L’entretien dura près de deux heures. Deux heures d’échanges graves et déterminés dans cette antenne roubaisienne de l’AGSS, une grosse association de protection de l’enfance. De l’autre côté de la table, Élodie Willemot et Alexandre Domagala racontent leur quotidien. Celui d’éducateurs spécialisés en milieu ouvert, selon le jargon en vigueur. En clair, ils sont les « fantassins du social ». Des hommes et femmes qui, missionnés par un juge des enfants, vont au-devant des familles, sur le terrain, dans les écoles ou les domiciles, pour venir en aide aux mineurs en difficulté. Drogue, violences familiales, alcoolisme, fugue, surendettement, petite délinquance, harcèlement scolaire… Les problèmes sont multiples. Et de plus en plus complexes à régler.

« Nous sommes tous confrontés dans nos métiers à une perte de sens, se désole Elodie, adjoint éducatif forte de dix ans d’expérience professionnelle. Nous arrivons sur des situations familiales de plus en plus dégradées et tous les dispositifs de soutien (institut médico-éducatif, accueil de jour pour enfants déscolarisés, missions locales, hébergement pour enfants handicapés…) sont saturés. Il y a deux à trois ans d’attente pour les enfants autistes, par exemple. On ne peut pas travailler sans moyens. »

Alexandre, lui, n’a été recruté comme éducateur qu’en juin 2021. Il s’est passionné pour le travail avec les enfants, notamment les « profils incasables » pour lesquels il faut faire preuve d’une grande ingéniosité dans la recherche d'une solution. Six mois plus tard, il déchante : « Le don de soi a ses limites. On n’est pas dans le caritatif. Je vais finir usé. Dans dix ans, je ne suis plus là, c’est sûr... »

Un éducateur pour 31 jeunes suivis

Élodie Willemot et Alexandre Domagala font partie des 100 000 travailleurs sociaux de l’aide sociale à l’enfance chargés, avec 40 000 assistants familiaux, de s’occuper de 340 000 enfants en France. Comme une écrasante majorité de leurs collègues, ils devaient faire à nouveau grève, ce mardi 11 janvier, comme ils l'ont fait le 7 décembre dernier et comme ils ont défilé, fin novembre, au milieu de plus de 5 000 personnes dans les rues de Lille. Les actions de contestation se multiplient et touchent, pour la première fois, l'ensemble du secteur social et médico-social.

Dans le Nord, chaque éducateur en milieu ouvert suit en moyenne 31 jeunes. Le triste record de France. « S'occuper d'un jeune, c’est se soucier de sa famille, de sa fratrie, contacter l’école, le médecin…, indique Alexandre. Quand on a moins d’un jour par mois et par jeune, c’est tout simplement impossible. »

« On croise les doigts pour qu’il n’y ait pas de drame avant qu’on puisse intervenir »

La crise du Covid a aggravé la situation. A l’AGSS de Roubaix, on compte 40 à 50 entrées mensuelles pour 20 sorties. Pour faire face, le département du Nord – principal financeur de l'association – a accordé deux CDD supplémentaires à l’antenne roubaisienne. Dérisoire. Actuellement, 128 des 750 jeunes en difficulté qui y sont suivis sont laissés de côté. « On croise les doigts pour qu’il n’y ait pas de drame avant qu’on puisse intervenir, indique Élodie. Nous sommes quand-même mandatés par la justice. »

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La façade des bureaux de l'AGSS, rue Émile Moreau à Roubaix. Photo JT pour Mediacités

Image dégradée et paie de misère

Les métiers de la protection de l’enfance ne font plus rêver. À Roubaix, les départs sont nombreux - l’équipe aurait été renouvelée aux deux-tiers depuis la crise sanitaire – et les recrutements sont à la peine en raison de l’image dégradée du secteur et d’une paie de misère. En milieu ouvert, le salaire d’un éducateur débutant s’élève à 1 700 euros bruts par mois. « Soit 1 300 euros nets, précise Alexandre, pour un métier qui exige une grande autonomie, des compétences très diverses et parfois de se rendre dans des endroits dangereux. » Au fil des années, le pouvoir d'achat baisse. Les professionnels estiment aussi être les grands oubliés du "Ségur de la Santé", ce plan de revalorisation salariale des métiers médicaux initié par le gouvernement à l'occasion de la crise sanitaire.

Si la pression redouble en ce mois de janvier, c'est aussi parce qu'une loi doit prochainement être votée à l'assemblée nationale. Présentée par le secrétaire d’État à la Protection de l’enfance Adrien Taquet, elle met l’accent sur le droit de l’enfant, le maintien du lien familial ou l’instauration d’un parrainage pour chaque enfant... Mais aussi une revalorisation du salaire des assistants familiaux, la fin de l’hébergement en hôtel pour les enfants de l’aide sociale ou des sorties « sèches » – c’est-à-dire sans solution – pour les jeunes majeurs, à la source de mille maux comme Mediacités vous l’avait déjà raconté. Autant de mesures qui, si elles ne sont pas remises en cause, ne semblent pas du tout à la hauteur des enjeux.