9h30 : Elus et journalistes arrivent masqués à Lille Grand Palais pour le Conseil d’installation de la Métropole européenne de Lille (MEL). La séance est filmée mais ouverte ni au public ni aux collaborateurs. L’ancien siège de la rue du Ballon et le nouveau, le Biotope, ne sont pas assez grands pour accueillir la séance compte tenu des règles sanitaires de distanciation.

Le matin même, vers 8 heures, la candidate macroniste lilloise Violette Spillebout a officialisé dans un communiqué le soutien de son groupe (fort de trois élus métropolitains) à la candidature du maire de Mons-en-Baroeul, Rudy Elegeest. La veille, le maire de Roubaix Guillaume Delbar avait lancé un appel très clair contre le président sortant. « Personnellement, écrit-il dans une lettre ouverte, je choisirai celui qui nous assurera une métropole démocratique et pas clanique, sereine et pas plombée par les affaires, ouverte et pleine de bon sens. C'est un rendez-vous à ne pas rater. »

https://twitter.com/GDelbar/status/1280849399116070912?s=20

Gérald Darmanin, le maire réélu de Tourcoing et nouveau ministre de l’Intérieur, est le grand absent de ce conseil. Voici quelques jours, il avait pourtant pris la décision de présider Métropole Avenir, principal groupe d’opposition, qui réunit des élus de droite et les macronistes.

10h01 : Le doyen de l’assemblée et ancien maire d’Englos Jacques Pastour, 91 ans, demande aux élus de prendre place. Damien Castelain arrive dans la foulée. Jacques Pastour cherche du regard le benjamin, Maroin Al Dandachi, élu Vert… qui se trouve juste à côté de lui. Premier d’une longue série de running gag aux dépens du vieil homme.

10h10 : Alors que l’appel des membres de la MEL n’est pas terminé, on apprend que la Chambre régionale des comptes (CRC) vient de publier son rapport sur la gestion de la MEL, dans lequel les magistrats se montrent très critiques sur le déménagement du siège de la collectivité dans l’immeuble du Biotope. La loi impose qu’il soit examiné lors du conseil. Pourtant, sa présentation ne figure pas à l’ordre du jour pour le plus grand agacement des opposants au président Castelain mais aussi du président de la CRC .                  

CRC.MEL.07.2020

Dans les rangs, ça s’agite un peu. Bernard Debeer, maire d’Herlies, demande la parole. « Peut-être après », rétorque Jacques Pastour, en poursuivant la lecture du code électoral, impassible. Le maire d’Herlies se lève et obtient finalement un micro : « Il manque à l’ordre du jour le rapport de la CRC (…) Il aurait dû être présenté à cette assemblée ! » Puis l’élu sollicite une interruption de séance.

Réponse sans ménagement du doyen de l’assemblée : « Nous sommes là pour voter la présidence de la MEL ! Si vous permettez, je ne vous donne plus la parole. » Quatre rangs derrière Bernard Debeer, le Roubaisien Alexandre Garcin s’impatiente. Le micro est coupé. Quelques voix s’élèvent : « Suspension ! » Elle est accordée pour cinq minutes.

Le groupe Métropole Avenir s’éclipse pour prendre connaissance dudit rapport. Pendant ce temps, Damien Castelain s’entretient tout sourire avec Martine Aubry, rapidement rejointe par Roger Vicot. Ça s’impatiente dans les rangs, les élus de Métropole Passions communes (MPC), le groupe des pro-Castelain, veulent poursuivre le cours des choses.

10h38 : La séance reprend sans les élus de Métropole Avenir. Trois candidats se déclarent, sans surprise : Rudy Elegeest (Actions projets pour la métropole, APM) ; l’élue verte d’opposition à Villeneuve-d’Ascq Pauline Ségard (Métropole écologiste citoyenne et solidaire) ; et le président sortant réélu maire de Péronne-en-Mélantois Damien Castelain (MPC).

MEL_Elegeest
Au premier rang, le maire de Mons-en-Baroeul Rudy Elegeest, principal rival de Damien Castelain pour la présidence de la MEL. Photo Marie Tranchant pour Mediacités.

