Les élections sont toujours des affaires de gros chiffres. Le scrutin toulousain de mars 2026 n’échappe pas à la règle. Pour tenter de comprendre comment le maire de Toulouse l’a largement emporté dans les urnes, il faut rappeler quelques données au préalable.
24 057 voix de retard, c’est l’écart, au soir du premier tour, entre le maire sortant (58 462 voix) et le cumul des voix des deux listes de gauche (82 519 voix), menées par François Piquemal (La France insoumise) et François Briançon (Parti socialiste).
33 690 voix, c’est le bond réalisé par Jean‐Luc Moudenc entre les deux tours qui lui permet de réunir 92 152 votes au soir du 22 mars. Un record comparé à ses remontadas de 2014 (+ 24 154 voix) et 2020 (+23 886 voix). En François Piquemal n’atteint que 78 925 voix.
Municipales à Toulouse : Et à la fin, c’est Moudenc qui gagne
Comment expliquer cette performance qui lui permet de crucifier la gauche avec 13 227 voix d’écart ? L’analyse des résultats bureau par bureau réalisée par Mediacités fait apparaître plusieurs phénomènes expliquant ce tour de force. Sans permettre d’identifier avec certitude le comportement individuel des électeurs, ces corrélations dessinent les contours des transferts les plus probables.
Un report massif de l’extrême droite
Première observation : les appels du pied du maire de droite vers l’électorat d’extrême droite ont été efficaces. Entre les deux tours, les bureaux où Jean‐Luc Moudenc progresse le plus sont aussi ceux où les listes d’extrême droite de Julien Leonardelli (RN) et d’Arthur Cottrel (Reconquête) réalisent leurs meilleurs scores au premier tour.
Par exemple, dans le bureau 202 du groupe scolaire Anatole France, dans le quartier Pont des Demoiselles, l’extrême droite atteint 17 % au premier tour (90 voix), le plus gros score de la ville. Au second tour, on y compte 192 nouvelles voix pour Moudenc sur les 464 obtenues (76,3 % des voix exprimées).
Timothée Chabot, maître de conférences en sociologie à l’université Toulouse‐Jean‐Jaurès, travaille actuellement sur les reports de voix lors de cette élection. D’après ses résultats provisoires, 90 à 95 % des électeurs d’extrême droite au premier tour auraient voté Moudenc au second, le reste s’étant abstenu. Cela représente un intervalle de 9 360 à 9 880 nouvelles voix pour Moudenc.
Ce gisement de voix est important, mais il n’explique pas à lui seul le bond de 33 690 voix de Jean‐Luc Moudenc.
Une forte mobilisation dans les quartiers les plus aisés
Deuxième facteur : la mobilisation des abstentionnistes. Entre le 15 et le 22 mars, 17 022 électeurs nouveaux se sont rendus aux urnes, soit 14 052 votes exprimés (hors blanc et nul). Cette mobilisation est particulièrement importante dans les bureaux où Jean‐Luc Moudenc réalise ses meilleurs scores au second tour.
Prenons l’exemple du bureau n°147 au gymnase du petit Capitole à l’extrémité ouest de la commune. Au premier tour, le maire sortant y réunit 493 voix (65 % des voix exprimées). Les voix du centre et de l’extrême droite représentent 72 bulletins. Au second tour, Jean‐Luc Moudenc dépasse largement le report de voix et rassemble 711 voix (79 % des exprimés) au total.
En face, la gauche passe de 192 voix en cumul au premier tour, avec une préférence nette pour le socialiste François Briançon, à seulement 165 voix au second pour François Piquemal. La participation brute évolue, quant à elle, de 773 à 894 votants entre les deux tours.
Ce constat se vérifie à l’échelle de la commune. Le croisement des résultats électoraux avec les données de l’Insee sur le niveau de vie des Toulousains en 2021 montre que cette mobilisation supplémentaire provient en grande partie des secteurs les plus favorisés de la ville.
Dans ce graphique, chaque point représente un bureau de vote de Toulouse. Sa position horizontale indique le niveau de revenu du bureau : de 0, le plus modeste, à 100, le plus aisé. Sa position verticale indique le nombre de nouvelles voix au profit de Jean‐Luc Moudenc entre les deux tours, rapporté au nombre d’inscrits dans le bureau.
La ligne grise illustre la tendance générale : il existe une forte corrélation entre richesse du bureau et gains de voix pour le maire sortant. Ainsi, dans les bureaux les plus modestes (à gauche), Jean‐Luc Moudenc gagne souvent moins de 10 % de nouvelles voix, alors que dans les bureaux les plus aisés (à droite), ce gain dépasse fréquemment 15 %, voire 20 %
Plus de 7 000 voix nouvelles pour la droite
Docteur en sciences économiques à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Youssef Souidi a analysé la situation toulousaine. Il aboutit à la même conclusion : « Dans les bureaux au niveau de vie les plus élevés, plus d’un électeur sur deux a voté pour Jean‐Luc Moudenc au second tour », souligne le chercheur.
