Normalement, c’est plié. Avec 41,22 % au premier tour, Guillaume Delbar n’a aucun souci à se faire face à Karim Amrouni, 14,79 %. L’arithmétique voudrait que le maire sortant rempile sans difficulté pour un second mandat à Roubaix. Et pourtant Guillaume Delbar s’est montré irrité, presque agressif, lors d’un débat organisé par France 3 lundi 15 juin. Reprochant à son adversaire de ne connaître la ville qu’à travers « des rapports et des statistiques », taclant le « niveau de généralité » de ses propositions, adoptant un ton parfois condescendant. Pas serein, Delbar ? Après avoir gagné contre toute attente en 2014, il est bien placé pour savoir que tout peut arriver dans une élection.

Minée par une abstention massive, Roubaix avait l’habitude des triangulaires et des quadrangulaires depuis 1989. Cette fois, l’affiche du second tour est plus simple : c’est un duel. « Les électeurs devront choisir entre la droite et la gauche, le candidat du passif contre un candidat tout neuf », résume-t-on chez les supporters de Karim Amrouni (liste Roubaix en commun). Une manière un peu rapide de résumer les enjeux. Car Amrouni n’est pas vraiment un nouveau-venu en politique. Et il ne s’est pas toujours positionné clairement à gauche.

Son parcours politique a commencé avec René Vandierendonck , maire emblématique de Roubaix pendant 18 ans. Fin 2007, “Vandie” recrute des nouvelles têtes pour la campagne. « Il voulait une liste United Colors of Benetton, avec un noir, un asiatique, un arabe, etc. pour incarner la diversité de la ville », se souvient un ancien élu PS. René Vandierendonck entend parler de la famille Amrouni : 13 enfants boursiers devenus médecins, ingénieur, avocat d’affaires ou juriste. Deux des frères Amrouni, ostéopathe et chirurgien-dentiste, sont installés à Roubaix depuis 2006. Trois autres s’apprêtent à ouvrir une maison médicale rue Charlie Chaplin, dans le quartier pauvre de l’Alma.           

“Vandie” reçoit dans son bureau Houcine, anesthésiste-réanimateur, et son petit frère Karim, orthodontiste. Et leur propose de se présenter sur sa liste. Houcine décline, faute de temps. Karim accepte, à condition de ne pas prendre sa carte au PS. Il est élu. « J’ai vécu un mandat magique avec cet homme extraordinaire qui m’a mis le pied à l’étrier en politique, raconte-t-il. C’est ce que j’appelle la race des grands maires. » En 2012, René Vandierendonck met fin à sa carrière politique et passe la main à Pierre Dubois. Deux ans plus tard, celui-ci est battu en raison des divisions de la gauche.

Le virus de la politique

Non-réélu, Karim Amrouni sort des radars. « Je retourne à mes premières amours : soigner des gens et participer à des mouvements associatifs », dit-il. Son engagement discret auprès du bailleur social Aréli ou de la Croix-Rouge l’amène à trouver des stages pour des étudiants modestes et à financer la location de chambres universitaires. « En réalité, le virus de la politique ne l’a jamais quitté », estime Nadia Belgacem, numéro 2 sur sa liste et adjointe (Modem) pendant le mandat 2008-2014. Entre deux soins dentaires, Amrouni continue à fréquenter les milieux politique et économique locaux. Son caractère à la fois volubile et affable plaît. Il croise à plusieurs reprises le socialiste Pierre de Saintignon, bras droit de Martine Aubry décédé en mars 2019, avec qui il parle e-santé à Euratechnologies. Il admire « cet homme au-dessus du lot » qui se transforme en « samouraï de la politique » lors des élections régionales de 2015 en se désistant au profit de Xavier Bertrand pour contrer Marine Le Pen.

Karim Amrouni décide alors de retenter sa chance. Début 2016, il participe à la création de reGénération aux côtés de Pierre Mathiot (directeur de Sciences Po Lille), Christophe Itier (directeur de la Sauvegarde du Nord) et Patrick Goldstein (patron des urgences au CHU). Ce collectif veut « réinventer la démocratie » sans tomber dans la tambouille politicienne. Mais très vite, les belles idées vont se fracasser sur le mur des ambitions individuelles. Christophe Itier se montre très intéressé par l’aventure d’Emmanuel Macron et convainc Karim Amrouni de créer un comité local En Marche à Roubaix. « Assez vite, j’ai eu le sentiment que Karim faisait du trampoline pour servir une stratégie personnelle », grince un acteur clé de reGénération.

