Dans les vignes de la Haie-Fouassière, Jo Landron, le plus fameux des vignerons du Muscadet, a la moustache triste : devant lui s’étalent 10 hectares de vignes… qui ne sont plus des vignes, mais un petit bois. Les ceps sont encore là, les poteaux et les fils aussi, mais à demi-cachés par les saules, les ronces et les hautes herbes. Si l’on en croit la Chambre d’agriculture, des friches viticoles dans cet état, il y en aurait environ 250 hectares dans le vignoble nantais, laissés en plan par des viticulteurs sans successeurs. « Au bout de trois ans, une vigne non cultivée est tout juste bonne à être arrachée », complète Jo Landron, ce qui coûte entre 1 000 et 1 700 euros par hectare. Ces terres deviennent ensuite de simples friches agricoles perdues, au moins pour un temps, pour la viticulture. On en dénombrerait au total environ 1 000 hectares dans le Vignoble , selon la Chambre d’Agriculture.                

Joe Landron sur une friche du Muscadet
Jo Landron, le plus célèbre vigneron du Muscadet sur une friche à la Haie-Fouassière.

Vingt-cinq ans d’une crise dure

Si l’on en croit les statistiques de l’Atlas du Département, 8 000 hectares de ceps ont disparu en Loire-Atlantique ces vingt dernières années – l’équivalent de cinq ZAD de Notre-Dame-des-Landes et 45 % du vignoble nantais. Sa grande époque, le Muscadet l’a connu pendant les années 1980, quand son océan de vignes s’étendait sur plus de 16 000 hectares. C’était avant le gel de 1991, qui a engendré une crise de 25 ans. Et la diminution progressive des surfaces. En parallèle, l’installation de jeunes s’est faite de plus en plus rare et difficile. Dans le Muscadet, la moyenne d’âge tourne aujourd’hui autour de 50 ans, et seulement cinq jeunes vignerons se sont installés en 2017, pour 500 vignerons en activité…

Pour attirer, la filière compte néanmoins sur un certain renouveau. « C’est l’attractivité économique qui fera venir les jeunes, la rentabilité des modèles », explique Olivier Martin, porte-parole des vignerons du vignoble nantais. Le chantier est immense, mais les vignerons y sont attelés depuis plusieurs années et ça commence à marcher. Les domaines qui ont résisté à la crise produisent des vins de plus en plus souvent plébiscités, à juste titre. Les prix remontent, tirés par une nouvelle stratégie collective dite « des crus » qui vise la qualité, la valorisation du terroir et du melon de Bourgogne, ce cépage unique au monde qui fait le muscadet. Les Nantais, qui ont longtemps boudé “leur” vignoble - la région comme les vins - redécouvrent petit à petit ses joies, ses châteaux et ses mers de vignes, tandis que les vignerons réalisent qu’ils ne sont pas condamnés à vendre du « mumu » à 2,50 euros. Bref, l’optimisme est de rigueur, mais l’urgence demeure.

Les vautours planent au dessus du vignoble

Car les terres « libérées » des vignes ne sont pas destinées à rester vides éternellement. D’autant que leur faible prix, 10 000 euros l’hectare (il faut aller en Roumanie pour trouver mieux), attise bien des convoitises. C’est ainsi que le jeune patron de la start-up Terra Innova a imaginé utiliser deux hectares de friches à Monnières, pour y stocker… des déchets de chantier. Le projet ne verra finalement pas le jour, les vignerons s’y étant opposés. « Pourtant, je suis persuadé que dans dix ans, cette parcelle sera encore en friche », commente l’entrepreneur, Nathaniel Beaumal.

En 2016-2017, en revanche, les propriétaires de vignes en friche ont accepté sans remords de céder leur patrimoine à des vignerons de Cognac. 150 hectares de plants destinés à être arrachés ici pour permettre aux bouilleurs de crus charentais d’en replanter là-bas. Une triste combine rapidement interdite par arrêté ministériel, qui en en dit néanmoins assez long sur l’état du vignoble nantais et des institutions qui le portent.                

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Une vigne à Remouillé dans le Muscadet / Photo : Cyril5555 – Creative Commons

D’autant que d’autres vautours planent encore au-dessus du vignoble. Toujours avide de terres fraîches, le maraîchage nantais a gagné plus de 600 hectares entre 1999 et 2012 dans le département. A coup d’implantations de Grands Abris Plastiques (GAP) ou de serres multi-chapelles, il cherche encore à grignoter un peu d’espace à une filière viticole tout juste convalescente. Les producteurs de mâche, de radis ou de muguet ne sont d’ailleurs pas les seuls à jouer à ce petit jeu. Dynamisme démographique oblige, les villes elles-même cherchent à repousser leurs frontières et l’artificialisation des terres continue. A Vallet, par exemple, 17 hectares de zone commerciale remplaceront bientôt d’anciens terrains agricoles, tandis qu’à Gétigné un projet de golf devrait engloutir près de 80 hectares…               

En 20 ans, pas loin de 10 000 hectares de « France moche » ont ainsi grignoté les paysages agricoles de Loire-Atlantique. Et nul doute que, sans les limitations des appellations viticoles (AOC), ce serait pire. « J’ai tout le temps des propriétaires qui viennent me voir, pour me dire “Mon vigneron ne fait plus les vignes, est-ce que mon terrain peut devenir constructible ?“ », relate Jean-Pierre Bouillant, maire de la Haie-Fouassière et vice-président de l’agglo de Clisson. Face à cette pression foncière, la Fédération des vins du Nantais reste vigilante. Mais le passage de terres viticoles en zone constructible en bordure d’agglomération reste « envisageable », explique son porte-parole, Olivier Martin.

