’ils doivent réaliser des économies. Et puis on supprime les dotations et on met en place la tarification à l’acte comme nouveau mode de financement… Que leur reste-t-il comme variable d’ajustement ? Les effectifs. » Réorganiser pour avant tout effectuer des économies ? Sans surprise, Pascal Corond, directeur de la performance et du contrôle de gestion des HCL, récuse cette vision : « Ce qui importe avant tout, c’est de mettre en place un management au plus près des équipes de terrain. Chaque personne pourra ainsi proposer des améliorations visant à augmenter la qualité de son travail et celle du soin dispensé au patient. »

Mais lorsque les propositions visent l’équipement, les effectifs ou les changements de planning, la démarche participative du « lean management » s’effondre assez vite. De nombreux témoignages recueillis, très souvent anonymes, font état de relations de plus en plus dégradées entre les agents et leurs cadres, mais aussi entre la base et la direction. « Je suis moralement à bout !!! », lance par exemple cette aide-soignante en service de réanimation dans un mail adressé dernièrement à la direction des ressources humaines, que Mediacités reproduit ci-dessous.

 

Autre manifestation du « lean management » : la diminution des temps morts. Et, selon l’ensemble des soignants interrogés par Mediacités, la disparition de la part psychologique et sociale du soin. « Lorsque cette théorie est bien appliquée, concède Pierre-Yves Guillier, l’agent ne perd plus de temps à aller chercher des informations ou du matériel puisqu’on rapproche tout de son poste de travail. C’est ce qui a été réalisé au début, pour certains services d’Edouard-Herriot. On a par exemple approché les pharmacies au plus près des unités de soin… Mais on a largement dépassé cette étape-là ! Aujourd’hui les infirmiers et aides-soignants n’ont même plus le temps de parler aux patients ! Il faut aller vite, tout le temps, être dans le mouvement. Générer de l’activité. »

« Le rapport humain reste une valeur fondamentale de l’hôpital Edouard-Herriot ! », défend Valérie Durand-Roche. La directrice de l’établissement dit tenter de concilier technologie de pointe et humanité : « Nous essayons par exemple de recentrer la mission des agents médicaux et paramédicaux sur le lien avec le patient en confiant des tâches hors soin à d’autres professionnels non soignants ou en les simplifiant grâce à de nouveaux outils de communication. » Un discours qui ne colle pas avec les témoignages des petites mains de l’hôpital.

Pierre-Yves Guillier, représentant Sud-Solidaires. Photo : NB/Mediacités.
Pierre-Yves Guillier, représentant Sud-Solidaires. Photo : NB/Mediacités.

T2A, DIX ANS APRES

En parallèle du « lean management », l’hôpital public a adopté la tarification à l’activité – connue aussi sous l’acronyme « T2A ». Mise en place à Edouard-Herriot depuis une dizaine d’années, ce mode de financement fait reposer les ressources d’un établissement sur son activité effective. En clair : au niveau national chaque acte voit son coût moyen défini, et l’hôpital est rémunéré sur la base de ce tarif en fonction du nombre d’actes réalisés. « Or chaque année, les bases de rémunération sont revues à la baisse, ajoute Raja Hachemi de la CGT, ce qui entraîne une course à toujours plus d’activité au moment même où on coupe dans la masse salariale. »

La T2A impose aux agents d’enregistrer chaque acte réalisé sur le serveur de l’hôpital. Plusieurs médecins interviewés, qui souhaitent rester anonymes, déplorent des tâches administratives plus lourdes et un éloignement des malades.  « Il y a des choses qui ne rentrent pas dans le cadre de cette tarification, témoigne l’un d’eux. Quand je reçois un patient pour la première fois, je dois lui expliquer ce qu’il a, ce qu’on va faire pour lui, comment son parcours de soin va se passer… Cela prend du temps ! Pour la direction, tous hôpitaux confondus, ce n’est pas rentable. Ils ne raisonnent qu’en taux de marge brute ! »