Tentons de chiffrer le gain de Jean‐Luc Moudenc grâce à cette mobilisation. Pour ce faire, on fait l’hypothèse que les 14 052 nouveaux électeurs du second tour votent dans les mêmes proportions que l’ensemble de leur bureau au second tour. En appliquant ce calcul bureau par bureau, la hausse de la participation aurait rapporté environ 7 369 voix supplémentaires à Jean‐Luc Moudenc dans les 284 bureaux. Ces nouvelles voix ne sont pas réparties équitablement : le quart des bureaux les plus aisés concentrerait près de 35 % de ce gain, contre 20 % pour le quart le plus pauvre.
En faisant varier l’hypothèse de départ, selon que les nouveaux votants sont deux fois moins ou deux fois plus enclins à voter Moudenc que leurs voisins au premier tour, la fourchette s’étendrait entre 3 684 à 14 738 voix supplémentaires pour le candidat sortant.
Quoi qu’il en soit, cela ne suffit pas à expliquer les 33 600 voix gagnées par le maire sortant entre les deux tours.
Des voix de gauche pour un maire de droite
Les gains enregistrés par le maire de Toulouse sont également plus importants dans les bureaux où le socialiste François Briançon a obtenu ses meilleurs résultats. Les données suggèrent donc qu’une fraction notable de l’électorat du candidat socialiste a rejeté la fusion avec le candidat LFI et s’est tournée vers le candidat de droite.
Sur ce graphique, chaque point représente un bureau de vote de Toulouse. La position horizontale indique le score de François Briançon au premier tour. La position verticale indique la part de voix nouvelles pour Jean‐Luc Moudenc au second tour, rapportée au nombre d’inscrits dans le bureau. La ligne grise illustre la tendance générale : il existe une forte corrélation entre le score de Briançon au premier tour et les gains de voix pour le maire sortant.
Ainsi, dans les bureaux ayant moins voté pour Briançon (à gauche), Jean‐Luc Moudenc gagne souvent moins de 10 % de nouvelles voix, alors que dans les bureaux ayant le plus voté pour lui (à droite), ce gain dépasse fréquemment 10 %, voire 15 %.
Au‐delà de la corrélation observée, les chiffres de Mediacités ne permettent pas d’estimer ce report en bulletins de vote sonnant et trébuchant de manière fiable, car on ne peut dissocier le report de voix des autres mécanismes à l’œuvre. Par exemple, pour le bureau 247 à l’école La Terrasse (où Briançon a obtenu 25,47 % des voix au premier tour), Jean‐Luc Moudenc gagne 161 voix au second tour (15,65 % des inscrits). Ces dernières sont issues des reports de voix de Briançonistes, mais également de votants d’extrême droite, et même de la mobilisation entre les deux tours.
Un report massif
Au lendemain du scrutin, Jérôme Fourquet, le directeur du département « Opinion et stratégies d’entreprise » de l’Institut français d’opinion publique (Ifop), affirmait dans Le Monde que “17 % des électeurs socialistes auraient voté Moudenc au second tour, et 14 %-15 % se seraient abstenus ». Selon l’auteur de l’Archipel français, 6 600 électeurs de Briançon auraient donc préféré voter pour le maire sortant au second tour, tandis 5 400 autres se seraient abstenus.
Cela expliquerait la déconfiture de la liste d’union qui, avec 78 925 voix au second tour, a perdu 3 594 votes par rapport à la somme des listes Demain Toulouse et Vivre mieux au premier tour.
Maître de conférences en sociologie à l’université Toulouse‐Jean‐Jaurès, Timothée Chabot va encore plus loin. Selon les résultats provisoires de ses propres analyses, il estime que « 30 à 50 % des électeurs de Briançon au premier tour ont voté Moudenc au second ». Cela représenterait entre 11 773 et 19 622 nouvelles voix pour le maire sortant. Un décompte recoupé par l’analyse de statistique électorale réalisée par le militant écologiste Alexis Hucteau, que Mediacités a pu consulter en exclusivité.
S’il « s’attendait à ce que le report soit moins important », Timothée Chabot n’en est pas pour autant surpris. « Une partie des électeurs du PS, plus aisée financièrement, est très éloignée sociologiquement du vote La France insoumise. D’après nos travaux, ces reports se situent dans les quartiers les plus aisés, comme la Côte pavée ou l’Est toulousain. Vraisemblablement, cette frange plus aisée a largement choisi de voter Moudenc au second tour », analyse‐t‐il.
Entre 11 700 et 13 500 voix de Briançon vers Moudenc
Récapitulons. Nos hypothèses permettent de mettre en évidence plusieurs combinaisons compatibles avec le score réalisé par les deux candidats au second tour.
En considérant que l’extrême droite et l’électorat centriste se sont massivement reportés sur le maire sortant et que les électeurs d’extrême gauche ont voté en quasi‐totalité à gauche, il ne reste que deux principales variables : le report de Briançon vers Moudenc et la répartition des nouveaux électeurs entre les deux tours.
Ces dernières varient de façon liée : leur somme doit être constante pour retomber sur le score exact du maire sortant. En modulant ces deux facteurs conjointement, une multitude de scenarii plausibles émergent.