De Souk-Ahras à Douai

Il faut dire que Karim Amrouni n’hésite pas à mettre en scène son histoire : invité à prendre la parole lors de conférences à Paris (en mars 2012) ou à Lille (en avril 2016), il raconte la success story de ses parents immigrés et illettrés, qui ont tout misé sur l’école pour faire réussir leurs enfants. Son père, Ali, débarque à Marseille à la fin des années 50 quand l’Algérie luttait pour son indépendance. « Il a choisi la France parce que l’Algérie était un département français mais aussi parce qu’il avait une très haute opinion de la République : il disait que seul un grand peuple pouvait se dire unique et indivisible », relate Karim. Chez lui, à Souk-Ahras, Ali Amrouni faisait courir les chevaux de grands propriétaires terriens lors de compétitions entre villages. De l’autre côté de la Méditerranée, il travaille comme manutentionnaire dans une entreprise douaisienne de construction de ponts. Puis trime pendant des années comme ouvrier-zingueur à Auby.

Les débuts en France sont difficiles pour Ali et son épouse, Aïcha. Avant de bâtir de ses mains une maison à Flers-en-Escrebieux, le couple habite un baraquement à Pont-de-la-Deûle, près de Douai. L’hiver, il faut casser la glace pour avoir de l’eau. Et lorsque le premier né, Nasradine, tombe très malade un 24 décembre d’une infection de l’oreille interne, sa mère n’a d’autre choix que de partir à pied jusqu’à Douai à la recherche d’un médecin. « Elle a fait 4 kilomètres sous la neige avec son fils emmailloté dans le dos, relate Karim. Quand il a vu son état, le docteur Roland a quitté le repas familial de Noël et a embarqué le nouveau-né dans sa 2CV pour l’opérer en urgence. Il lui a sauvé la vie. »

« L’échec n’existe pas »

Cet événement fondateur crée un lien indestructible entre le clan Amrouni et le docteur Roland. Ce catholique convaincu leur rend visite tous les dimanches et parle de son métier. « C’est lui qui nous a mis dans le crâne qu’on allait tous devenir médecins », se remémore Karim. Les parents mettent une pression d’enfer à leurs enfants pour qu’ils y parviennent. Pas question de se moquer du “prof”, il faut parler du “maître” avec respect. Interdiction de sortir après 18 heures. Le soir, les frangins s’échangent les BD empruntées à la bibliothèque municipale. Dans cette famille, « l’échec n’existe pas », explique Karim, dixième dans la fratrie, né en août 1967. « Honnêtement, je n’ai jamais douté, même en première année de médecine. Après tout, mes frères avaient réussi avant moi ! »

Outre le docteur Roland, des bonnes âmes s’intéressent au destin des 10 garçons et 3 filles du clan Amrouni. Parmi eux, les Bonnaffé, un couple d’enseignants installés à Douai, tendance catho de gauche. « Ils aidaient des personnes reléguées, se souvient leur fils Jacques Bonnaffé, acteur et metteur en scène. Ils ont très vite été impressionnés par le père Amrouni, très exigeant, qui voulait que chaque enfant s’intègre, et par cette mère qui avait une si belle présence. » Les parents Amrouni ne retourneront jamais en Algérie, même pour des vacances. Ils apprennent le français avec les enseignants de leurs enfants. Et se font des amis un peu partout. Le dimanche, ils reçoivent souvent à leur table un abbé, une grand-mère polonaise, un professeur d’université en droit ou encore un architecte égyptien.

Un storytelling assumé

Cette histoire familiale inspire et imprègne le discours de Karim Amrouni, toujours prêt à chanter les valeurs républicaines. Mais à force d’être racontée, ne deviendrait-elle pas un fonds de commerce ? Ses adversaires le pensent mais n’iront pas jusqu’à le dire publiquement, gênés de s’attaquer à ce récit… inattaquable. Moins timides, ses compagnons de route assument une part de mise en scène. « C’est important, le récit dans une campagne, pointe Michel David, numéro 4 sur la liste et responsable du programme. Est-ce qu’on fait du storytelling ? Evidemment, on aurait tort de se gêner ! Élire un maire d’origine maghrébine à Roubaix, ce serait un événement dans une ville où le FN a longtemps été très haut. »

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Tractage sur les marchés roubaisiens. Photo Sarah Alcalay.