« Certains médecins se transforment en véritables hommes d’affaires ! »

« C’est comme à l’usine, lance Rosa Aouadi, aide-soignante en réanimation soins continus depuis 2013. Il faut rentabiliser au maximum ! A tel point que certains médecins se transforment en véritables hommes d’affaires, cherchant à tout prix à remplir les lits, même avec des patients qui ne relèvent pas forcément de la réanimation. Tout ça pour que l’hôpital puisse facturer la chambre. Une journée de réa rapporte plus de 1 000 euros ! » Valérie Durand-Roche récuse. « En cas de non justification du séjour ou du tarif facturé, la Caisse primaire d’assurance maladie déclenche un indu à rembourser, détaille la directrice. Et l’hôpital Edouard-Herriot n’en a eu aucun lors des derniers contrôles de 2015 et 2016. » Reste le turnover de patients, de plus en plus soutenu dans un certain nombre de services.  « Cela signifie plus d’entrées et de départs à gérer, reprend Rosa Aouadi, et plus de chambres à préparer. Nous sommes épuisés ! Mes collègues ont des problèmes de cervicales, de dos, de jambes… Sans parler de leur état psychologique ! Bien sûr que les patients en pâtissent. »

Sur le sujet, l’élue lyonnaise Nora Berra, ex-secrétaire d’Etat chargée de la Santé au sein du gouvernement Fillon, désavoue sa prédécesseure Roselyne Bachelot, qui avait permis la généralisation de la T2A à l’ensemble des établissements : « La loi de la tarification à l’acte n’est pas inscrite dans le marbre, il faut avoir l’intelligence de l’amender… » Pour cette ancienne praticienne qui a longtemps exercé à l’hôpital Edouard-Herriot, ce mode de financement « est devenu trop rigide. Il faut ajouter des paramètres qui prennent en compte d’autres actes que la technique pure et qui répondent à ces principes forts qui dictent notre politique de santé : la proximité, la qualité et la sécurité. » Un vœu pieu pour l’instant…

Enquete sur les hospices civils de Lyon> A lire notre enquête sur les dépenses des HCL dans les cabinets d’audit : Hospices civils de Lyon : et les gagnants du redressement budgétaire sont…

HOSTO EN PANNE DE MATOS

Retour à Grange-Blanche, au pavillon N, où Sarah Verborg dresse la liste du matériel manquant : « thermomètres, appareils à glycémie, capteurs de tension, etc. Il nous est arrivé, en urgence vitale, d’avoir un scope de surveillance pour trois patients. Sur cette machine, il y a trois capteurs différents : un prend le pouls, l’autre surveille l’oxygène et le dernier calcule la tension. Et bien ce jour-là, j’en ai mis un seul à chaque patient ! Imaginez la marge d’erreur… » Au cours des assemblées générales, dans la cohue des rassemblements, mais aussi en catimini dans les couloirs défraîchis des pavillons classés Monuments de France d’Edouard-Herriot, les anecdotes de ce genre sont légions. Ici, c’est un infirmier qui redoute que la multiplication d’incidents mette en jeu la vie d’un de ses patients. Là, c’est un autre qui confie craindre que ces fautes lui coûtent un jour son diplôme.     

Dans une tribune publiée en 2016, le Syndicat national des professionnels infirmiers parlait déjà d’une explosion des erreurs de soins et d’événements indésirables graves. En Île-de-France, ceux-ci auraient augmenté sans discontinuer entre 2013 et 2015. Les chiffres au niveau d’Edouard-Herriot restent confidentiels. Mais les témoignages convergent vers un même constat : difficile de faire aussi bien avec toujours moins.

