Les comptes des sociétés qui gèrent les autoroutes viennent d'être publiés par l'Autorité de régulation chargée de contrôler les tarifs des péages et ils vont - encore - faire couler beaucoup d'encre... Le taux de marge nette moyen des sociétés d'autoroutes en 2017 ? 34,7%. En comparaison, les sociétés du CAC 40 avaient un taux de marge nette moyen de 6 % en 2016. Privatisées en 2005, les sept sociétés qui gèrent le réseau appartiennent à Vinci, Eiffage et Abertis et génèrent des profits maximum grâce à une équation simple : elles perçoivent les péages et font des investissements a minima maintenant que le réseau est mature. A Toulouse, le débat resurgit régulièrement dans une agglomération « encerclée par les péages », selon les mots de Marc Péré, le maire divers-gauche de L'Union, une commune de 11 500 habitants située au nord de la métropole. Monsieur le Maire sait de quoi il parle : il mène le combat pour la suppression du péage de L'Union, sur l'A68, depuis presque 20 ans !

D'abord élu d'opposition à L'Union, face au maire sans étiquette Georges Beney, à qui il a succédé en 2014, Marc Péré était membre du Collectif Anti-Péage A68 (CAPA 68), connu notamment pour des opérations péages gratuits en 2003. Désormais à la tête des 14 maires qui demandent la suppression du péage « le plus cher de France » (pour rejoindre la rocade Est via l'A68, les habitants de L'Union et des communes alentour doivent s'acquitter d'un péage de 50 centimes pour rouler 3 kilomètres avant de rejoindre le périphérique toulousain), Marc Péré n'abandonne pas le combat. « Depuis 2003, on a eu l'impression de se battre pour rien, reconnaît l'édile de 56 ans, chargé de mission Espace au sein du pôle de compétitivité Aerospace Valley. Mais il y a eu un moment décisif, en février 2018, avec la question orale posée par le député Jean-Luc Lagleize à l'Assemblée nationale. » Ce jour-là, le député Modem interpelle Brune Poirson, secrétaire d’État à la Transition écologique et solidaire, et demande à l’État d'envisager la suppression du péage de L'Union. La secrétaire d’État indique alors, au nom de la ministre des Transports, que la préfecture de Haute-Garonne sera chargée de mener des études d'impact pour connaître le coût et l'impact trafic d'une telle mesure. Dix mois plus tard, nous y voilà.        

Un péage supprimé en 1997 en Haute-Garonne

Le vendredi 21 décembre 2018, Marc Péré et ses confrères ont rendez-vous à la préfecture pour prendre connaissance des études. Pour autant, le maire de L'Union ne se fait pas trop d'illusion. Pour supprimer le péage, il faudrait verser à Autoroutes du Sud de la France (ASF, société de Vinci Autoroutes) le manque à gagner jusqu'à la fin de la concession initiale. Une somme que Marc Péré évalue à 12 millions d'euros. Si Toulouse métropole et le Conseil départemental ont voté des vœux, en 2016, pour soutenir la démarche, il n'est a priori pas question qu'ils mettent l'argent sur la table. Ce qu'avait fait le département de Haute-Garonne, en 1997, en payant 275 millions de francs (soit 54,6 millions d'euros actuels) pour supprimer le péage de Roques sur l'A64.

A l'époque, les habitants s'étaient mobilisés autour du slogan : « Ne pas payer pour aller travailler ». Mais en 2003, suite aux actions péages gratuits, le président du Conseil général, Pierre Izard, avait assuré qu'il ne renouvellerait pas l'opération une seconde fois. Quinze ans après, il y a peu de chance pour que les lignes bougent. D'autant plus que le ministère, lui, évalue le rachat de la concession à 100 millions d'euros ! Dans une lettre à monsieur le Maire, datée au 12 octobre 2016, Alain Vidalies, ministre des Transports de l'époque, expliquait que les recettes du péage de L'Union sont liées à celles de la barrière de Toulouse-Est, pour entretenir les 3 kilomètres de tronçon entre l'A68 et la rocade ; et qu'un rachat devait comprendre l'intégralité de ces recettes. Une question cruciale que les études de la Préfecture devraient trancher.

Les péages ont rapporté 9,8 milliards d'euros en 2017

S'il demeure combatif, Marc Péré n'est pas naïf : « Je crains que l’État ne tranche en faveur d'une demi-solution : mettre en place des tarifs spéciaux pour les riverains. Nous resterions alors encore l'un des rares péages urbains en France. » Alors, par conviction, et pour donner un peu de visibilité à son mouvement, le maire de L'Union, également vice-président de Toulouse métropole chargé des déchets, a décidé de taper un peu plus fort sur la table. Le 30 octobre dernier, au nom du groupe de gauche Métropole citoyenne, qui compte neuf élus, il a envoyé une lettre aux députés de Haute-Garonne, puis à tous les groupes politiques représentés à l'Assemblée nationale, pour demander que soit débattu, dans le cadre de la loi d'orientation des mobilités, « un amendement [permettant] une renationalisation des autoroutes avant le terme prévu des concessions ».

Les contrats courent aujourd'hui jusqu'au début des années 2030 et pourraient être résiliés par l’État moyennant le paiement d'indemnités pour les sociétés, privées de leur poule aux œufs d'or. En fait, il ne s'agirait pas de re-nationaliser les autoroutes, mais simplement d'en reprendre la gestion, le réseau appartenant à l’État. Une option très sérieusement envisagée fin 2014 par une mission d'information parlementaire réunissant 20 députés et sénateurs. A l'époque, leur rapport demandait déjà la résiliation des contrats mais envisageait la signature de nouveaux contrats, avec de nouvelles sociétés (publiques ou d'économie mixte) afin de reprendre la main sur les recettes des péages. Elles représentent 9,8 milliards pour l'année 2017, pour 1,3 milliards d'euros d'investissements. D'où des taux de marge nette extraordinaires de 28,7 % pour la moins rentable (ASF) à... 49,1 % pour AREA ! Au total, près de 8 milliards d'euros annuels pourraient tomber dans les caisses publiques et être réaffectés, par exemple, à la politique de transport. « De quoi régler les problèmes de transport collectif en France pour des décennies », écrit Marc Péré dans sa lettre aux députés.

« Un coup d'épée dans l'eau »

Le maire de L'Union n'a aucune chance d'être entendu. Pour une raison simple : le rachat des concessions coûterait entre 25 et 60 milliards d'euros d'indemnités, selon les expertises effectuées par les parlementaires il y a quatre ans. L'équivalent d'environ six années de recettes des péages, mais un argument massue quand on parle de réduction des dépenses publiques. D'autant plus qu'Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, s'y était totalement opposé. D'ailleurs, les députés n'ont même pas pris la peine de répondre à Marc Péré. Pour Jean-Luc Lagleize, « c'est un coup d'épée dans l'eau ! » Si le député Modem de Haute-Garonne rappelle qu'en 2005 François Bayrou fut l'un de ceux qui s'opposaient à la privatisation des sociétés, « le rachat des autoroutes n'est pas du tout à l'ordre du jour. Aujourd'hui, l’État veut se débarrasser de ses actifs. » En témoigne, par exemple, la vente de ses parts dans la société Aéroports de Paris.

Marc Péré n'est pas dupe. Il se doute bien que sa lettre ne mettra pas le feu aux poudres. Mais il espère que sa démarche contribuera à donner de la visibilité au combat qu'il mène inlassablement, contre le péage de sa commune.

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.