Certains l’appellent encore « surveillant », quand d’autres le hèlent par son prénom. En bas de chez lui, dans le quartier de la Guillotière, Gilbert Fetet croise de temps en temps d’anciens détenus. D’anciens de « ses » détenus. Beaucoup se contentent d'un grand salut et de quelques blagues. Quelques-uns vident leurs sacs sur l’enfer carcéral qu'ils devaient taire derrière les barreaux. « Un jour, un gars libéré depuis peu m'a dit : "Vous savez, le pire, c'est que lorsqu'on se fait violer, on ne peut pas vous le dire", confie-t-il. J'ai vécu et vieilli avec certains. Je les ai vus sortir, revenir, ressortir, revenir... »

Saint-Paul et Saint-Joseph puis Corbas : pendant trente ans, Gilbert Fetet a écumé les prisons lyonnaises. Il y a gagné un surnom : « le dinosaure », symbole d’une longévité singulière dans « la maison » où les carrières de surveillant se limitent souvent à quelques années. En 2019, à 58 ans, il a définitivement quitté la pénitentiaire encadré d'une rare haie d'honneur, un t-shirt bleu ciel sur le dos barré d'un grand « Non... Je ne suis pas mort sur la coursive ». Un cadeau de ses collègues en guise de clin d’œil à l'un de ses mémorables « coups de gueule » - « Un jour, à bout de souffle, j'avais hurlé sur un surveillant qu'ils finiraient par me tuer à la tâche ». Pour Mediacités, l’ancien maton a accepté de raconter « ce métier dur et épuisant ».

GilbertFetet
L'ancien surveillant de prison Gilbert Fetet. Photo : R.Bouctot.

De Bocuse à Saint-Paul

Comme la plupart des gardiens de prison, gamin, Gilbert Fetet ne rêvait pas d'une vie derrière les barreaux : « Ce n'est clairement pas un métier de vocation ». Son histoire avec la pénitentiaire commence par un rendez-vous manqué. Après une première expérience dans l'hôtellerie de luxe, dont trois mois dans les cuisines du géant Paul Bocuse, puis quelques années dans de grands ateliers de tissage, ce natif des Vosges se retrouve un matin à pointer, un peu par hasard, au recrutement de l’administration pénitentiaire. Le concours en poche, il embarque, « super flippé », pour une visite de la maison d’arrêt de la Mouline, à Remiremont. « Dans cette très vieille prison, on a été accueilli par de vieux surveillants assez bourrins... C'était effrayant, je me suis dit que je ne tiendrais pas, que ce n'était pas pour moi », se souvient-il.

Gilbert Fetet détale. Il retourne dans le textile. Momentanément. A 30 ans, sa nouvelle vie de famille le pousse à trouver un job à Lyon. Retour à la case prison : « Pour la sécurité de l'emploi et parce qu'on pouvait choisir sa ville d'affectation ». Nous sommes en 1991, Gilbert Fetet pousse la porte des prisons de Perrache. 

Dans les couloirs de Saint-Paul et Saint-Joseph, on chasse « les gros rats » à grands coups de bottes. On lutte aussi contre les cafards, l’insalubrité et la surpopulation. « J’ai connu jusqu’à 1200 détenus pour 350 places, raconte l’ancien surveillant. On entassait cinq personnes dans 9 mètres carrés. L’horreur. » Et pourtant. À l’évocation de sa première prison, Gilbert Fetet se montre presque nostalgique « d'une forme d'humanité qu'on a complètement perdu en arrivant à Corbas [l’actuelle maison d’arrêt de Lyon est ouverte depuis 2009] ». « Certes, c'est propre et ultramoderne, poursuit-il. Mais c'est inhumain. Il n'y a plus de contact, tout est automatisé et on travaille en appuyant sur des boutons. J'ai tendance à penser que c'est plus violent et les détenus qui ont connu les deux prisons nous disent aussi que, malgré tout, c'était mieux à Perrache. »           

« Dans ce métier, on ne peut pas dire qu'on a peur »

Quelques années avant le déménagement à Corbas, Gilbert Fetet bifurque, « heureusement », dit-il, au service médico-psychologique régional (SMPR). Une unité à part, dépendante de l’hôpital du Vinatier mais implantée dans l’enceinte de la maison d’arrêt. Une sorte de prison dans la prison, où les tuniques bleues des surveillants côtoient en permanence les blouses blanches des psychiatres, des médecins et des infirmiers. Y sont incarcérés des détenus de Corbas, de Saint-Quentin-Fallavier et de l’établissement pour mineurs de Meyzieu qui nécessitent des soins. Entre surveillants pénitentiaires, on en parle, avec dédain, comme de « la prison des fous ». 

