Le moment est à l’image de cette drôle de campagne, confinée et virtuelle. Le 17 novembre dernier, le collectif Lutte des sucs, qui milite contre la déviation de la RN88 dans le département de la Haute-Loire, organise une conférence de presse. Une visioconférence, forcément. Sont présentes deux conseillères régionales du groupe « Rassemblement citoyens écologistes et solidaires » (RCES) : l’Iséroise Myriam Laïdouni-Denis, très impliquée sur le dossier, et l’élue d’Annecy Fabienne Grébert, tout juste désignée chef de file des écologistes aux prochaines élections régionales.

Rien d’étonnant : comme Mediacités vous l’avait raconté en septembre 2020, la contestation contre cette route dans le fief de Laurent Wauquiez, financée avec les millions de la région, fait figure d’angle d’attaque contre le patron sortant d’Auvergne-Rhône-Alpes - s’il n’a pas encore déclaré sa candidature, il n’a jamais cessé de battre la campagne.

La conférence de presse s’achève sur l’intervention de celle qui affrontera l’ancien homme fort des Républicains. Les paroles sont martiales : « Je vais lancer un appel solennel à Laurent Wauquiez : il n’est plus temps de lancer une politique publique pour réparer ce que vous allez faire (…). Ça suffit ! »

Oui, mais voilà, Laurent Wauquiez n’est pas là. Et faute de journalistes (si ce n’est votre serviteur), pas sûr qu’il ait reçu le message... Contraste saisissant, la même semaine, le président de la région fait la Une du Progrès avec sa campagne anti-tests [relire notre enquête : Dans les coulisses de la campagne de tests de Laurent Wauquiez, des « volontaires désignés » et une bonne dose de com’] alors qu’un sondage relègue les écologistes à 12%, derrière l’hypothétique candidature d’une revenante, Najat Vallaud-Belkacem.

Près de trois mois plus tard, l’ancienne ministre socialiste de l’Éducation fait encore planer le vrai-faux mystère sur ses intentions, le Covid-19 perturbe toujours autant la vie politique, hypothéquant la tenue des élections régionales en juin 2021, et, bien qu’elle laboure les quatre coins de la région et multiplie les interviews, Fabienne Grébert reste inaudible…             

« Je serai la prochaine présidente de la région Auvergne-Rhône-Alpes »

Face à l’ultra-médiatique Laurent Wauquiez, personne ne connaît la candidate des écologistes ? « C’était aussi le cas de Grégory Doucet et il est devenu maire de Lyon », réplique-t-elle du tac au tac. Certes, mais le Lyonnais a su bénéficier de la fin de règne désastreuse de Gérard Collomb, lui fait-on remarquer. « Je serai la prochaine présidente de la région Auvergne-Rhône-Alpes », n’en démord pas Fabienne Grébert, sourire aux lèvres. Pas le genre à cacher ses ambitions… au point d’agacer jusque dans les rangs d’EELV.

D’aucuns ne digèrent pas très bien la défaite aux primaires de leur camarade Maud Tavel, adjointe au maire de Grenoble, face à une Fabienne Grébert venue du groupuscule Nouvelle Donne [lire plus bas], même pas encartée à EELV ! Dernièrement Rue89Lyon rapportait que Jacques Minnaert, un militant de la Loire qui siège au conseil fédéral du parti, a formé un recours contre la candidate. Il conteste la procédure de désignation organisée hors de la formation politique et qui, de fait, a relativisé le poids des adhérents d’EELV.               

Thomas Dossus, sénateur EELV du Rhône, l’avoue sans détour : « Fabienne Grébert n’était pas ma candidate, je soutenais plutôt Maud Tavel. Je trouvais qu’elle avait un parcours plus solide à l’exécutif de Piolle [Éric Piolle, le maire EELV de Grenoble]. Alors qu’être dans une minorité à la région, ce n’est pas pareil... Mais Fabienne a fait une bonne campagne interne, elle est allée partout. C’était un choix du cœur, pas un choix fondé sur une espèce de charisme comme c’est souvent le cas chez nous ». Et le parlementaire de rappeler que l’Annécienne « n’était pas la candidate de Bruno Bernard [président de la Métropole de Lyon], ni celle d’Éric Piolle ». Depuis elle a toutefois mis en scène le soutien que lui a officiellement apporté le maire de Grenoble.

« Elle ne joue pas dans la même catégorie que Laurent Wauquiez »

Si elle fait grincer quelques dents vertes, la désignation surprise de Fabienne Grébert est applaudie par les élus EELV de son groupe à la région. « Fabienne, je l’apprécie beaucoup, confie Jean-Charles Kohlhaas, qui a démissionné du conseil régional après être devenu vice-président à la Métropole de Lyon. Le fait qu’elle ne soit pas à EELV n’est pas un problème pour moi. Il y a beaucoup de turn-over dans le parti, les écolos sont un peu libertaires, peu du genre à s’encarter. » « Sans avoir la notoriété d’un Laurent Wauquiez, elle a de l’expérience, et a montré des compétences de fermeté et de compétence que tous n’ont pas », considère l’élu d’Oullins.