« Toutes les conditions sont remplies pour que le nombre d’erreurs augmente : des professionnels qui reviennent sur leur temps de repos, des nouveaux ou des intérimaires qui ne connaissent pas le service ni le matériel, une activité plus intense… Pour autant, le risque n’est pas la réalité, tempère Olivier Brun, de la CFDT. On est toujours bien soigné à l’hôpital public mais seulement grâce à l’engagement des hospitaliers qui dans leur immense majorité sont prêts à se flinguer et à prendre des risques personnels pour sauver les malades. C’est malheureusement un sacrifice sans retour. » Pascal Dupas, secrétaire régional CGT-Santé, n’est pas tout à fait sur la même ligne : « On sait qu’il y a une explosion d’erreurs médicales par le biais des CHSCT. On accompagne même parfois des personnes menacées par leur direction pour avoir déclaré certains incidents nuisant à l’image de l’établissement ! »

« Ce qui s’est passé au bloc de G, c’est la hantise de l’infirmière »

L’année dernière, après que l’état de santé d’un patient se soit fortement dégradé au bloc opératoire G de l’hôpital Edouard-Herriot, le service a vécu des semaines de grande tension. « L’infirmière en poste ce jour-là a subi une mise à pied conservatoire, se souvient Raja Hachemi. Cela a créé un émoi considérable car chaque infirmière savait que cela aurait pu tomber sur elle. » Pour protester contre ce qu’elles considèrent être une injustice, toutes les infirmières anesthésistes de l’unité déposent à l’époque des arrêts de travail, perturbant le fonctionnement du bloc. « Ce qui s’est passé au bloc G, c’est la hantise de l’infirmière », lance Chaïbia Khaif-Jansen, déléguée Sud-solidaires ayant participé à l’enquête votée et menée par le CHSCT. Pour elle, cet incident concentrerait tous les dysfonctionnements d’Edouard-Herriot. « Jusqu’en décembre 2017, les agents transportaient les patients du bloc jusqu’en réanimation sans téléphone. Ils n’avaient pas non plus de capteur à oxygène pour les patients intubés et ventilés, qui permet de vérifier que le respirateur fonctionne bien », ajoute-t-elle.          

Au cours de l’enquête, elle reçoit 18 agents et prend conscience de la souffrance des infirmiers et aides-soignants du service. « Certains pleuraient, d’autres me disaient qu’ils n’en pouvaient plus, que la charge était trop lourde, qu’ils essayaient de faire des coupures lorsqu’ils rentraient chez eux mais qu’on les rappelait trop souvent pour remplacer des absences… Ils nous ont avoué que la quatrième salle d’opération, qui avait été fermée sept ans auparavant après une réduction d’effectifs et réservée aux astreintes, était ouverte quasiment en permanence, avec des effectifs prévus pour trois. » La directrice d’Edouard-Herriot balaie les critiques : « Cet incident aurait pu se dérouler dans un autre hôpital, dans un contexte d’urgence. Il n’est pas le reflet de dysfonctionnements propres à Edouard-Herriot. » Une expertise votée par le CHSCT, actuellement menée par le cabinet Secafi, permettra de déterminer l’existence ou non de risques psycho-sociaux dans cette unité. En attendant, tous les regards se tournent vers le pavillon H.

Article sur les CHU Leaks> A lire par ailleurs sur Mediacités Toulouse : CHU Leaks : ces documents confidentiels qui accablent l’hôpital toulousain

CRAINTES ET ESPOIRS DU PAVILLON H

En 2016, la ministre de la Santé Marisol Touraine, accompagnée de Gérard Collomb, alors sénateur-maire de Lyon, salue « une nouvelle vision de l’hôpital public » en visitant le chantier de ce futur pavillon. Ultra-moderne, il ouvrira en septembre et regroupera l’ensemble des blocs opératoires, des services de réanimation, d’imagerie fonctionnelle et interventionnelle au cœur du site de Grange-Blanche. Selon Valérie Durand-Roche, ce nouveau bâtiment de 18 000 mètres carrés devrait permettre d’augmenter l’activité chirurgicale d’Edouard-Herriot, notamment grâce à l’allongement du fonctionnement des salles des blocs opératoires : « Tous ces changements sont anticipés avec les personnels cadres soignants, chirurgiens, anesthésistes, et font actuellement l’objet de groupes de travail élargis à l’ensemble du personnel. »