10h41 : Rudy Elegeest prend le premier la parole, alors que les élus du groupe de Gérald Darmanin reviennent dans la salle. « Je regrette que le président sortant n’ait pas accepté de débat démocratique, insiste-t-il. C’était quand vous le vouliez, où vous le vouliez. Cette élection escamotée est une forme d’anachronisme. » Il invite lui-aussi le Biotope au coeur du conseil d’installation, critiquant plus la forme que le fond : « Je déplore la façon de le présenter, par une information trop rapide, incomplète, insincère. » Son discours, de près de 25 minutes, se termine par une déclinaison de son programme : « Je vous propose d’ici la fin d’année d’ouvrir une large concertation. » A ceux qui trouvent que son projet est flou – dont son « amie » Martine Aubry –, Rudy Elegeest répond « participation », « concertation », « dialogue et gouvernance renouvelée ». Il cite Gandhi en invitant ses collègues « à être le changement que vous voulez voir » et conclut d’un ultime appel du pied : « Jusqu’au dernier moment, on a toujours le choix ! »

11h05 : Jacques Pastour appelle à présent « Madame Pauline », la candidate des Verts, à s’exprimer. « J’ai un nom de famille aussi », rétorque l’intéressée. Ce jeudi 9 juillet, ce n’est pas la journée des droits des femmes à la MEL… La candidate déroule son programme durant une quinzaine de minutes. Pauline Ségard sera applaudie par certains membres de droite du groupe Métropole Avenir.

11h21 : C’est maintenant au tour de Damien Castelain de se lancer. « Nous n’avons pas une minute à perdre », lance-t-il en préambule, faisant référence à la relance nécessaire suite à la crise. Il poursuit, critiquant la méthode prônée par son principal concurrent, Rudy Elegeest : « Nous ne pouvons pas prendre 100 jours pour préparer les 2 000 suivants. Nous avons l’obligation d’agir sans tarder. » Il faut dire que son plan est déjà prêt, exécutif compris. Et de décliner les grands axes de son programme. « Je souhaite m’appuyer sur une majorité claire, forte, loyale, poursuit Castelain. Entre 2014 et 2020, 90 % des nos 7 000 délibérations ont été adoptées à l’unanimité. Je veux un nouveau pacte de gouvernance majoritaire. Notre collectivité y gagnera en efficacité. »

Exit le consensus global à la Pierre Mauroy. Damien Castelain veut une majorité forte face à une opposition. Un fonctionnement qui rappelle celui pratiqué par Martine Aubry entre 2008 et 2014, lorsqu’elle présidait la métropole.

11h40 : Les explications de vote commencent. Marie Tonnerre-Desmet, maire de Neuville-en-Ferrain, prend la parole pour Métropole Avenir, en l’absence de son président Gérald Darmanin. Elle revient sur « l'illégalité » du non-examen du rapport de la CRC et explique pourquoi Rudy Elegeest est « le meilleur candidat ».

Intervention de Marie Tonnerre au conseil MEL

Sébastien Leprêtre enchaîne au nom du groupe MPC et indique que ses membres veulent accorder leur confiance à un « capitaine engagé et expérimenté ». Bernard Gérard, maire de Marcq-en-Baoeul, qui a réuni autour de lui une poignée d’élus de villes moyennes, choisit lui aussi Damien Castelain, celui-là même qu’il avait pourtant affronté six ans plus tôt. Les anciennes rancunes sont apparemment éteintes...

Le groupe Métropole durable et solidaire (socialiste) votera aussi Castelain, rappelle le maire de Lomme Roger Vicot. Suit un long propos sur l’exemplarité des élus. « Plusieurs membres de cette assemblée sont concernés par des poursuites judiciaires », pointe-t-il avant de rappeler son attachement à la présomption d’innocence.

12h13 : Chaque élu de la MEL prend son boîtier. Pas d’urne à dépouiller et pas de suspense en vue. Le doyen Pastour se fait expliquer la marche à suivre technique. Quelques rires fusent dans l’assemblée. Cinq minutes plus tard, le président Castelain est élu avec 121 voix sur 188 membres de l’assemblée - soit 67,98 % des suffrages. Rudy Elegeest obtient 46 voix, Pauline Ségard 11. On dénombre 9 bulletins blancs qui, selon les calculs, auraient dû se reporter sur Damien Castelain.

https://youtu.be/kCAEXYu5u3c

12h20 : Après avoir salué Martine Aubry, Damien Castelain gagne la tribune, exprime immédiatement une pensée pour sa compagne et ses enfants qui « ont subi malgré eux les attaques qui m’étaient destinées » et espère « mettre de côté les querelles de personnes et les calculs politiciens ».

12h25 : Rudy Elegeest prend la parole une nouvelle fois pour féliciter Damien Castelain et déplorer « un choix de gouvernance clivante ».

12h27 : L’heure est à la composition d’un bureau, « l’instance politique et stratégique », détaille le président de la MEL. L’exécutif sera composé de 20 vice-présidents, 7 conseillers délégués – l’un d’eux, le maire d’Escobecques (300 habitants) Alain Cambien, sera élu bien qu’il soit absent car déjà… parti en vacances – et 7 conseillers métropolitains représentants les groupes politiques. Parmi les vingt vice-présidents, peu de nouveaux et seulement quatre femmes.

