Certains détails ne trompent pas. À peine entré dans le bureau de Patrick Proisy, le nouveau maire insoumis de Faches-Thumesnil, un rapide coup d’œil suffit pour remarquer que deux éléments habituels manquent à l'appel : le drapeau de l’Union européenne et le portrait du président Emmanuel Macron. Sur le bureau bien rangé du jeune édile de 32 ans, en revanche, trône une photo, celle de Jean-Luc Mélenchon. Son admiration envers le chef de LFI n'a pas de bornes : « J’ai la chair de poule à chaque fois qu’il décrit des événements historiques », avoue-t-il. Avec la politique, l’histoire est son autre passion.

C'est pour l’étudier qu'à 20 ans, en 2008, il quitte son Cambrésis natal et rejoint l’université de Lille. Il y rencontre le futur député insoumis du Nord, Ugo Bernalicis, qui milite à l’Unef. Patrick Proisy, lui, n'est encarté nulle part. Élu président de l’association des étudiants d’histoire « un peu par hasard », il se pose déjà en rassembleur. Il boucle avec son camarade de promo une première alliance qui les mène à siéger ensemble au conseil de leur faculté. Le parlementaire mélenchoniste se souvient : « Patrick était déjà impliqué à l’époque. Il a toujours eu envie d’avoir des responsabilités, de représenter les autres et l’intérêt général. »

Un engagement politique récent

Patrick Proisy continue à s’investir, mais il n'est toujours pas militant. Il suit de près l’actualité politique, participe à quelques manifestations et assiste à des réunions de la Ligue communiste révolutionnaire, dont était membre son professeur de philosophie au lycée. Les plaidoiries révoltées de ce dernier avaient éveillé chez lui ses premières prises de conscience politique. « Il nous sortait des chiffres qui impactaient mon esprit et des arguments qui faisaient écho en moi », se remémore-t-il.

Surtout, il guette les sorties médiatiques de Jean-Luc Mélenchon et observe avec attention sa campagne présidentielle de 2012. Mais, entre son job étudiant, la préparation de son mémoire et la naissance de son premier enfant, à seulement 24 ans, il n’a pas le temps de s’engager auprès du leader du Front de gauche. Il obtient ensuite son CAPLP et devient professeur d’histoire-géographie. Ses débuts en tant qu’enseignant et l’arrivée de son deuxième fils en 2017 l’accaparent. Et lors de la présidentielle, il ne peut que suivre le parcours de son modèle à travers les médias.

La plongée dans le grand bain de la politique a lieu en septembre de la même année. Patrick Proisy vient tout juste d’emménager avec sa compagne et ses deux fils dans un quartier pavillonnaire de Faches-Thumesnil. Muté dans un lycée professionnel de Valenciennes - où il enseigne toujours sept heures par semaine -, il trouve enfin du temps libre pour se lancer dans le militantisme politique. « La distance maison-boulot était moins longue et je ne faisais plus d’heures supplémentaires, explique-t-il. Je me suis dit que c’était le bon moment pour me lancer aux côtés des insoumis. »

Lors de la braderie de Faches-Thumesnil, il va à la rencontre de la section locale qui y tient un stand. Et la mayonnaise prend, instantanément : « J’ai été très vite intégré dans la famille LFI, ça m’a fait chaud au cœur. » Il rencontre Adrien Quatennens, député de la première circonscription du Nord dont font partie Faches-Thumesnil et ses 17 800 habitants. Et est aussitôt séduit par sa disponibilité et sa proximité avec les militants de terrain : « Il m’a mis tout de suite à l’aise ». Dès lors, l’enseignant intensifie son engagement : collages, tractages et réunions rythment désormais son temps libre. À tel point que ses « camarades » lui confient la tête du groupe d’action locale dès la fin de l’année 2017. Il est déjà vu comme un « meneur d’homme ». Et son hyperactivité militante fait le reste.

Le succès d'une large union des gauches

Début 2019, les choses s’accélèrent. L'association « Faches-Thumesnil en commun » est créée pour recueillir les doléances des habitants. Des citoyens la rejoignent, co-construisent un programme qui « répond aux inquiétudes des faches-thumesnilois.es ». Patrick Proisy prend « naturellement » la tête du collectif et fédère autour de lui des personnalités très différentes. Les militants quadrillent la ville.

