À deux pas de la gare de Vaise, impossible de louper la devanture colorée du garage de la Claire. Entre deux coups de pince, Michel Lamberet, son propriétaire, s’accorde une pause. L’enfant de Vaise évoque son quartier - il y vit depuis sa naissance en 1962. Un endroit, dit-il, qu’il a parfois du mal à reconnaître… Depuis trente ans, le mécano est propriétaire de ses murs. Avant lui, les locaux appartenaient à son père, laitier.

« À l’époque où le quartier était industriel, il y avait beaucoup plus de garagistes, raconte-t-il, cigarette au coin des lèvres. Aujourd’hui, seul un tiers des garages sont repris. Petit à petit, tout le monde part. » Devant lui, des grues s’activent dans la rue Laure Diebold. En contrebas des barres de la Duchère, le promoteur Axis construit 3000 mètres carrés de bureaux. « Voilà ce qu’on fait maintenant, souffle Michel Lamberet. Des bureaux, des bureaux et encore des bureaux… »

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Michel Lamberet, du garage de la Claire. Photo : Pierre Lemerle.

La scène résume l'évolution de Vaise : au fil des trois dernières décennies, le quartier populaire industriel du 9e arrondissement de Lyon s’efface au profit d’un pôle économique tertiaire. « On peut le dire, ça bétonne dur ! », commente Elisabeth Bandin, Vaisoise depuis quarante ans. Cette membre du conseil de quartier retrace l’histoire de l’ancien faubourg que faisaient vivre de nombreuses industries : le Cirage noir, les lampes Claudes, les Docks lyonnais… Et bien sûr, l’usine textile la Rhodiacéta.

À son apogée dans les années 1960, elle comptait plus de 7 000 employés. Souvenir de « la Rhodia », comme l’appellent encore les anciens Vaisois, une grande roue mécanique orne aujourd’hui une place du 9e, baptisé au nom de l’entreprise. Hormis ce vestige, seuls les multiples petits garages qui résistent autour de la rue Marietton rappellent le passé mécanique et industriel de Vaise.

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Des bureaux qui sortent de terre, rue Laure Diebold. Photo : Antoine Merlet.

« Un secteur périphérique, à l’image de Vénissieux ou Vaulx-en-Velin »

En déshérence durant les années 1980, le quartier a connu une seconde vie avec l’arrivée de la ligne D du métro : station Gorge de Loup en 1992, puis Valmy et gare de Vaise en 1997. « Pendant longtemps, Vaise a été considéré comme un secteur périphérique, à l’image d’une ville comme Vénissieux ou Vaulx-en-Velin », se remémore Cédric Rousset, président du conseil de quartier. « Tout était en friche dans le quartier de l’Industrie, se souvient Gérard Collomb, élu maire du 9e arrondissement en 1995. Il n’y avait strictement plus rien. »

Dans une période où Lyon souffre de la désindustrialisation, celui qui s’installera plus tard à l’hôtel de ville fait venir du beau monde sur les rives de la Saône : Infogrames (aujourd’hui Atari), la société de jeux vidéo de l'actuel député LREM Bruno Bonnell, ou Cegid, l’entreprise d’informatique fondée par Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique lyonnais. Suivront le laboratoire pharmaceutique Bayer et le concepteur de jeux vidéo Electronic Arts.

Le 9e passe à l’heure numérique. De grands bâtiments en verre remplacent les friches. Les ouvriers cèdent du terrain aux cadres supérieurs et aux salariés du tertiaire. En 2000, est inaugurée, à Valmy, la médiathèque de Vaise ; en 2008, le cinéma Pathé et ses 14 salles. Alors que l’arrondissement avait vu sa population baisser dans années 1980 et 1990, sa démographie remonte en flèche depuis, avec aujourd’hui 50 000 habitants, dont 15 000 environ pour le seul « village » de Vaise. Corollaire, les prix de l’immobilier flambent.

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Dans le bas du quartier de Vaise. Photo : Antoine Merlet.

5000 à 6000 euros le mètre carré

« Quand je suis arrivé, la place du marché n’était pas encore piétonne », se souvient Olivier Mérindol, directeur de l’agence immobilière Laforêt, installée en plein centre de Vaise, à deux pas de la mairie. Ce spécialiste dans la vente « hors neuf » dans le 9e arrondissement garde en mémoire le premier bien qu’il a vendu en 1997, Grande Rue de Vaise. Cet appartement « qui nécessitait quelques travaux » était parti pour 1500 francs du mètre carré, soit 230 euros. Vingt-quatre ans plus tard, dans cette artère commerçante, l’une des plus chères du quartier, le mètre carré se monnaye 5000, voire 6000 euros.

