Matin, midi et soir, Adrien Quatennens court les plateaux télé et radio. Le député lillois a gagné les faveurs des médias en s’attaquant avec virulence à la ministre du Travail à la tribune de l’Assemblée nationale en juillet 2017, un mois à peine après son élection surprise. Son port altier, son verbe haut, ses cheveux roux coupés en brosse, sa capacité à disserter sur tous les sujets l’ont projeté dans la lumière. Admirateur de Jean-Luc Mélenchon, il est devenu en quelques mois un lieutenant fidèle du vieux leader. Voire un successeur potentiel. Mediacités a enquêté sur le parcours météorique de cet Insoumis pas encore trentenaire.

Episode 1 - Une tignasse rousse à la Croix blanche

Adrien Quatennens n’a pas toujours eu les cheveux en brosse. « Je le revois à 15 ans, avec sa tignasse. Il était grand, très pâle, une rousseur flamboyante. Il portait un keffieh autour du cou. Il avait déjà un look », esquisse Anne Beuscar, sa prof d’histoire-géo en première ES. Le futur député lillois détonne franchement parmi les 2000 élèves de la Croix blanche, un collège-lycée situé à Bondues, banlieue ultra-chic du nord de Lille. Dans cet établissement privé placé sous la tutelle des religieuses du Sacré Cœur de Jésus, les insoumis ne sont pas vraiment légion.

Le jeune Adrien le comprend au printemps 2006. Comme des milliers de jeunes à travers la France, il s’indigne contre le CPE, le « contrat première embauche » inventé par Dominique de Villepin, Premier ministre de Jacques Chirac. Il veut agir : bloquer son lycée, mobiliser ses camarades, descendre avec eux dans la rue ! L’acte fondateur de son parcours militant se solde par un échec retentissant : le matin de la manif, ils sont… quatre. Un surveillant leur interdit d’accrocher leur banderole anti CPE sur les grilles de la vénérable institution. Le soir-même, le directeur appelle Monsieur et Madame Quatennens pour faire part de son mécontentement : pas de ça ici !

Les parents du rebelle assument, indifférents au qu’en dira-t-on. Ils ne cherchent pas vraiment à intégrer la bonne société BMW (Bondues-Mouvaux-Wasquehal). Originaire d’Armentières, le couple est issu de la classe moyenne, tendance centre-droit, catholique non pratiquant. On parle peu politique à la maison. Elle vend des lunettes à Roubaix. Lui, électricien, « monte au poteau » pour EDF à Croix. Ils se dévouent pour ce fils unique qu’ils ont failli perdre à la naissance. Croyant aux vertus du privé, ils l’inscrivent à la Croix blanche, un des établissements les plus huppés de la métropole, moyennant un millier d’euros par an.

De la 6e au bac, Adrien Quatennens fait partie des premiers de la classe. Sérieux, méthodique, organisé. Des qualités qui cachent en réalité une grande émotivité. « J’avais une sensibilité exacerbée au collège », confie-t-il à Mediacités, sortant du registre très posé qui fait aujourd’hui sa marque de fabrique. « Ma mère a eu des difficultés psychologiques : sa maladie a superposé ma petite enfance. Elle s’en est sortie quand j’avais 12-13 ans mais elle s’est battue longuement », explique-t-il. L’expérience soude la famille. « Nous avons toujours une relation extrêmement fusionnelle : mes parents sont aussi mes meilleurs amis ».

Il n’y aura pas de crise d’adolescence. Le lycéen prend toujours bien soin d’avoir fini ses devoirs avant de s’adonner à son péché mignon : reprendre les standards de ses idoles, Noir Désir, Têtes raides et Nirvana. « Il faisait les percussions, j’étais à la guitare », se souvient son meilleur ami de l’époque. Le reste du temps, « on débattait beaucoup, on essayait de refaire le monde ». Pour ne pas se payer de mots, les deux Bonduois passent des soirées à distribuer des repas aux sans-abris dans les rues de Lille. Premier contact avec le monde associatif. Et avec la réalité. « On le faisait pour les SDF, mais pour nous aussi, pour voir autre chose », analyse le copain.

