C’est avec l’épidémie de Covid-19 que le grand public a pu le découvrir. Pourtant, malgré ses nombreuses casquettes, Philippe Froguel n’est pas épidémiologiste, ni spécialiste de santé publique. C’est un chercheur de 62 ans spécialisé dans l’étude des causes génétiques du diabète et de l’obésité. Des travaux qui l’amènent à manier « depuis 30 ans » la technologie à l’oeuvre dans les tests PCR , ceux-là même qui ont été utilisés pour détecter les cas de Covid-19 et lutter contre la diffusion de l’épidémie.                                

Dans les élégants locaux d’Egid, l’Institut européen de génomique du diabète qu’il a contribué à bâtir sur le campus du CHU de Lille, une quinzaine de membres de ses équipes, volontaires ou réquisitionnés, se sont succédé pour réaliser 500 tests PCR par jour au printemps, pendant la première vague de l’épidémie, alors que le reste de la population était confiné.

« Je suis content, parce qu’on a montré l’utilité sociale immédiate des chercheurs, se réjouit-il. On n’est pas simplement des mecs qui ont regardé Netflix pendant le confinement ou qui font de la recherche fondamentale utile dans dix ans. On a prouvé que les chercheurs peuvent se mobiliser, on a été utile à nos concitoyens qui nous payent, ajoute-t-il, en référence au financement public de la recherche. Ce que m’a dit l’Agence Régionale de Santé (ARS), c’est qu’au moment où on l’a fait, on était indispensable. »

Et pourtant, obtenir pour son laboratoire le droit de faire ces tests, initialement réservés aux seuls biologistes médicaux, fut un parcours du combattant. Après s’être tourné vers ses partenaires institutionnels (CHU, Université de Lille, Institut Pasteur...) sans parvenir à débloquer la situation, Philippe Froguel a carrément écrit au Premier ministre pour lui demander d’élargir le nombre d’acteurs autorisés à réaliser des dépistages. Le lobbying a fini par payer. Mais les obstacles réglementaires liés, selon lui, aux « corporatismes », « l’impréparation totale du pays » et la « gestion calamiteuse » de l’épidémie lui laissent un goût amer. 

« Régler enfin la question des tests en France »

« C’est l'accès aux tests avec résultats en 24 heures, et lui seul, qui peut permettre d'isoler à temps les porteurs de virus, et d'arrêter les contaminations en chaîne. Les masques ne sont que des retardateurs de contamination, a-t-il plaidé le 10 septembre devant la commission d'enquête du Sénat sur la gestion de la crise sanitaire. Si on ne règle pas enfin la question des tests en France, avec plus de tests là où il en faut, plus rapides, mieux faits, et qu'on continue dans l'erreur, on va remplir nos services de réanimation comme à Marseille, et on confinera à nouveau, ce qui conduira a encore plus de ruine et de casse sociale ».

https://twitter.com/philippefroguel/status/1302250800056545281?s=20

L’autre élément qui a attiré l’attention sur le chercheur lillois est la polémique liée à une étude falsifiée portant sur l’hydroxychloroquine, publiée fin mai dans la prestigieuse revue médicale The Lancet. Philippe Froguel est l’un des premiers en France à avoir émis des doutes sur l’étude, avant même la révélation de la supercherie et les excuses du rédacteur en chef. Il est vrai que Philippe Froguel est multi-signataire d’articles dans des revues scientifiques renommées, et parfois sollicité pour des relectures avant publication. « Quand un article est bidonné, je sais le dire», soutient-il. 

De fait, avec 715 articles référencés sur la plateforme PubMed, et un H-index à 169 , Philippe Froguel est un des chercheurs français les plus prolifiques en matière de publications scientifiques. « Il a une collection d'articles dans Nature, Nature Genetics et Nature Medicine qui est absolument extraordinaire », dit de lui Gilles Mithieux, directeur de laboratoire à la Faculté de médecine de Lyon et président du conseil scientifique de la Société francophone du diabète.                                 