Ce parti-pris explique une communication décalée, les tracts et affiches mettant en avant la profession du candidat : le 28 juin, les Roubaisiens sont invités à voter pour le Docteur Karim Amrouni. « Le fait de mettre Docteur sur l’affiche est parfois perçu comme arrogant, remarque Mehdi Chalah, directeur de campagne. Mais nous voulions montrer qu’il est possible de s’appeler Karim, de venir d’un quartier populaire et de devenir médecin. C’est du storytelling politique mais aussi un vrai symbole. »

« On élit un maire, pas Mister Roubaix »

Cette stratégie, qui reflète aussi un besoin de reconnaissance, agace parfois. « Amrouni qui se présente comme l’enfant de la République ? Franchement, ça m’énerve. Pourquoi un Bougnoule devrait rappeler sans arrêt qu’il est un modèle républicain si ce n’est pour rassurer le bourgeois ? » provoque en off une figure politique roubaisienne issue de l’immigration. L’attaque fait sortir de ses gonds le candidat : « Cette société devient dingue. Mes parents ont passé une vie à construire une réputation. Est-ce que ça ne vaut pas le coup de le raconter pour montrer qu’il y a de l’espoir ? Est-il préférable de raconter des histoires de vendeurs de shit ? »

« Amrouni a certes un très beau parcours mais c’est hors de propos : on élit un maire, pas Mister Roubaix, tranche Paul Zilmia, candidat malheureux de La France Insoumise (9,43 % au premier tour). Son vrai problème, c’est sa duplicité vis-à-vis d’Emmanuel Macron. Il n’a jamais fait son mea culpa par rapport à son engagement à En Marche. » Une accusation récurrente chez les détracteurs d’Amrouni. « Il navigue à la godille, il est difficile de le suivre. Je ne saurais dire quelles sont ses convictions politiques profondes », persifle l’un d’eux.

Soutenir puis « emmerder » LREM

Karim Amrouni a fait campagne pour Emmanuel Macron en 2017 à Roubaix. « Le candidat m’a plu ; le président, ce n’est pas du tout ma tasse de thé », se défausse-t-il aujourd’hui. « Lorsque je me suis rendu compte que la candidate désignée pour les législatives [Catherine Osson] exerçait déjà un mandat et venait du PS, je me suis senti manipulé. C’était contraire à tout ce qui avait été annoncé sur le renouvellement de la vie politique. » Vexé de ne pas avoir été choisi, il présente une candidature dissidente. Classé divers-gauche, il rassemble 7,74 % sur son nom dans la circonscription.

Le comité roubaisien En Marche tombe alors dans un profond sommeil. Mais lorsqu’en juin 2019, Karim Amrouni apprend que l’ex-LR Guillaume Delbar réclame l’investiture du parti présidentiel pour l’élection municipale, son sang ne fait qu’un tour… Ni une ni deux, il signe un communiqué de presse où il se déclare « animateur LREM de Roubaix ». Un geste qui brouille son positionnement politique. « Je voulais dénoncer l’attitude du maire qui demandait l’investiture mais qui ne voulait pas que ça se sache. J’aime bien la transparence et la clarté en politique », se justifie-t-il. « Je crois qu’il a juste voulu emmerder LREM avec ce communiqué  », tente d’analyser son directeur de campagne, Mehdi Chalah.

Rassembler les frères ennemis

Dans une semaine, les Roubaisiens auront donc le choix entre... un candidat (ex-LR) soutenu par LREM et un candidat (ex-LREM) soutenu par une coalition PS-PC-EELV. Pour comprendre la vie politique locale, il vaut mieux avoir fait Sciences Po ! Et ne pas s’étonner qu’une partie des ennemis du premier tour (8 listes à gauche) puissent devenir les meilleurs amis du monde au second tour. Entre autres amabilités, la communiste Christiane Fonfroide qualifiait avant le premier tour la liste d’Amrouni de « centre mou »... avant d’y occuper la huitième place pour le second tour.

