Malgré un emploi du temps chargé, du lundi au samedi de 8 heures à 20 heures, Thomas Pocher, gérant de l’hypermarché Leclerc de Templeuve-en-Pévèle, se permet de prendre en fin de semaine les rendez-vous qu’il a « envie de prendre ». Ce vendredi-là, il reçoit Mediacités pendant quatre heures dans son grand bureau vitré. Chemise bleue, jean, baskets blanches, cheveux gominés, Thomas Pocher s’exprime sans fard.

Dans un univers plutôt fermé, lui se montre particulièrement volubile. Ça ne plaît pas à tout le monde, mais qu’importe : c’est comme cela qu’il conçoit son métier. « Thomas est un communicant, très à l'aise et assez bon quand il s'agit de passer devant la caméra ou répondre à des journalistes ou des collègues…, estime son frère David. Je lui laisse ce privilège et il nous représente bien. Chacun son rôle, pour éviter les couacs. »

Les deux frères exercent le même métier. L’aîné à Fives, le benjamin à Templeuve-en-Pévèle, donc, et au drive de Fretin. « Aujourd’hui, la grande distribution a deux défauts : elle est très repliée sur elle-même, et elle n’est pas assez ouverte sur l’extérieur. Je me permets de faire ça, d’accueillir des journalistes, dans une démarche de communication et d’amélioration, lance l’homme de 46 ans. Je suis peut-être une figure à part, un influenceur. Modestement, j’essaie d’inspirer un modèle. »

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Thomas Pocher devant son magasin Leclerc de Templeuve-en-Pévèle, le 16 septembre 2021. Photo : Brianne Cousin.

Ce modèle, il l’a hérité de son père, Bernard Pocher, qui, en 1989, rachète un supermarché Lion Codec de 1 700 mètres carrés à Templeuve-en-Pévèle et le transforme en Leclerc en 1990. Le magasin historique a évolué, en atteste une photo d’époque dans le bureau du fils cadet, sa superficie a été multipliée par trois (5 250 mètres carrés). Mais l’esprit est toujours là et le père, décédé d’un accident de vélo en septembre 2020, continue à veiller sur les lieux. En haut de l’escalier qui mène aux bureaux administratifs et à la salle de repos trône un grand portrait de lui, et dans le bureau de Thomas, une autre photo du patriarche domine la table de réunion. L’histoire familiale se poursuit. Les deux fils sont nés « d’une belle histoire d’amour » entre Bernard, originaire de Bretagne, et Martine, du Nord. « Mes parents se sont mariés le jour où le premier homme a posé le pied sur la lune [le 21 juillet 1969] », sourit Thomas Pocher. Quelques temps plus tard, le père a « embarqué toute la famille » dans l’aventure Leclerc.

De l’Edhec à Leclerc

L’aîné, David, commence à travailler avec son père en septembre 1989 au sortir du service militaire, post-bac. « Il fallait se remonter les manches et j'ai tout de suite aimé toucher à tout, en ayant plaisir à travailler avec mon père », raconte l’homme de 51 ans. Après des études de commerce à l’Edhec à Lille, Thomas rejoint à son tour l’entreprise familiale, dans laquelle il avait déjà réalisé des stages.

« Thomas a de vraies valeurs d’entrepreneur, estime Thierry Landron, directeur de la pâtisserie Meert. Il est loyal et fidèle en amitié, il n’est jamais dans l’agressivité, toujours dans le dialogue mais sans naïveté. Il a beaucoup de bienveillance et de respect. Son père était comme ça aussi. » Avec le patron du sucré à Lille, Thomas a développé il y a peu un restaurant panoramique dans la capitale des Flandres, le Nū, géré par Achille Landron, fils de Thierry, et par l’ancien chef de cuisine de chez Meert, Maxime Schelstraete. « Il a un esprit de conquête et de réussite », insiste Thierry Landron.

« Aujourd’hui, il faut aller au-devant du client. La migration collective au centre commercial, c’est fini. »

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Le premier drive piéton de France a été lancé dans le Vieux-Lille, place Louise de Bettignies, au printemps 2017. Photo : Brianne Cousin.

Le 1er avril 2017, Thomas Pocher lance le drive piéton dans le Vieux-Lille, une première en France, dont il n’est pas peu fier. L’idée : au lieu de retirer en voiture sa commande de courses passée sur internet, le client se rend à pied dans un point de retrait dédié pour la récupérer. Depuis, deux autres ont vu le jour, rue du Molinel et rue Solférino, et le développement ne devrait pas s’arrêter là. « Auchan n’a pas vu venir ça, crâne le chef d’entreprise. À l’époque de mon père, c’était la course aux mètres carrés pour attirer les clients. Mais aujourd’hui, il faut aller au-devant du client. La migration collective au centre commercial, c’est fini. » Au drive piéton du Vieux-Lille, des clients promettent qu’ils ne mettront plus jamais les pieds dans un hypermarché – celui de Thomas Pocher à Templeuve-en-Pévèle ne représente d’ailleurs plus que 60 % de son chiffre d’affaires.