Quelle stratégie contre la déprise ?

En réalité, pour se mesurer à cette « montagne » de la déprise, le plan génial se fait attendre. Plusieurs stratégies s’affrontent, avec les élus locaux comme arbitres. L’enjeu : l’agriculture et les paysages de demain. Dans certaines communes, on n’hésite plus à s’opposer aux ambitions des maraîchers. A Monnières, par exemple, le conseil municipal a même interdit les serres multi-chapelles. « Ce n’est pas parce qu’on se trouve dans une situation de mutation qu’on doit tout accepter, », s’insurge ainsi Michel Delhommeau, vigneron et conseiller municipal. Nous, on a la chance d’avoir un joli village et on a envie de préserver ça. »

C’est encore loin d’être gagné et les moyens pour y parvenir divisent. La Chambre d’Agriculture a placé la lutte contre la déprise dans son plan d’action 2018-2020. Le principe ? Identifier les friches viticoles, contacter les propriétaires et les convaincre de céder leur bien pour pouvoir installer un nouvel agriculteur. En 2013-2015, une opération menée peu ou prou selon le même modèle avait pourtant donné un bilan mitigé : 120 hectares défrichés, dont 60 remis en production, sur 500 à 600 hectares escomptés. L’agglomération de Clisson a malgré tout financé le nouveau plan, à hauteur de 30 000 euros. Mais la communauté de communes Sèvre-et-Loire (le Pallet et Vallet) a dit « non merci ». Et plusieurs communes préfèrent désormais se tourner vers des plans alternatifs…

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“Café installation” de la Confédération paysanne dans la dernière cave du hameau du Pallet / Photo : Julie Reux

C’est ce que propose depuis février 2017, l’association Terres en Vie . Rassemblant des citoyens, des élus et des agriculteurs, elle développe un projet « global » de transition vers l’agriculture bio et espère convaincre les propriétaires de louer ou de vendre leur terre, quand d’autres se sont heurtés à un mur. Car tout le monde n’est pas encore prêt à entendre parler « petites surfaces », « production bio » ou « vente en circuits courts ». « Certains se disent : “Ils nous prennent pour des niais. On a de la peine sur 25 ou 30 hectares, on ne trouve pas de successeur et des gens veulent s’installer sur 5. Ils se foutent de notre gueule“. On n’est pas loin de se faire traiter de zadistes », commente Michel Dupre, un ancien agriculteur.               

Des alternatives qui divisent

Certaines communes prêtent néanmoins une oreille attentive à ces alternatives susceptibles d’offrir une solution à la déprise. Monnières, Maisdon-sur-Sèvre et la Chapelle-Heulin se sont lancées dans l’aventure. Et si la Région n’a pas encore tranché, le comité qui attribue les fonds européens LEADER a donné son feu vert pour un financement, après un débat houleux réunissant toutes les forces vives du territoire. Car Terres en Vie ne plaît pas à tout le monde…

« C’est un truc créé pour critiquer la Chambre d’Agriculture et faire le buzz avant les élections », fulmine Carmen Suteau, convaincue que l’association est avant tout une émanation de la Confédération Paysanne, le grand adversaire de son syndicat, la FNSEA. Du côté de la SAFER, on s’interroge aussi : « Ces projets citoyens, on en reparlera dans quinze ans. Ce sont des non-professionnels qui veulent dire aux agriculteurs comment faire leur travail », juge Xavier Chiron, le responsable local.               

« Moi ce que je dis, c’est qu’il faut tenir compte de l’opinion publique, répond Paul Corbais, depuis le bureau de sa mairie, au Loroux-Bottereau. C’est ce que le monde agricole ne comprend pas. Il faut les écouter, les gens, au lieu de les envoyer ch… et de leur dire “Laissez-nous faire“. Et puis il y a des têtes bien faites qui peuvent produire différemment. Avec le credo du “C’est des modèles qui ne sont pas viables“, on empêche des jeunes de s’installer. Ils peuvent se planter, mais il faut leur laisser leur chance ! »

A défaut, que deviendront ces hectares de terre laissés par la vigne ? Dans un monde rural qui ressemble de plus en plus à la ville, et avec des villes qui s’intéressent de plus en plus à l’agriculture, ces friches sont surtout un beau réservoir de possibilités pour les Nantais.

Point final.