« Les prix sont déments », abonde Sébastien Bourgoin, la trentaine, qui travaille dans l’informatique et s’est résigné à rester locataire. Et pourtant. Malgré la hausse vertigineuse, l’immobilier dans le 9e reste parmi le plus abordable de Lyon. Selon le site seloger.com, le prix moyen du mètre carré dans l’arrondissement s’élevait à 4300 euros début avril 2021, soit presque 1000 euros de moins que la moyenne lyonnaise. Avec de fortes disparités cependant. Quand les secteurs de Valmy et des quais de Saône explosent, le mètre carré à la Duchère fluctue entre 1800 et 2500 euros le mètre carré, selon Olivier Mérindol.

Surtout, pour de jeunes actifs désireux de devenir propriétaires, Vaise reste autrement plus attractif que la colline de la rive d’en face. « On vivait sur la Croix-Rousse et on a cherché à acheter, cela nous a fait bouger ici », confie Gabriel Perez, habitant des quais depuis un an. L’ancien faubourg du 9e est-il promis à devenir le nouveau « plateau » de Lyon ? À la sortie de l’Amap Le Panier Simone règne une ambiance toute croix-roussienne…

« Notre appart a fait une plus-value de 30% sur trois ans »

À l’image de Gabriel, ils sont plusieurs jeunes couples à avoir acheté récemment dans le quartier. Sans regret : « Notre appart a fait une plus-value de 30% sur trois ans », constate Violaine, 34 ans, propriétaire d’un T4. Cette ingénieure en hydroélectricité apprécie « la vraie petite vie de village au milieu de la grande ville, avec tous les commerces disponibles à moins d’un kilomètre. On s’est bien rendu compte des avantages de Vaise durant le premier confinement… »

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Le marché bio du mardi, à Valmy. Photo : Antoine Merlet.

Qu’elle semble lointaine l’époque où l’ancien faubourg à la réputation de quartier malfamé faisait fuir les Lyonnais ! En voie d’embourgeoisement, Vaise avec sa population encore socialement mixte attire. Signe de ce revirement, la Grande Rue, que la nouvelle municipalité écologiste projette de piétonniser, a changé de visage en quelques années. Depuis la place de Valmy, des kebabs, un revendeur de téléphone ou encore une boucherie bon marché ouvrent la rue. Mais en se rapprochant des quais - librairie, torréfacteur, épicerie en circuit court -, l’artère commerçante se « boboïse ».

« Quand on est arrivé [en 2018], il n’y avait pas de structures comme nous, indique Arnaud Lebrun, co-gérant des Bons plans de Tonton, produits de la ferme et légumes de saison au 27, Grande rue de Vaise. On a plutôt été bien accueilli par les autres commerçants. » Le magasin a vite trouvé sa place, bien plus rapidement que dans le 4e arrondissement, où l’enseigne possède une autre adresse sur le cours d’Herbouville.

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Les Bons plans de Tonton, dans la Grande Rue de Vaise. Photo : Antoine Merlet.

Épicerie en vrac et bières artisanales

En remontant vers la gare de Vaise, l’évolution est aussi palpable malgré la  mauvaise réputation du secteur. Arrivé de région parisienne il y a cinq ans, Lionel Besnier, qui travaillait dans le monde de l’édition, y a ouvert la librairie Les Mangeurs d’étoiles. « Le mélange des générations, des métiers et des cultures » l’a convaincu d’opter pour ce quartier. Ouverte en juillet 2020, sa boutique n’est que la troisième librairie de Vaise. En comparaison, un arrondissement comme le 7e en compte plus du double. Autrement dit, il y a encore de la place.

Autour du magasin de Lionel Besnier, une épicerie en vrac, l’Eldora d’Oz, a ouvert récemment, suivie d’un vendeur de bières locales et artisanales, en décembre 2020, la Chopinière. « C’est ici que ça se passe maintenant », sourit son patron Olivier Bernard. Ce spécialiste de la mousse bénéficie de la clientèle étudiante du pôle universitaire de Gorge de Loup, mais aussi d’un public de cadres des entreprises du numérique.              

