Les rares morceaux de peau que son chemisier noir boutonné jusqu’au cou laisse apparaître révèlent deux imposantes cicatrices. « Je ne sais même pas s’il s’agit de coups de couteau. Il m’avait jeté de l’alcool dans les yeux avant de me frapper, je ne voyais rien », se souvient douloureusement Grace (son prénom a été modifié), 26 ans. « Il », c’est le maquereau nigérian qui l’a exploitée pendant quatre ans à Madrid. Chaque matin, en rentrant du tapin, elle devait se déshabiller entièrement, encore une fois, pour montrer qu’elle ne cachait pas d’argent : il prenait tout.

Viols, passages à tabac, prostitution forcée, ménage... « J’étais son esclave », souffle-t-elle. Des plaies toujours ouvertes qu’elle tente de panser à coups de séances chez une psychologue toulousaine, sur les conseils du Mouvement du Nid 31, qui milite pour l’abolition de la prostitution. Nous la retrouvons à l’antenne parisienne de l’association, au sortir d’un long trajet nocturne en train, ce jeudi 22 novembre. Elle a tenu à se rendre dans la capitale à l’occasion d'un événement organisé par l’association, avant la grande journée contre les violences faites aux femmes du 24 novembre, et intitulé : « Les survivantes de la prostitution prennent la parole ». Ashley Judd, actrice américaine devenue le visage du mouvement #Metoo, a aussi fait le déplacement.

Grace a les yeux encore endormis. Un café et les souvenirs se réveillent. Elle raconte son cauchemar, son fils de trois ans rêvant dans ses bras. « Petite, je rêvais d’être avocate », avoue-t-elle timidement. Son premier viol remonte à ses 11 ans. « C’est pour ça que je suis là, pour aider toutes les Nigérianes, qui n’ont parfois que 14 ans et sont forcées de se prostituer. Pour leur montrer qu’on peut s’en sortir », lâche-t-elle avec un soudain regain de force, venu de loin.

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Photo : Rozenn Le Saint.

Après s’être échappée de son bourreau de maquereau madrilène, en janvier 2015, sans argent, elle arpente les trottoirs de la route de Paris, au Nord de Toulouse, faisant les cent pas jusqu'à l’avenue des Etats-Unis. Comme toutes les prostituées de ce quartier excentré « où on peut s’isoler pour les passes ». « Pour les clients, ce sont des marchandises, alors ils marchandent, témoigne Liliane Varga, militante du Mouvement du Nid 31. Les Nigérianes sont « les moins chères », elles descendent parfois le tarif de la passe à 10 euros, mais normalement, c’est plutôt entre 30 et 50 euros. »

Trois mois après son arrivée à Toulouse, Grace rencontre un Nigérian à l’occasion d’une fête dans la communauté toulousaine. L'homme travaille dans le bâtiment. Grace s’invente une vie. La honte est trop grande. Mais son corps ne sera plus mis aux enchères. Il deviendra le père de son premier enfant. A Toulouse, elle s’est délivrée de sa « dette » contractée quand elle avait 19 ans : le réseau de proxénétisme qui l’a amenée en Espagne en lui promettant un travail dans la restauration réclamait 57 000 euros, pour le passeport et le transport…

En tout, elle aura versé 31 000 euros à cette mafia et estime avoir déjà largement payé de sa personne. « A Toulouse, je suis soulagée, personne ne me connaît et ma mère a déménagé dans un autre village au Nigeria. Ils ne peuvent pas s’en prendre à elle », souffle-t-elle. Car avant de s’envoler pour l’Europe, ses futurs tauliers avaient organisé une cérémonie vaudou. Un sorcier a mis en scène un rituel avec les cheveux et les sous-vêtements de Grace en guise d’offrandes. Scellant ainsi un pacte vaudou : si Grace n’obéit pas « au supérieur », la magie noire s’abattra sur elle et sa famille. Un chantage commun dans les réseaux de proxénétisme nigérians.

Grace a fini par laisser derrière elle ses anciennes croyances tribales pour se tourner son avenir. Sa demande d'asile vient d'être acceptée et elle poursuit ses démarches pour obtenir un titre de séjour pérenne. Au programme pour 2019, déjà, poursuivre les cours de français avec la Croix Rouge. Et montrer quelle femme forte et digne elle est devenue au second enfant qu’elle attend.

En Haute-Garonne, 12 anciennes prostituées accompagnées dans leur reconversion

Pour que la peur change de camp. C’est l’idée de la loi de pénalisation des clients de prostituées votée le 16 avril 2016. Il s'agit de ne plus arrêter les prostituées pour racolage passif, mais les clients pour achat d’actes sexuels. Depuis 2016, 148 clients ont été verbalisés à Toulouse, selon la mairie. Le volet social de cette loi, c’est l’aide à la reconversion : 12 anciennes prostituées ont vu leur parcours de sortie validé sur les 15 dossiers présentés auprès de la commission de lutte contre la prostitution de Haute-Garonne, depuis sa création en novembre 2017. Cela paraît peu alors que le Mouvement du Nid 31 estime à 600 le nombre de prostituées toulousaines. Mais le système est lent à se mettre en place partout. « C'est plus de 10% de l’ensemble des parcours de sortie validés en France », assure la préfecture de Haute-Garonne.

« L'un des dossiers n’a pas été accepté car la personne était sortie de la prostitution depuis trop longtemps, regrette Liliane Varga, militante du Mouvement Le Nid 31. Il faut que la sortie remonte à moins de six mois, ce qui est court. Il faut du temps pour s'extraire d'un réseau de proxénétisme. Les femmes ont encore besoin d’aide plus tard. » Le Mouvement du Nid 31 siège au sein de ces commissions depuis le 31 août, aux côtés de 19 autres membres (représentant de l’État, des collectivités territoriales, de l'Ordre des médecins, Procureur de la République, autres associations agréées...). Un dossier validé ouvre droit à une aide à l’obtention d’un titre de séjour, à une allocation mensuelle de 330 euros pour une femme seule et à un accompagnement social et d’insertion.

Rozenn Le Saint
Je suis journaliste d’investigation spécialisée dans le social et la santé (auteure avec Erwan Seznec, un autre enquêteur de Mediacités, de Le livre noir des syndicats, Robert Laffont). J’ai démarré en terre bretonne et j’arpente à présent la France, notamment pour les pages régionales de Capital et bien sûr, Mediacités.