Philippe Froguel a longtemps été présenté comme l’auteur le plus cité au monde pour la recherche génétique sur le diabète. Pour la société américaine Clarivate, spécialisée dans la diffusion de la connaissance scientifique, il fait partie des Highly cited researchers - soit le top 1% des chercheurs les plus cités au monde. Sa carrière et son envergure scientifique ont décollé au début des années 1990, quand il a réussi à prouver qu'un certain type de diabète (le diabète MODY) était d’origine génétique, quand bien des médecins cherchaient des raisons dans les habitudes de vie ou les pratiques alimentaires des patients. « C'était une idée tout à fait inattendue, se souvient Gilles Mithieux. Cela a révolutionné la recherche. »

Méthodes peu orthodoxes

A l’époque, Philippe Froguel travaille à Paris, au Centre d’étude du polymorphisme humain (CEPH) fondé par Jean Dausset, prix Nobel de médecine en 1980. Il n’hésite pas à utiliser des méthodes peu orthodoxes pour mener ses recherches. Pour recruter ses patients, plutôt que de passer par des services hospitaliers, il publie des annonces dans les journaux ou décroche un accord avec la régie publicitaire de la RATP afin de diffuser des affiches dans le métro parisien. Pas très conventionnel, mais efficace : il dégote ainsi des dizaines, puis des centaines de familles volontaires, constitue de larges banques de données génétiques et étudie les cas de diabète en fonction de la transmission héréditaire de certains gènes.

« Il a souvent été pionnier dans les stratégies de recherche », juge Martine Vaxillaire, qui fut sa première étudiante en thèse et qui occupe désormais un poste de directrice de recherche à ses côtés dans le laboratoire lillois. « De par sa formation de médecin, il a vite vu que le diabète et l'obésité étaient deux maladies assez reliées et il a rapidement développé deux projets de recherche en génétique parallèles. Il a aussi senti qu'il fallait étudier le problème au niveau de l'organisme complet. C'est ce qu'on appelle la biologie des systèmes, une notion qui n’existait pas quand j’ai commencé. »

Ces recherches entamées à Paris, c’est à Lille que Philippe Froguel va les poursuivre à partir de 1995. « La dernière ville de France où j’aurais voulu vivre, se remémore-t-il. Pour moi, c’était la désolation alors que je n’y étais jamais allé. J’étais Parisien, quoi ! » A la faveur d’une « opération de décentralisation », le CNRS lui propose Montpellier ou la capitale des Flandres. « A Montpellier, les mecs m’ont parlé de la plage, raconte l’intéressé. A Lille, on m’a parlé du boulot. Et comme je venais pour bosser... » C’est donc à Lille qu’il monte son unité mixte de recherche (UMR) .                               

Jean-Benoist Duburcq, l’ancien délégué régional du CNRS dans le Nord-Pas-de-Calais, complète ce récit : « Il s’était disputé à Paris avec des chercheurs, il était encore jeune à l’époque et s’était attaqué à plus fort que lui, il devait quitter la région. » En 1994, Philippe Froguel s’est opposé frontalement à son supérieur du CEPH, le généticien Daniel Cohen, qui souhaitait mettre à disposition d’une société américaine leurs banques de données ADN en échange de financements. Il va jusqu'à écrire au Premier ministre pour défendre sa position. Si le jeune chercheur obtient finalement gain de cause, il se retrouve rapidement placardisé. 

La haine des mandarins

Après cet épisode, Philippe Froguel « aurait pu aller n’importe où ailleurs, se remémore Jean-Benoist Duburcq. Mais il savait que s’il venait à Lille, il y avait peu de chercheurs de grand talent et qu’on lui déroulerait le tapis rouge. C’est ce qui a été fait. Il a obtenu des crédits, notamment auprès de la région, que d’autres n’avaient pas. » Pourtant, l’expérience aurait pu tourner court. En 1999, le gouvernement refuse de le nommer professeur des universités alors que le poste lui semblait promis. « J’étais le mauvais exemple du jeune mec qui a réussi sans les mandarins. Et ça, ce n’était pas pardonnable. »

Mandarin. Le mot est lâché. Dans la bouche de Philippe Froguel, il cible les médecins praticiens hospitaliers - professeurs des universités (PU-PH) qui n’exercent pas d’activités de recherche, a fortiori s’ils sont médiatiques. Et il est particulièrement péjoratif. Il raconte : « L’un de mes anciens patrons m’a dit un jour : “Je ne peux rien pour vous, mais je peux beaucoup contre vous”. C’est ça les mandarins : des gens qui peuvent briser ou retarder la carrière des jeunes s’ils sont récalcitrants, alors qu’eux-mêmes ne foutent rien. »                            