La garde rapprochée de Damien Castelain se compose (dans l'ordre des vice-présidences) d’Alain Bernard (1er vice-président aux Finances), Martine Aubry (2e vice-présidence à l'attractivité, aux Relations internationales et à l’Eurométropole) puis de Bernard Gérard (voiries, qualité des espaces publics), Gérard Caudron (Aménagement et ville renouvelée), Sébastien Leprêtre (transports), Audrey Linkenheld (climat, transition écologique, énergie), Dominique Baert (politique de la ville, solidarités), Francis Vercamer (urbanisme), Bernard Haesebroeck (économie, emploi), Anne Voituriez (logement), Régis Cauche (propreté), Hélène Moeneclaey (gouvernance, métropole citoyenne), Alain Bézirard (eau et assainissement), Jean-François Legrand (agriculture), Roger Vicot (sécurité), Eric Skyronka (sports et jeunesse), Michel Delepaul (culture, tourisme), Patrick Geenens (foncier), Christian Mathon (administration et ressources humaines), Michel Colin (contrôle et gestion des risques).

13h20 : La séance est levée. Aux journalistes, le président réélu rappelle que le rapport de la CRC avait déjà été publié « en toute illégalité » (à deux reprises dans les colonnes de Mediacités, ici et , ndlr) et évoque 72 « belles pages » et 5 « pages sévères ». La concomitance de la publication avec le conseil n’est pour lui « pas un scoop, mais un petit coup politique ». Les magistrats apprécieront une nouvelle fois... Rendez-vous est pris, le 20 juillet lors du prochain conseil, pour en débattre.

Il rappelle par ailleurs qu’il a réuni « 46 fois les vice-présidents » pendant son mandat alors qu’il lui est régulièrement reproché une présidence pas assez collégiale. Et la fin du consensus qui régnait jusqu’alors ? « Ce n’est pas une mauvaise nouvelle, estime-t-il. Nous retrouvons un mode qui fonctionne. » La promesse est de réunir le bureau permanent au moins une fois par mois. Et que pense le président de l’absence dans l’exécutif de représentants de villes aussi importantes que Roubaix ou Tourcoing? « Je suis élu de tous les métropolitains, assure Damien Castelain. Il faut que ça reparte, Roubaix est une ville qui a été rétrogradée d’un siècle en un mandat. » Ambiance...

« J’avais gardé une toute petite illusion sur l’amitié et la fidélité politique… »

Les élus partent déjeuner. Parmi les premiers installés à table, Rudy Elegeest, visiblement déçu, dit être surtout triste de la tournure des événements. « Le résultat était prévisible, mais je suis satisfait d’avoir présenté ma candidature. » Il milite une nouvelle fois pour l’instauration d’une élection des élus métropolitains au suffrage universel direct et regrette un exécutif « très peu renouvelé et très peu paritaire ». « Same player shoot again, souffle-t-il. Les groupes qui se sont ralliés ont été récompensés. Comme le chante Alain Bashung, le rose a des reflets bleus, aujourd’hui. » Il déplore l’absence totale de contact avec Martine Aubry : « Elle a mon numéro depuis vingt ans, il n’a pas changé. J’avais gardé une toute petite illusion sur l’amitié et la fidélité politique… »

Pauline Ségard, elle non plus, n’est pas surprise. « On prend acte du résultat. Ce qui nous inquiète, c’est la composition de l’exécutif : quatre vice-présidentes femmes, c’est encore moins que lors du précédent mandat (il y en avait 5, ndlr). Et il y a très peu de nouveaux visages. » Stéphane Baly, candidat battu un cheveu à Lille par Martine Aubry, conclut, avec un zeste d'amertume : « Le monde d’après ressemble tristement au monde d’avant. »

Dans l'après-midi, la CGT de la MEL, syndicat majoritaire de la collectivité, publie un communiqué au vitriol dans lequel elle s'offusque devant « le spectacle lamentable des tripatouillages et petits arrangements entre soi, en famille presque, quitte à trahir ses amis de vingt ans ».

20200709_Communiqué_de_ presse_cgt_mel

Pour plus de démocratie à la métropole

La tribune hébergée par Mediacités et intitulée "Lille : pour un gouvernement métropolitain démocratique" continue de réunir de très nombreuses signatures de citoyens insatisfaits de constater comment l'élection du président de la MEL résulte de négociations opaques, ce qui aboutit à une sorte de confiscation démocratique. Le texte a dépassé les 600 signataires en une semaine. Il est toujours ouvert aux signatures.