« Cela m’impressionne que Karim Amrouni ait réussi à rassembler autant de monde, c’est un vrai tour de force », confesse l’ancien maire Pierre Dubois, tombé en 2014 à cause des divisions de la gauche. Les négociations de fusion des listes se sont déroulées durant le confinement en visioconférence. Amrouni s’est montré hospitalier et pas rancunier, en attribuant les places à la proportionnelle, en fonction des résultats du 15 mars. Une méthode qui n’empêche pas des prises de parole dissonantes comme celle de Pascale Ramat (ex-LREM) qui dénonce dans un communiqué une « liste fricadelle dépourvue de toute cohérence »... alors qu’elle y figure en 26e position.

Campagne bulldozer

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Sur les marchés roubaisiens, en pleine campagne. Photo Sarah Alcalay.

Refusant d’entrer dans la polémique, Karim Amrouni mène une campagne bulldozer, en mettant l’accent sur l’éducation, la santé et l'engagement associatif et en attaquant Delbar sur l’accumulation des déchets dans les rues. Un retour à l’envoyeur puisque le maire avait fait de la propreté urbaine sa priorité en 2014. Pris dans la dynamique de la campagne, la gauche et le centre se prennent à espérer en la victoire du docteur Amrouni. « C’est clairement l’homme providentiel même si je n’aime pas cette expression », estime Mickaël Fernandes, un colistier issu du PS. Même Martine Aubry remarque l’effort : la maire de Lille vient d’adouber dans un communiqué le Roubaisien, en espérant qu’il l’aide à peser pour l’élection du prochain président de la MEL. « On ne se connaît pas personnellement mais je l’admire parce qu’elle a créé la couverture maladie universelle qui empêche les gens de sombrer dans la précarité », commente Karim Amrouni.

Tout cela peut-il faire basculer l’hôtel de ville ? « Si le second tour avait eu lieu le 22 mars, on finissait à 70-30, calcule Michel David. Là, on a eu le temps de rassembler la gauche et de dépasser 10 ans de divisions. On peut arriver à un écart 51-49. A condition, vu le faible niveau de participation, de mobiliser tous nos réseaux. » Est-ce pour cela que la liste Roubaix en commun héberge un représentant très actif de la communauté turque, qui lance des appels à procurations en français et en turc sur Facebook, ou un ex-porte-parole du collectif des musulmans de France ?

« Rien dans notre projet n’est communautaire mais comme notre candidat s’appelle Karim, il a toujours cet imaginaire qu’il va s’adresser à des gens qui lui ressembleraient », regrette Mehdi Chalah, son directeur de campagne. « J’ai fait appel à des personnalités reconnues dans la ville qui luttent contre la pauvreté, le logement insalubre, la malbouffe, les inégalités, répond le principal intéressé. Je ne veux pas entendre parler de la vie spirituelle des membres de ma liste, je m’en fiche complètement. L’école de la République m’a appris une règle : la laïcité. »

Si Guillaume Delbar gagne l’élection, quelle sera la stratégie de Karim Amrouni ? Fera-t-il le job ingrat de premier opposant ? Cherchera-t-il à prendre sa revanche en 2026 ? « Je ne pense pas qu’il ait un rêve absolu de carrière politique », croit savoir Thierry Baert, un colistier. Interrogé par Mediacités, Karim Amrouni affirme qu’il siégera bien au conseil municipal en cas de défaite, mais ne dévoile pas l’étendue de ses ambitions. « Je continuerai à me battre pour ce territoire. Je ne sais pas comment mais je sais avec qui, puisque nous avons déterminé qui serait au conseil municipal si on était l’opposition. » Le candidat réfléchit à voix haute : « Si je ne devais jamais être maire, je voudrais qu’on retienne de moi que je ne suis qu’un citoyen au service d’autrui. C’est tout ce que je demande. Le reste, je m’en fous. » Jouerait-il à quitte ou double ?

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Titulaire de la carte de presse depuis 1999, après un passage à l’école de journalisme de Lille, j’ai écrit pour le magazine Pays du Nord, les suppléments de La Voix du Nord et le groupe L’Etudiant. Journaliste pour l’agence de presse AEF depuis 2003, je couvre l’actualité de l’éducation, de la formation et de l’emploi dans les Hauts-de-France. Je réalise régulièrement des enquêtes pour Mediacités Lille.