Hasard de l’histoire, c’est Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité - et à ce titre chargée du portefeuille de la santé - qui signe le décret entérinant cette déconvenue. « Le poste que je devais avoir, elle l'a donné à un chirurgien qui était le frère de quelqu'un de son cabinet ou quelque chose comme ça », soutient-il, bien que cette affirmation soit invérifiable. S’il en plaisante aujourd’hui, la décision lui reste en travers de la gorge à l’époque. « Là-dessus, on m’a fait une proposition à Londres pour intégrer l’Imperial College , poursuit-il. J’étais prêt à arrêter tous mes contacts avec la France tellement j’étais en colère. »                            

Finalement, André Capron, alors directeur de l’Institut Pasteur de Lille, le convainc de poursuivre ses activités à Lille. S’ouvre une période où Philippe Froguel ne cesse de passer d’un pays à l’autre, avec un abonnement Eurostar en poche et une équipe de recherche de chaque chaque côté de la Manche. David Meyre, professeur associé à l’université McMaster à Hamilton (Canada), a appartenu au groupe de recherche lillois de Philippe Froguel entre 2000 et 2010. Selon lui, l’expérience franco-britannique de son chef de laboratoire a tiré les équipes vers le haut. « L'Angleterre, c'est quand même l'un des pays européens - pour ne pas dire LE pays - qui réussit le mieux en recherche. On était dans un environnement plus international que d’autres laboratoires. C’était très bénéfique. »

« Avec lui, ça passe ou ça casse »

En quelques mots, David Meyre souligne les qualités de celui qu’il considère comme son “mentor” : « Il a un très bon cerveau et une grosse énergie. Quand on voyageait, il pouvait dormir 4 ou 5 heures. Le lendemain, il était prêt. J’avais beau avoir presque 20 ans de moins que lui, j'avais du mal à suivre. » Le chercheur a aussi retenu quelques préceptes de ce compagnonnage : « Est-ce que tu te souviens de la deuxième personne qui a marché sur la Lune ? demandait souvent Philippe Froguel. La recherche, c’est très compétitif. Si tu es deuxième, ça ne marche pas. Il faut être premier. »

Cette exigence extrême explique un certain turn-over au sein du laboratoire lillois. « Tout le monde n’était pas capable de s’adapter », concède David Meyre. Le constat est confirmé par Amélie Bonnefond. Celle qui partage aujourd’hui sa vie avec Philippe Froguel est arrivée dans son laboratoire en 2007 pour y faire sa thèse. Elle y a gravi les échelons et vient d’être nommée, en janvier 2020, directrice de recherche à l‘Inserm. Une belle prouesse à seulement 36 ans. Amélie Bonnefond convient que travailler aux côtés de Philippe Froguel peut être un « accélérateur de carrière » à condition de « travailler énormément ». « Lui fait en sorte de mettre en place un environnement incroyable, mais si ça ne suit pas derrière, ça coince. Il ne va faire le travail à votre place. »

 « Avec lui, ça passe ou ça casse. Il est clivant », convient un chercheur qui a quitté son laboratoire et demande à rester anonyme. « Dans le génie de Philippe Froguel, il y l’art de recruter des grands talents. Il a eu avec lui des statisticiens ou des mathématiciens de très très haut niveau, complète Jean-Benoist Duburcq. Malheureusement ils finissaient toujours par partir parce qu’il pouvait se montrer insupportable. Il va tellement loin, il crée tellement d’antipathie, que c’est difficile. S’il avait su conserver les personnes qu’il avait recrutées, il serait bien plus avancé aujourd’hui. »

A Paris, le « comité des directeurs mafieux »

A Lille, pour développer cet environnement de travail « incroyable », dixit Amélie Bonnefond, Philippe Froguel a pu s’appuyer sur certains soutiens politiques. Notamment celui de Daniel Percheron, président (PS) du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais de entre 2001 et 2015. « Moi, je suis frogueliste », déclare d’emblée l’ancien élu, qui compare l’apport du chercheur à la communauté scientifique lilloise à « ce qu’aurait permis Michel Platini s’il avait joué au Racing Club de Lens ou ce que permettrait Kylian M’Bappé en arrivant au Losc. » 

Philippe Froguel se remémore sa première rencontre avec Daniel Percheron : « En 2008, il m’a fait venir après avoir lu un article dans Science et Vie. Il m’a demandé comment il pouvait m’aider. J’ai répondu "en achetant un séquenceur d’ADN”. » L’aide se concrétise rapidement. Le 22 septembre 2008, le Conseil régional, soulignant que la situation est particulièrement préoccupante quant à la prévalence du diabète et de l’obésité dans le Nord-Pas-de-Calais , décide d’attribuer une subvention de 756 832 euros à son unité de recherche, et une autre, de 949 000 euros, pour soutenir la création de l’Institut européen de génomique du diabète (Egid). Un coup de pouce qui sera le premier d’une longue série.                            