« En réalité, beaucoup des collègues en ont peur, considère Gilbert Fetet. Mais, dans le métier, on ne peut pas dire qu'on a peur. » De ses années passées derrière les barreaux, « le dinosaure » n’a oublié aucun des « douze pendus qu[’il a] décrochés en serrant les dents ». En prison, le suicide est sept fois plus fréquent qu'en milieu libre et les chiffres restent extrêmement élevés malgré les dispositifs de prévention, renforcés depuis une dizaine d'années. En 2019, en France, 128 détenus se sont donné la mort. « Plus, le temps passait, plus j'avais peur d'en découvrir un nouveau en ouvrant une cellule », confie l’ex-maton lyonnais qui se dit pourtant blindé par l’expérience et la violence endurée pendant trente ans.

Il reproche à l’administration pénitentiaire ses « carences » pour accompagner les surveillants psychologiquement fragiles ou traumatisés. « Au SMPR, on avait les psychiatres à nos côtés, donc ça allait, on pouvait débriefer et faire le point après les moments chauds. Mais dans les autres services, on se contente de te demander si tu vas bien », raconte-t-il. Quid des psychologues délégués aux personnels pénitentiaires ? « Comme ça reste en interne, les gens n'y vont pas. »

« Vrais fêlés », VIP et « pauvres gens »

« Pour tenir et dédramatiser, on a le rire et les bons collègues », reprend Gilbert Fetet. Audrey, par exemple : « Denver [référence « au dernier des dinosaures »] nous manque. C'était peut-être le meilleur surveillant de prison », glisse-t-elle. Elle salue autant le « personnage haut en couleurs » capable de sortir des clous pour « rendre la prison vivable » que le « grand-frère », pilier indispensable de la coursive, sensible et bienveillant : « Il était chez lui dans le service ».

« Son » service, Gilbert Fetet peut en parler pendant des heures : les coups durs, les crises, les larmes et le sang. Les moments d'humanité aussi. L’ancien gardien retient la forme de complicité qui s’était nouée avec un prisonnier longtemps resté sous sa surveillance avant qu’il s’effondre en une journée, terrassé par une septicémie. Les fous rires - nerveux ou sincères -, les casse-croûtes salutaires pris au « mess » (la cantine) après des journées à 100 à l'heure, les rencontres « marquantes ». « On avait de vrais fêlés, vraiment dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres, des VIP, des grands criminels, des gens en détresse absolue, liste-t-il. Mais aussi de pauvres gars qui n'avaient rien à faire en prison. » Cette montagne d'anecdotes, il la couchera peut-être sur le papier un de ces jours pour lever le voile sur ce monde où si peu s’aventure.

« Tout le monde ne devrait pas pouvoir faire ce job »

« J'ai aimé ce métier, je ne regrette rien, mais je ne le referais pas dans les conditions actuelles », lâche Gilbert Fetet. L’ancien surveillant se dit écœuré par « l'évolution de la société », inquiet de la « baisse de niveau globale » du personnel pénitentiaire, conséquence du manque d’attractivité du métier de surveillant. « Aujourd'hui, un tiers sont de potentiels bourreaux parce qu'on recrute n'importe comment. Il suffit d'avoir 5/20 de moyenne en culture générale pour être sélectionné... Tout le monde ne devrait pas pouvoir faire ce job », assène celui qui se retient de tirer à boulets rouges sur son ex-employeur.          

Désormais réserviste au 24 Colonnes, chargé, quelques jours par mois, de la sécurité et du bon déroulé des audiences au palais de justice situé en bord de Saône, dans le Vieux-Lyon, Gilbert Fetet suit du coin de l’œil des procès d'assises. Parfois, il reconnaît certains de « ses » détenus et écoute leurs histoires, souvent atroces. « On comprend, glisse-t-il. À leur place, on aurait peut-être fait pareil. »


A (re)lire sur Mediacités :

picto prison

- Dans les prisons d’Auvergne-Rhône-Alpes, l’administration dégaine les LBD (janvier 2021)

- Coronavirus : plus d’une quarantaine de mutineries dans les prisons françaises (mars 2020)

- Ces condamnés qui purgent leur peine à l’air libre (juin 2019)

- Bernard Bolze : « Nous construisons, en France, trop de prisons » (juillet 2017)