Les discussions en cours révèlent toutefois des divergences importantes au sujet de ce nouveau pavillon. Si la directrice affirme que le bâtiment offrira des conditions d’exercice améliorées – grâce à la technicité du matériel et à la modernité des locaux – syndicats et personnels paramédicaux redoutent, sans surprise, des coupes dans les effectifs. « On commence à voir remonter un certain nombre de difficultés du côté de la réanimation, précise Chaïbia Khaif-Janssen, déléguée Sud-Solidaires. De plus en plus d’agents se demandent à quelle sauce ils vont être mangés lors du déménagement. Leur situation va-t-elle se dégrader ? Au fil des mutualisations, ils commencent à savoir que les regroupements de services s’effectuent presque toujours en sabrant dans les effectifs… »

Déjà surnommé en interne « usine à malades »

La Chambre régionale des comptes annonce d’ailleurs dans son rapport 2017 un gain de 100 équivalents temps plein consécutif à la concentration des blocs aujourd’hui dispersés sur le site. Les discussions sont toujours en cours, sur la refonte des plannings notamment, et des postes d’infirmières pourraient être créés pour la salle de déchocage. Mais une partie des aides-soignantes craignent de voir leur charge de travail s’alourdir. C’est le cas de Rosa Aouadi : « Sur les soins continus de réanimation, la nuit, il y aura seulement deux infirmières pour 10 malades et une seule aide-soignante qui devra aussi s’occuper du brancardage. On sait déjà qu’elle ne sera pas tout le temps dans le service… Quand les deux infirmières seront occupées à changer un malade, ou à contenir un patient agité, qu’est-ce qu’elles feront si un scope se met à sonner ? Si un patient fait un arrêt cardiaque ? »

Signe des inquiétudes générées par le pavillon H – déjà surnommé en interne « usine à malades » –, des agents médicaux, infirmiers et aides-soignants songent à demander leur mutation. Nora Berra qui, en tant que secrétaire d’état à la Santé, avait poussé la communauté médicale à adopter ce projet, balaie les craintes : « Les blocs ne peuvent plus être éclatés sur plusieurs pavillons, c’est d’un autre âge ! Lorsqu’on regroupe, on est beaucoup plus efficace, plus organisé. Même pour le patient c’est plus lisible et cohérent ».

« Le pavillon H pourrait être une vraie bonne nouvelle, veut croire Pascal Thomas, ancien aide-soignant en bloc opératoire et délégué CFDT. On travaille encore sur l’organisation du travail et sur les plannings mais on sait déjà que quatre postes de brancardiers seront créés et que les infirmières n’auront plus à préparer les médicaments, ce qui leur laissera du temps pour d’autres tâches. » Le déménagement concernera 680 agents paramédicaux et 170 médecins. Il permettra de clore la première phase de modernisation d’Edouard-Herriot et d’entamer la deuxième étape : le regroupement des services d’urgences et un accueil unique sur le pavillon N rénové. Actuellement en cours de préparation, ce projet devrait débuter dès 2019.

Au mois de février, une partie des urgentistes de l’hôpital Edouard-Herriot se mettent en grève. Nous en avons profité pour suivre la mobilisation et tenter d’analyser plus globalement les conditions de travail dans cet établissement. Pendant plus de deux mois, nous avons rencontré des dizaines de soignants (infirmiers et aides-soignants), des délégués syndicaux et une poignée de médecins (souvent assistants d’où les témoignages anonymes pour ces derniers). Nous regrettons ne pas avoir été reçu par la directrice de l’hôpital Valérie Durand-Roche. Celle-ci a consenti à répondre à quelques questions par mail. Le maire de Lyon Georges Képénékian, ancien médecin et président du conseil de surveillance des HCL, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.

Point final.