À la fin de l’année, c’est le tournant. Nicolas Lebas, maire historique à la tête de la commune depuis 2001, annonce son départ pour faire campagne à Lille, aux côtés de Violette Spillebout (LREM). Il laisse son siège à Nicolas Mazurier, jusqu’ici conseiller municipal délégué au numérique. La prime au maire sortant n’est plus. L’occasion est trop belle pour la gauche locale. C’est le moment de s’allier. Tour à tour, le PCF, EELV et Génération Écologie rejoignent « Faches-Thumesnil en commun ». Restent les socialistes, qui ont commencé à faire campagne de leur côté.

« Il n’y avait pas l’espace d’une feuille de papier à cigarette entre nos programmes », assurent les deux camps, aujourd’hui alliés. Rapidement, un accord est trouvé ; les socialistes - et dans leur sillage Génération.s - rallient l’union des gauches engagée sous l’égide de Patrick Proisy. Fabien Podsialdo-Régnier, chef de file du PS, s’efface au profit du candidat insoumis : « Ce n’était pas facile de renoncer à être tête de liste, mais Patrick avait les épaules pour endosser ce rôle, reconnaît-il. Nous avions une vraie carte à jouer si nous savions être intelligents. Une seule position s’imposait : c’était l’union. » Bingo. Dimanche 15 mars 2020, la gauche renverse la liste de centre-droit du maire sortant avec 53 % des suffrages. Seule ombre au tableau, une abstention massive : 65,3 %.

Le spectre d’une mainmise LFI

Cette belle histoire d’union des gauches est-elle si idyllique ? Certains partenaires de la majorité s'interrogent sur l'agenda de La France insoumise. Le mouvement pourrait-il tenter de s'attribuer tout le bénéfice de cette expérience municipale ? La venue à Faches-Thumesnil de Jean-Luc Mélenchon, fin août, a fait resurgir des questions sur les intentions réelles du mouvement.

Pour l’instant - tous les adjoints au maire nous l’assurent -, aucun parti n’a de prise sur la gestion de la municipalité. L’élaboration des décisions avec les habitants serait la règle. Et une OPA des insoumis sur le conseil municipal apparaît peu plausible : sur les 26 élus de gauche, seulement 9 sont encartés LFI. Certains se montrent toutefois inquiets quant à l’influence du mouvement insoumis sur sa nouvelle coqueluche. C’est le cas de Stéphane Baly, candidat écologiste malheureux à la mairie de Lille. Il a échangé à plusieurs reprises avec Patrick Proisy en amont des élections à la MEL, en vue de l'amener à siéger dans le groupe écologiste. Le maire de Faches-Thumesnil a finalement décidé de s’allier avec les communistes, bien que ces derniers ne soient pas assez nombreux pour constituer un groupe politique institutionnel, avec les moyens financiers et matériels qui vont avec.

Un choix qui étonne Stéphane Baly. Pour lui, Patrick Proisy a préféré devenir « un porte-drapeau isolé plutôt que de s’inscrire dans une dynamique d’intergroupe ». Faut-il y voir les conséquences de l’échec des tractations entre insoumis et écologistes lillois entre les deux tours des municipales ? Patrick Proisy le conteste : « Je me tiens le plus loin possible de ce qu’il se passe entre EELV et LFI à Lille. » Il donne une toute autre explication : « Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’ai eu l’impression qu’ils me voulaient dans leur groupe juste pour avoir un maire, et ainsi les représenter à la conférence des maires. » L’insoumis confesse être désabusé par cette « politique politicienne ». « Les gars du Parti communiste ont été, eux, d’une franchise exceptionnelle. C’est pourquoi je les ai rejoints. »

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Patrick Proisy, nouvelle tête d'affiche de LFI, aux côtés d'Adrien Quatennens. Photo : Matthias Colboc