À l’époque de son père, le maire divers-droite Luc Monnet avait autorisé l’agrandissement du commerce en plein coeur de cette commune de 6 200 habitants, quitte à ne pas faire que des heureux. Mais le maire ne retient que le positif : « Leclerc crée du lien social. Pour certaines personnes âgées, c’est la sortie de la journée, constate le premier édile. Thomas Pocher fait partie de l’union des commerçants, la famille a toujours été impliquée dans le tissu associatif local. » Olivier Martinache, président de l’UCAT (Union des commerçants et des artisans de Templeuve-en-Pévèle), confirme : « Thomas (Pocher) fait partie de l’union, qui compte 39 adhérents. Il a la volonté de s’intégrer avec les autres commerçants. Il est très à l’écoute. C’est quelqu’un de déterminé, qui sait où il veut aller. Il y a de la place pour tout le monde. » Plus l’offre est importante, plus cela génère des flux, souligne le président. Un « gagnant-gagnant » que Thomas Pocher a bien compris.

L’âme du village menacée ?

Comme beaucoup, le maire, à la tête du village depuis vingt ans, relève le côté innovant de Thomas Pocher. Le drive - voiture cette fois - de Fretin n’est pas en reste. Plus de 200 personnes y gèrent quelque 100 000 commandes par semaine, soit deux fois plus qu’avant le début de l’épidémie de Covid et le confinement. Pour développer cette activité, de nouveaux services ont été créés ou améliorés : fruits et légumes frais, charcuterie et boucherie de la marque l’Atelier transformés sur place, et bientôt des bocaux de plats préparés dans la dark kitchen de l'entrepôt. « On a créé un laboratoire de produits frais, explique le patron du drive. L’enjeu est de proposer des services aux clients. »          

C’est comme ça qu’une maison médicale attenante au drive de Templeuve a été créée : « On a construit et on a vendu ça à des SCI (sociétés civiles immobilières) de médecins. » Ou comment générer du flux vers les hypermarchés en proposant une offre de services complémentaire - la preuve de l’utilité sociale de son commerce, selon lui. Dans la galerie du Leclerc, l’optique, la parfumerie, l’agence de voyages y contribuent également.

Au détriment du dynamisme de centre-ville, déplorent des élus de l’opposition et des habitants et commerçants templeuvois. « L’installation du centre médical, c’est bien. Mais tout est déplacé vers Leclerc, regrette Maryline Desmarescaux, de la boulangerie du même nom, installée depuis treize ans dans le village. Tout le centre va sur Leclerc, et nous, on est oubliés dans notre coin. Les gens passent devant chez nous et achètent du pain, mais c’est une grosse concurrence. » La commerçante émet juste « un constat », dit-elle, mais il est amer. Elle se souvient, il y a quelques années, de la maison de sa soeur, rasée pour laisser place à l’agrandissement de l’hypermarché.

« Le centre du village est maintenant plus proche du Leclerc que de l’église. »

Du côté de l’opposition, le jugement est similaire : « On assiste à une hyper-urbanisation, qui met en péril l’âme du village, déplore Véronique Rotteleur, élue de la liste Ensemble réinventons Templeuve. Le centre du village est maintenant plus proche du Leclerc que de l’église. Certains commerces, notamment près de la gare, ont fermé. » Au-delà du constat, l’élue émet une critique plus politique : « On a un peu l’impression que M. Monnet et M. Pocher dirigent le village ! » Les projets portés par le maire et le gérant de l’hypermarché ne sont pas du goût de l’opposition, tout comme ce que représente la grande distribution dans sa globalité. À ces critiques, Thomas Pocher oppose l’idée des flux, de ces consommateurs qui pourraient aller acheter ailleurs et qui restent dans le village grâce à une offre plus étoffée.

« Ce qui m’intéresse, c’est de nourrir de la croissance en exploitant des choses inattendues », s’enthousiasme Thomas Pocher. Croissance, le mot est prononcé sans réserve, au milieu de termes anglais : corporate hacking, business, etc. Celui qui se dit volontiers « disruptif » vit avec son temps, fait de l’e-commerce une priorité. Il met aussi au coeur de ses projets le développement durable à travers une lutte contre le gaspillage, des cagettes consignées au drive piéton, un projet d’installation de panneaux solaires sur son hypermarché… Ou comment redorer le blason de la grande distribution souvent pointée du doigt.

En mouvement permanent, l’« influenceur », qui roule en Tesla, déborde d’énergie. Assez pour pratiquer la course à pied, après plusieurs années de basket. Physique sportif et voix grave, il n’a pas hésité à participer il y a quelques mois à une pièce de théâtre amateur à Cysoing. Une façon de renouer avec un art pratiqué quand il était collégien. Cette fois, il jouait un rôle de préfet dans une comédie écrite par un local. Il en sourit encore. Un homme de pouvoir, l’image lui convient bien. Toujours à l’affût de nouvelles expériences, Thomas Pocher espère faire évoluer le modèle de l’hypermarché et ne « pas garder le musée ». Pour appuyer son propos, il cite Darwin : « Ce n'est pas le plus fort de l'espèce qui survit, ni le plus intelligent. C'est celui qui sait le mieux s'adapter au changement. »