Episode 2 - L’accident de parcours

Après son bac ES (économique et social), ses enseignants l’imaginent intégrer une école de commerce. Adrien Quatennens, qui vient d’adhérer à Attac, se voit plutôt prof d’éco. Il s’inscrit à l’université de Lille en 2008. « J’avais envie de rompre avec le cadre que j’avais connu », souffle-t-il. La première année de licence, les grandes théories économiques - Marx, Smith, Ricardo - le passionnent. Il n’ira pas au bout de la deuxième. A 20 ans, il décroche. Et découvre le monde du travail comme caissier chez Auchan V2 à Villeneuve d’Ascq et employé de rayon à Auchan Englos. « J’avais besoin de m’installer et de prendre mon indépendance », élude-t-il, quand on s’étonne de cette rupture dans un parcours scolaire jusque-là bien balisé.

Episode 3 - Un coup de foudre politique

Le bon élève de la Croix blanche se demande très vite s’il a fait le bon choix. « N’avoir que le bac en poche ne m’enchantait pas », admet-il. Son père, devenu cadre chez EDF, l’aiguille vers une formation en alternance… chez EDF. Coup de piston, sifflent les mauvaises langues. « J’ai eu aussi un entretien concluant chez Orange », s’étrangle Adrien Quatennens. Après avoir réussi son BTS, l’apprenti est embauché en septembre 2012 par EDF comme conseiller clientèle sur un plateau téléphonique. Pour 1 800 euros net, il analyse les factures des professionnels et leur donne des conseils sur les économies d’énergie. Consciencieusement. Mais sans passion. Il s’épanouit ailleurs. Après le turbin commence la journée de militant.

La révélation a eu lieu lors de la campagne de la présidentielle au printemps 2012. L’homme providentiel s’appelle Jean-Luc Mélenchon, un repenti du parti socialiste qui veut construire une nouvelle gauche. Allié au PCF, l’ancien sénateur passe la barre des 11 %. « C’est le premier orateur politique qui m’arrache les larmes des yeux lors d’un meeting », relate Adrien Quatennens. En mars 2013, convaincu que l’histoire ne fait que commencer, le jeune idéaliste adhère au Parti de gauche. « Alors qu’au début, j’avais un vrai rejet de l’adhésion en politique, j’ai beaucoup évolué. Le sentiment d’urgence m’a poussé à changer ».

Avec la foi des convertis, Adrien Quatennens, 24 ans, se porte candidat aux municipales à Lille en 2014 sur une liste d’union « Front de gauche » (6 % des voix au premier tour). « Il n’avait pas les dents longues de ceux dont on sent qu’ils veulent faire carrière en politique », note Hugo Vandamme, la tête de liste, qui évoque un candidat plutôt effacé. En retrait, Adrien Quatennens l’est aussi chez EDF. Il ne répond pas aux appels du pied des syndicats qui lui demandent de s’engager dans leurs rangs. « Cette neutralité passait assez mal auprès des camarades de la CGT », relève un militant communiste lillois. « Mon engagement était connu mais j’avais un accord tacite avec ma direction : ne pas mélanger les genres », se défend le député, piqué au vif.

A partir de 2015, Adrien Quatennens multiplie les allers-retours à Paris pour assister aux réunions nationales du Parti de gauche. Il devient une cheville ouvrière du mouvement dans le Nord. Dans le TGV qui le ramène à Lille, l’ancien élève de la Croix blanche porte des valises bourrées de tracts et d’affiches rouges. Dans sa poche, le téléphone vibre : Jean-Luc Mélenchon, qui l’a pris en affection, multiplie les SMS. Aucun des deux ne se doute qu’ils siégeront bientôt côte à côte sur les bancs de l’Assemblée nationale…

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A suivre la semaine prochaine : Adrien Quatennens, le bon élève des Insoumis, à la conquête du Beffroi.

 

On nous avait prévenus. « Adrien et la synthèse, ça ne va pas de soi. Il a le défaut d’être très bavard : il a besoin de temps pour exposer une idée », nous avait glissé un de ses camarades au Parti de gauche. Pas faux. Une fois lancé, difficile d’arrêter le train Quatennens. Lors de nos deux entretiens, le député lillois a beaucoup parlé - près de quatre heures. Distillant les confidences pour éclairer son parcours. Toujours très structuré dans ses réponses. Jamais un mot plus haut que l’autre (excepté sur les soupçons de pistonnage à EDF où une pointe d’agacement se fait sentir). Les deux rencontres se sont déroulées à sa permanence parlementaire, rue Jean Sans Peur à Lille. Avant de l’interviewer, nous avons interrogé une vingtaine de personnes. Fait étonnant pour un portrait politique, même ses détracteurs retiennent leurs coups et épargnent la personnalité du jeune homme. Qu’en sera-t-il dans dix ans ?