A cette déception, Stéphane Baly ajoute une crainte. Celle que Patrick Proisy devienne l'un des nouveaux VRP de LFI dans la région. « On le voit régulièrement sur les photos aux côtés d’Adrien Quatennens, remarque encore l’écologiste. Mais Adrien Quatennens a été élu sur un nom et Patrick Proisy sur un collectif », glisse-t-il comme un discret rappel à la raison. Il pointe également le fait que Nicolas Heyn, son directeur de cabinet, n’est autre que le communicant local en chef de La France insoumise. « Parviendra-t-il à faire le grand écart entre sa gestion de la ville et La France insoumise ?, questionne l’élu vert. On verra à l’usage. »

La France insoumise a des grandes ambitions pour sa nouvelle tête d’affiche. Les instances nationales du mouvement gardent un œil attentif sur ce qu’il se passe à Faches-Thumesnil et espèrent affirmer cette notoriété grandissante du nouvel édile. Avec un objectif clair : faire basculer le canton de la commune aux mains des insoumis lors des élections départementales de mars 2021.

Nicolas Lebas, l'ancien maire emblématique de la commune qu'il a gardée au centre droit pendant près de vingt ans, exprime également sa méfiance envers le jeune insoumis. Il a remarqué, via des photos sur les réseaux sociaux, que le portrait du président de la République avait été retiré de la salle du conseil lors de la visite de Jean-Luc Mélenchon. Une belle illustration du sectarisme de La France insoumise, selon lui. Pour autant, il avoue ne pas vraiment connaître Patrick Proisy. Mais ses première mesures ne le transcendent pas. « J'ai vu qu'il avait déclaré la ville en état d'urgence climatique, constate-t-il. Mais bon, une fois que vous avez fait cela... Et puis, il fait comme beaucoup de nouveaux maires : il noircit la situation financière de la ville et l'état des bâtiments. »

« Patrick Proisy survivra à La France insoumise »

Du côté de l’opposition, Nicolas Mazurier, maire déchu de Faches-Thumesnil, analyse à sa manière la victoire de la gauche : « Beaucoup d’habitants ont cru voter pour des écolos. Il fallait le voir ; leurs affiches étaient teintées de vert partout ! » L’ancien édile dénonce la dispersion de son successeur : « On le voit manifester à droite, à gauche, sur certaines choses qui n’apportent rien à Faches-Thumesnil. Est-ce pour cela que les électeurs ont voté ? » Et lui reproche déjà de ne pas tenir sa promesse d’être un maire à plein temps, car il continue d’enseigner au lycée. Le principal intéressé rectifie : il a promis d’être maire de Faches-Thumesnil sans cumuler aucun autre mandat. Et ce, pour douze ans, tout au plus.

Et après ? Tous ceux qui travaillent avec lui s’accordent à lui prédire une grande carrière politique. Ses collaborateurs de tous bords ne tarissent pas d'éloges : « Meneur d’homme », « d’un calme olympien », « brillant », « bienveillant »… Son adjointe socialiste, l'expérimentée Catherine Poutier-Lombard, qui fut le bras droit de Marie-Noëlle Lienemann puis de François Lamy, voit même plus loin : « Patrick survivra à La France insoumise ». Le principal intéressé, flatté, assure ne pas penser à long terme. Ce qui compte pour lui, c’est d’être au service de sa ville pendant deux mandats. Dans 12 ans, à la fin de ces deux mandats, nous serons en 2032, année d’élections législative et présidentielle…

Edit du 09/10 à 14h13:
La citation suivante de Stéphane Baly a fait l'objet d'une rectification par rapport à la formulation originale :  « Parviendra-t-il à faire le grand écart entre sa gestion de la ville et La France insoumise ?, questionne l’élu vert. On verra à l’usage. »

Avatar de Hugo Palacin
Journaliste en formation au sein de l’Académie de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, je suis de près l'actualité politique de la métropole lilloise depuis 2018. Après avoir couvert les élections municipales lilloises pour un média étudiant local, ma collaboration avec Mediacités a débuté en septembre 2020. Attaché à l’indépendance des médias, j’espère apporter humblement ma pierre à l’édifice au sein de Mediacités afin de vous proposer une information locale d’utilité publique.