Cette marche lui permet bientôt d’en gravir une autre, bien plus haute. Sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, un grand emprunt est lancé pour financer le Programme d’Investissement d’Avenir (PIA). L’objectif ? Aider au développement de programmes d’excellence, un peu partout en France. A Lille, avec le soutien de l'Université et de l'Institut Pasteur, Philippe Froguel répond à deux appels à projet : avec Egid , dont il est le coordinateur scientifique, il postule pour devenir un Laboratoire d’excellence (Labex) ; il sollicite également une bourse Équipement d’excellence (Equipex) pour Ligan, une plateforme dédiée au séquençage du génome humain.                             

« Pour la première fois, mes projets ont été évalués par un jury international et non par le comité des directeurs mafieux à Paris, qui se distribuent l’argent entre eux, raconte Philippe Froguel. Et comme par hasard, nous qui étions considérés avec mépris, on a été sélectionnés. » Le Labex est financé à hauteur de 18 millions d’euros et 8 millions sont versés pour l’Equipex. 

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Le bâtiment de l’Institut européen de génomique du diabète, cofondé par Bart Staels, François Pattou et Philippe Froguel, sur le campus du CHU de Lille. Photo Antoine Pollez.

Avec trois unités de recherche de renommée internationale et des moyens techniques et financiers conséquents, le laboratoire d’excellence Egid devient rapidement une référence mondiale sur le diabète. « Les gens en Chine ou aux Etats-Unis, je peux vous dire qu’ils connaissent “Lili” - ils disent “Lili” pour Lille. Quand on les invite pour un congrès, ils disent toujours oui », savoure Philippe Froguel. Ses performances académiques suscitent l’admiration de David Meyre, son ancien bras droit : « Je connais beaucoup de chercheurs qui ont fait une grande découverte, et qui, 20 ans après, en parlent encore. Mais Philippe, il fait la “Une” des plus grands journaux scientifiques quasiment chaque année. Il est extrêmement compétitif dans la durée. »

Agnès Buzyn, la « pire des ministres de la Santé » 

Dix ans plus tard, Philippe Froguel se dit encore « très reconnaissant envers Sarkozy d’avoir fait ça et envers Hollande d’avoir continué ». Il n’a pas la même indulgence pour Emmanuel Macron, bien qu’il ait pourtant été un temps séduit par le personnage. « Il ne pense qu’aux start-up, déplore-t-il. [Les politiques] ne se rendent pas compte que les start-up, ce sont les universitaires qui les font au départ. Sauf les conneries comme les applications mobiles... » Philippe Froguel ne retient pas ses critiques vis à vis de certaines figures de La République en Marche, notamment Agnès Buzyn qu’il qualifie régulièrement de « pire ministre (de la Santé) depuis 2003 » sur Twitter, réseau social sur lequel il est très actif. 

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L’objet de son courroux contre l’ex-ministre remonte à 2017 et à la deuxième vague d’appel à projet pour la création des IHU, les Instituts Hospitalo-Universitaires, des pôles d’excellence pour la pratique et la recherche médicales. Une fois encore, Philippe Froguel se porte candidat : il est le coordinateur scientifique d’un nouveau projet, PreciDIAB, qui ambitionne de « repenser radicalement le parcours de santé du patient diabétique » en s’appuyant sur les équipes de recherche lilloises, le CHU et l’Université. Mais à huit jours de la clôture, le ministère de la Santé modifie les règles de candidature et repousse d’un an toute la procédure.

Colère noire de Philippe Froguel. « La France est une république bananière », proclame-t-il sur Twitter, prenant la tête de la fronde. Il y voit l’influence d’Yves Lévy, le président de l’Inserm et mari d’Agnès Buzyn, qui juge selon lui d’un mauvais oeil ces IHU et leur indépendance. « Ce jour là, j’ai décidé que j’allais me présenter contre Lévy à la présidence de l’Inserm. Pas pour être président mais pour le virer », précise sans vergogne Philippe Froguel, qui s’est déplacé jusqu’à l’Elysée pour s’assurer de la mise en place d’un appel à candidature.

Après avoir émis le souhait de se succéder à lui-même, et confronté à de forts soupçons de favoritisme, Yves Lévy retire finalement sa candidature en juillet 2018. Celle de Philippe Froguel ne sera pas retenue. « C’est l’un des plus grands chercheurs de notre pays, mais le jury s’est prononcé sur un candidat qui avait plus d’expérience de management de grandes structures », confie à Mediacités une personne ayant eu accès aux délibérations. 