Le scénario d’une très forte mobilisation des abstentionnistes de droite du premier tour en faveur du maire sortant aurait permis à celui‐ci de gagner 12 000 voix au second tour (12 000 voix). Cela induirait une très faible mobilisation des abstentionnistes de gauche (2 000 voix seulement), et un report des électeurs de Briançon de 11 700 voix au minimum.
Le scénario d’un très fort report des électeurs de Vivre Mieux vers le maire sortant envisage 16 900 voix au maximum pour Jean‐Luc Moudenc. Cela impliquerait une moindre mobilisation des abstentionnistes de droite (environ 3 600 nouvelles voix) et un sursaut important des abstentionnistes de gauche (10 400 pour Piquemal). Autant de situations qui iraient à rebours des retours de terrain.
Avec toute la prudence nécessaire, on peut donc considérer comme scénario le plus probable que la surmobilisation de l’électorat de droite (c’est‐à‐dire des abstentionnistes du premier tour votant Moudenc au second) représenterait entre 7 500 et 8 800 voix supplémentaires pour le maire sortant. S’y ajouteraient entre 11 700 et 13 500 voix venues de l’électorat de François Briançon. Enfin, 9 500 électeurs d’extrême droite, ainsi que près de 2600 centristes auraient opté pour Jean‐Luc Moudenc au second tour. De quoi expliquer le bond de 33 600 voix du maire sortant.
Bien que l’ampleur du report de voix d’une partie de l’électorat socialiste vers la droite n’était pas chiffrée avec exactitude au lendemain de l’élection, plusieurs médias nationaux ont interprété le scrutin toulousain comme un signal négatif pour la France insoumise, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Pour Youssef Souidi, cette lecture doit être maniée avec prudence. « Il est compliqué de tirer des enseignements nationaux à partir du seul cas toulousain », souligne le chercheur. Reste qu’à Toulouse, ces reports de voix de gauche ont bel et bien permis à la droite de conserver le Capitole.
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Bonjour, cette analyse me semble ignorer les nombreuses personnes qui ont voté au 1er tour et se sont abstenues au 2e. Seule l’analyse globale des listes d’émargement permet sans doute d’en mesurer un peu plus l’ampleur.
Si on prend le seul bureau de vote où j’étais, vers Saint‐Cyprien, environ 10% des votantEs du 1er tour ne sont pas venuEs au 2e tour.
Ainsi, dans ce bureau, l’augmentation de 6% de la participation, très proche de l’augmentation mesurée globalement à Toulouse entre les 2 tours, correspond en fait à 11% de nouvelles personnes votantes et 5,5% d’électeur·ices du 1er tour ne venant pas au 2e. Cela change totalement l’analyse qu’on peut faire des transferts de voix.
Il est évident que nombre d’électeurs du PS ont voté Moudenc au second tour par crainte de LFI et de François Piquemal. De nombreux militants du PS ont également voté Moudenc au second tour à commencer par Carole Delga qui, bien que votant à Matres‐Tolosane, a déclaré ne pas soutenir l« accord PS / LFI, Briançon / Piquemal. On a vu les résultats à Martres Tolosane ou la liste PS sur laquelle elle figurait a été battu dès le premier tour avec près de 55% des voix. Le lent glissement du PS et de la social‐démocratie vers le centre droit et la droite entraîne ces conséquences. A force de diaboliser, y compris à gauche LFI, voila ce que l’on gagne.
La seule solution pour les présidentielles 2027 serait pour la gauche de partir unie. Cela aurait permis aux municipales à Toulouse d’éviter ce désastre si ce n’est de gagner.
Patrick PIGNARD
Une belle analyse qui illustre bien l’adage de Guy Mollet : au premier tour on choisit, on second on élimine.
On élimine LFI parce qu’on est d’extrême droite, c’est normal.
On élimine LFI parce qu’on a pas voté au premier tour mais qu’on ne veut pas les voir arriver aux commandes, c’est normal.
On élimine LFI parce qu’on est de gauche, mais que certains aspects de LFI nous paraissent « éliminatoires », c’est normal.
Par conséquent, dès le moment ou Briançon est arrivé derrière Piquemal, Moudenc avait gagné…
Merci pour cette très intéressante analyse, qui va dans le même sens que 2 de mes intuitions :
— Une polarisation de plus en plus forte entre les citoyens les plus aisés, qui visiblement ne veulent avant tout pas partager un peu de leur aisance avec les autres, et les moins aisés, qui ont logiquement plus d’appétence pour un meilleur partage via les transferts redistributifs d’ordre matériel (services publics, prestations sociales ou tarifs adaptés selon les revenus, aménagements du territoire en faveur des zones ou des quartiers moins favorisés…) ou d’ordre démocratique (être mieux entendus et considérés dans le débat politique et citoyen).
— Une dérive de plus en plus inquiétante des électeurs « socialistes », de moins en moins « de gauche », de plus en plus individualistes.
Tout cela n’est guère réjouissant…