Même son de cloche du côté de Fanny Dubot, maire EELV du 7e arrondissement de Lyon, ancienne collaboratrice du groupe RCES. « J’ai travaillé avec elle et je trouve qu’elle a beaucoup évolué. Elle est devenue la Madame Environnement du groupe, alors que ce n’était pas évident car elle ne vient pas d’EELV, raconte-t-elle. Elle s’est fait connaître en 2018, en dénonçant les subventions de Laurent Wauquiez aux chasseurs [(re)lire notre article sur le sujet]. Bien sûr, elle ne joue pas dans la même catégorie que lui. On ne part pas avec les mêmes armes, il a arrosé tout le monde… Mais elle a du caractère, elle est dynamique, elle ne lâchera pas. »

Fuir la pollution

Franc-parler, « caractère »… Ces mots résument bien le personnage de Fabienne Grébert. Son parcours aussi, qu’elle raconte avec fierté. Naissance à Sarcelles, il y a 55 ans. À l’âge de six ans, elle déménage à Saint-Etienne, son père travaille dans les usines de Creusot-Loire, à côté de Firminy, où il grimpe les échelons jusqu’au poste de directeur commercial. Petit détour en Ariège quand ses parents y posent un temps leurs bagages. À l’adolescence, elle revient dans la région lyonnaise, à Rive-de-Gier. Après avoir démarré sa carrière à Lyon, elle décide de « fuir la pollution » et atterrit à Annecy, où elle met au monde un bébé asthmatique. « Il a fallu que je déménage dans un petit village à côté pour que ses crises s’arrêtent. J’ai découvert ensuite qu’Annecy est une des villes les plus polluées de France ! », se souvient-elle.

De cette prise de conscience, poursuit Fabienne Grébert, est né son engagement pour une transition écologique. Chargée de marketing d’une entreprise de fournitures de bureau, elle décide de saisir l’opportunité d’un plan social pour s’orienter vers « un business plus responsable et local ». Elle reprend des études à l’université de Grenoble, se reconvertit dans le conseil en responsabilité sociale et environnementale des entreprises. « Et mon premier client fut mon ancien employeur de fournitures de bureau ! », rigole-t-elle. Les suivants s’appelleront La Poste, SNCF, Aéroports de Lyon (avant la privatisation au profit de Vinci), Eiffage ou Spie Batignolles… « Et aussi des PME locales », précise-t-elle.

« J’admire les chefs d’entreprise qui savent se réinventer »

Devenue indépendante, ainsi que maître de conférences à l’université Savoie-Mont-Blanc, Fabienne Grébert cultive sans complexe une image de manager. « J’admire les chefs d’entreprise qui savent se réinventer », affirme-t-elle. Dans son discours, il est souvent question « d’emploi ». La candidate dit aussi se sentir « comptable » des investissements publics en matière de retombées économiques.

Ce n’est donc pas un hasard si son premier engagement politique n’a pas été chez les écologistes, mais à Nouvelle Donne. Ce parti créé par le socialiste Pierre Larrouturou prône le lancement d’un « New Deal » et un État interventionniste. Aux précédentes élections régionales de 2015, EELV fait alliance avec cette formation (ainsi qu’avec le Parti de gauche et Ensemble). Fabienne Grébert se retrouve tête de liste dans son département de Haute-Savoie. Après une fusion entre les deux tours avec les équipes de Jean-Jack Queyranne (PS), elle conquiert son premier mandat d’élue.

Coup de Trafalgar

Si son parcours politique est encore neuf, son caractère tranché lui a déjà valu des inimitiés… Fabienne Grébert s’est d’abord imaginé un destin politique à Annecy. Très impliquée dans la campagne municipale en mars 2020 sur la liste citoyenne de François Astorg, elle espérait obtenir un poste de vice-présidente à la transition énergétique à la communauté d’agglomération. C’était compter sans la tambouille politicienne. La présidence du Grand Annecy a échu à Frédérique Lardet, députée LREM, avec l’appui du maire de la ville-centre François Astorg, devenu vice-président chargé des transports – celui-ci n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediacités pour cet article. Résultat, Fabienne Grébert a été écartée de l’exécutif du Grand Annecy au profit du maire de Duingt, petite commune des bords du lac.

Gérard Fumex, journaliste et fondateur du site d’informations indépendant Librinfo74 décortique ce moment politique : « Ce fut un coup de Trafalgar pour elle ! Elle a toujours été très claire sur ses intentions, notamment sur la question des transports où elle n’a jamais varié dans son refus du tunnel d’Annecy et du tout-voiture ». « Fabienne n’est pas une radicale, elle défend une écologie consensuelle axée sur le développement économique. Mais elle s’impose avec un certain savoir, ce qui a pu déplaire à des militants de base qui ont peut-être ressenti une forme de verticalité, poursuit-il. C’est quelqu’un d’une grande détermination. Elle sait ce qu’elle veut. »

Ce trait de caractère suffira-t-il face à la machine de guerre Wauquiez… et aux atermoiements de ses camarades ? Dernier épisode en date, dans Le Dauphiné libéré, le 10 janvier, la députée européenne Michèle Rivasi (EELV) appelle à un rassemblement citoyen avec le Parti socialiste « dès le premier tour ». Dans ce cas, difficile pour l’écologiste de rivaliser avec la notoriété de Najat Vallaud-Belkacem.

Fabienne Grébert, à peine intronisée, déjà virée ? Interrogée sur les tractations à gauche, la candidate se montre lucide : « Nous ne gagnerons pas tous seuls ». Elle reconnaît discuter avec le PS – dans Le Progrès, ce lundi 1er février, elle fixe à « mi-février » la fin des échanges - sans exclure un rapprochement avant le premier tour. Mais à une condition : « Que je sois la tête de liste ».  Déterminée, on vous dit.