Dissensions au PreciDIAB

Aucun regret, assure Philippe Froguel, avec le recul. Mais il estime que « cette histoire a laissé des traces » et a plombé sa candidature pour la création d’un IHU : quand les résultats de cet appel à projets tombent peu de temps après, en septembre 2018, un seul est sélectionné, alors que les fonds étaient prévus pour deux instituts. Arrivé deuxième ex-aequo, PreciDIAB n’obtiendra qu’un maigre lot de consolation : un autre sigle (Centre national de médecine de précision) et 5 millions d’euros. Loin des 50 millions espérés...  « On a été floués », s’agace Philippe Froguel. Qui relativise : « La réalité, c’est que je l’ai mon IHU. J’ai levé mon argent - 23 millions d’euros pour 5 ans . La seule chose que je n’ai pas, c’est une fondation. » Soit une entité juridique unique pour conduire un projet, qui demeure cornaqué par un agglomérat d’équipes de chercheurs et de médecins.                              

Après cet épisode, la mise en route de PreciDIAB a une nouvelle fois révélé les dissensions qui existent entre Philippe Froguel et certains de ses partenaires institutionnels. Des médecins du CHU ont refusé de s’associer au projet. Le scientifique reconnaît un « accouchement difficile » et reproche au centre hospitalier et à l’Université de Lille de ne pas apporter d’argent frais.

La direction du CHU de Lille, elle, refuse de s’exprimer sur ce sujet sensible, craignant d’alimenter une « polémique ». Quant à l’université, elle assure apporter des « moyens conséquents » à l’unité de recherche de Philippe Froguel, même « s’il en veut toujours plus ». « Son unité fonctionne très bien, avance Lionel Montagne, vice-président chargé de la recherche. On n’a pas de problème particulier avec lui même si c’est une forte personnalité et qu’il a parfois des propos très durs. » De son côté, Philippe Froguel juge que ces deux institutions - qui sont aussi ses employeurs - ne sont « pas à la hauteur » et « sont plutôt des éléments bloqueurs que favorisants ».

Des propos tranchés, qui ne surprennent pas son entourage. « Philippe a son franc-parler, concède volontiers David Meyre. C’est agréable ou désagréable à entendre mais, au moins, il n’y a pas d'ambiguïté. » « Dans un milieu scientifique et médical policé, il dénote un peu, euphémise Gilles Mithieux. Dire ce qu’on pense presque à chaque instant peut créer des inimitiés. » « Philippe, c’est un mélange du meilleur et du pire, tranche un universitaire, sous le sceau de l’anonymat. On ne peut pas lui dénier une fulgurance d’esprit, beaucoup beaucoup de travail, d’anticipation, d’intuition. Mais sur le plan du leadership humain et du collectif, c’est beaucoup plus compliqué. Or on ne peut pas avoir de succès sans un collectif. »

Notre universitaire recourt lui aussi une métaphore footballistique : « Quand vous avez un Zlatan Ibrahimovic dans une équipe, c’est insupportable pour l'entraîneur, mais c’est merveilleux pour les supporters. Un club de haut niveau ne peut pas ne pas avoir un Zlatan. Mais il faut être capable de le gérer. Et je pense que l’environnement lillois n’est pas encore mûr pour avoir ce genre de tête d’affiche. »

Il « bouscule l'establishment » 

« Il faut voir aussi que le milieu de la recherche aujourd'hui est extrêmement contraint, rappelle Karine Clément, médecin, et directrice de recherche à l’Inserm. Il y a une réduction importante des budgets, malgré les annonces du gouvernement, la recherche n'est pas une priorité. Quand vous avez un chercheur qui se débrouille pour générer beaucoup de projets et beaucoup d'argent comme Philippe sait parfaitement le faire, dans un milieu où il y a énormément de compétition, ça génère des jalousies, des tensions, c'est inévitable. »

A la tête de son propre laboratoire aujourd’hui, Karine Clément dit mieux comprendre le positionnement de celui qui fut son directeur de thèse. « Il fait partie de ces personnalités qui bousculent l’establishment, les convenances, qui n’ont pas peur. Ils cherchent sincèrement à faire avancer les choses. Le problème en France, c'est que c’est très dur d’y arriver. Et pour y parvenir, il faut parfois savoir bousculer un peu le système. »

A 62 ans, Philippe Froguel envisage la retraite d’ici quelques années. En juin, il a cédé la place de coordinateur scientifique pour l’appel à projet Equipex+ à deux femmes : Isabelle Fournier, chercheuse à l’Inserm, et Amélie Bonnefond, dont on dit qu’elle pourrait lui succéder au sein de son unité de recherche. « Il y en a qui disent "après moi le déluge, je veux que tout s’écroule pour montrer que j’étais indispensable". Moi, je serais plutôt de ceux qui essaient de transmettre. J’essaie de me persuader qu’en 2025, je ne remettrai plus les pieds ici (dans les locaux d’Egid, ndlr) pour ne pas emmerder mon successeur. » Après la recherche, il se voit bien revenir à ses premières amours : le militantisme politique. 

Ex-communiste exclu pour dissidence

Dans sa jeunesse, Philippe Froguel a été membre du Parti communiste, avant d’en être exclu pour dissidence. « C’est le côté rebelle du personnage », s’amuse-t-il en parlant de lui à la 3e personne. Le chercheur est ensuite toujours « resté à gauche », notamment en adhérent au Parti socialiste. Dans les années 1990, avec sa première femme, il a notamment participé à la défense de Laurent Fabius, convoqué devant la Cour de justice de la République dans l’affaire du sang contaminé, et finalement relaxé.  Il avait pris en charge la rédaction d'un argumentaire scientifique. « Ce qui m’a fait rire, c’est qu’il y a eu un bouquin sur l’affaire qui disait qu’un certain Philippe Froguel dirigeait la "cellule scientifique". Mais la cellule scientifique, c’était une seule personne ! »

En 2012, il participe à l'élaboration du programme de François Hollande sur la science et l’enseignement supérieur. « Ce qui s’est passé ensuite sous Hollande a été décevant à tous égards », précise-t-il. Alors, en 2017, il se laisse « séduire » par Emmanuel Macron et tente même, sans succès, d’obtenir l’investiture LREM pour les législatives dans le Nord. « Rétrospectivement, je suis très heureux de ne pas avoir été sélectionné. Aujourd’hui, je ferais partie des non-inscrits. J’aurais été malheureux comme les pierres, avec l’impression de perdre mon temps. Etre député, c’est en réalité très chiant. »

Un rapprochement avorté avec Aubry

Vivant à Wazemmes, Philippe Froguel est aussi un observateur attentif de la vie politique locale. En 2016, après une agression qui lui laisse une fracture de la main, il signe une lettre ouverte, reprise par la presse nationale, pour « en finir avec l’insécurité publique croissante » et le « communautarisme » qui minent, selon lui, certains quartiers lillois. Des  « propos outranciers » déplore Martine Aubry, qui estime que le scientifique « cherche surtout à faire parler de lui ». Depuis, les deux figures se sont rapprochées et échangent ponctuellement par mail sur divers sujets. Pour les municipales, « j’aurais dit oui si Martine Aubry m’avait proposé d’être sur sa liste », révèle Philippe Froguel. 

Le rapprochement ne s’est pas opéré. Mais en février 2020, la maire de Lille aurait évoqué avec lui une possible mission sur des thématiques « relatives à la santé ». « On verra si elle revient vers moi ou pas », glisse le chercheur qui se verrait bien remettre son « chapeau de militant » et embrasser de nouvelles responsabilités. Il a déjà identifié deux problèmes majeurs pour la municipalité sur lesquels il souhaite se pencher : l’accès aux soins pour tous et… le dialogue avec le CHU !


Cette enquête a commencé peu après la sortie du confinement, pour comprendre qui était Philippe Froguel, ce chercheur qui était parfois interrogé dans les médias nationaux sur le sujet des tests PCR. En me penchant sur cette personnalité scientifique, je ne m'attendais pas à déclencher des réactions aussi prudentes chez mes interlocuteurs. Qu'ils soient médecins, chercheurs ou dirigeants d'institutions, ils ont souvent fait preuve de scepticisme et de retenue face à mes demandes. Nombreux sont ceux qui ont préféré ne pas donner suite, pour éviter d'être associé à un article sur une « grande gueule » clivante, ou craignant d'éventuelles répercussions pour leurs travaux et leurs projets, dans un milieu où les postes et les financements sont rares et difficiles à obtenir. De son côté, Philippe Froguel a fait preuve d'une grande disponibilité et m'a reçu pendant plus de trois heures dans les locaux d'Egid. Je l'en remercie.