Non loin de là, la Mère Brazier, épicerie comptoir plutôt haut-de-gamme, drague la même population, celle qui, en dehors des jours de télétravail, peuple les bureaux d’un secteur qu’on appelle encore « le quartier de l’Industrie » avec ses façades vitrées qui remontent la Saône en direction de Saint-Rambert. Beau comme un sou neuf, il connaît encore un déficit de commerces et d’équipements publics. Une aubaine pour ceux qui tentent l’aventure au nord de Vaise.

Au marché de la place de Paris, « le quartier s’encanaille »

Un mercredi matin, place de Paris. Au marché le plus important du quartier, les diverses « tribus » de Vaise se mélangent contrairement à son équivalent « bio » du mardi qui se tient du côté de Valmy. « On a des clients qui viennent de partout, observe Mehdi Haounane, en vendant un lot de bananes. Les premiers à arriver sont souvent ceux de Vénissieux avec le métro. Mais on vient aussi de Villeurbanne, de la Duchère… » Selon lui, certains clients arriveraient même de Dardilly ou d’Écully. Avec ses frères, le jeune homme reprend progressivement la suite de son père, qui a tenu cet étal au cœur du marché durant quarante ans.

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Sur le marché du mercredi. Photo : Pierre Lemerle.

Espagne ou Tunisie : ses fruits et légumes n’ont pas la même provenance que ceux de l’épicerie de Tonton, à quelques centaines de mètres. Mais ils sont moins chers. « Le quartier s’encanaille », plaisante un ami qui travaille de longue date avec l’équipe, en référence aux nouveaux arrivants qui poussent leurs caddies jusqu’au marché du mercredi.

Lui aussi constate le changement en cours : « Il fut un temps où le marché remontait toute la rue Roger Salengro, des deux côtés. C’est une pratique qui se perd. » La taille du marché reste cependant imposante. Paires de chaussures à cinq euros, tissus en tout genre… Les camelots s’étendent sur une bonne moitié de la rue.

Place du bruit

Retour place Valmy, au « centre Vaise ». Situé à l’embouchure de la Grande Rue, le carrefour est le point névralgique du quartier. Lieu de passage historique, il marque le croisement entre deux rues de transit, celles du Bourbonnais et de Bourgogne. Une place du bruit. À son niveau, la rue Marietton connaît sa plus forte affluence et ses pires bouchons aux heures de pointe. Une odeur de pots d’échappement que la nouvelle mairie écologiste aura du mal à faire disparaître.

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Aux heures de pointe... Photo : Pierre Lemerle.

« Ceux qui me disent que c’est la Croix-Rousse ici, ils me font doucement rigoler », lâche Pierre Tran, patron de la Cave à Valmy depuis une vingtaine d’années. Le commerçant a beau râler contre les incivilités de certains, il se félicite que Vaise ne soit pas (encore ?) un « ghetto de riches ». « C’est un quartier populaire, pas populeux », lâche-t-il.

Du côté de la mairie d’arrondissement, on acquiesce. Quand on l’interroge sur la « gentrification » en cours, la maire (EELV) Anne Braibant-Thoraval dégaine les chiffres des « logements sociaux ». Sans les quartiers prioritaires de la ville (QPV - la Duchère, Gorge de Loup et Vergoin), le 9e arrondissement affiche 30% de logements sociaux. Un chiffre supérieur à la moyenne lyonnaise bien qu’il cache des disparités importantes. Le centre-Vaise, petite zone à proximité de la mairie, n’en compte ainsi que 16%. « L’objectif aujourd’hui, c’est de continuer à réduire ce pourcentage dans les QPV [il est de 59% à la Duchère, contre plus de 80% au début des années 2010] pour l’augmenter ailleurs », expose Anne Braibant-Thoraval.

« Il n’y a plus de place pour de la restauration rapide »

En parallèle, la mairie réfléchit à diversifier l’offre commerciale de la rue Marietton. Au nord de Valmy, kebabs et tacos trustent la grande rue passante. « On est déjà seize, comptabilise Pascal Sararb, un kebabier de la rue. Il n’y a plus de place pour de la restauration rapide. »

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Dans la rue Marietton. Photo : Antoine Merlet.

« Nous souhaitons avoir une action foncière renforcée, tout comme à la Guillotière ou dans le bas des Pentes de la Croix-Rousse, confie Camille Augey, adjointe au maire de Lyon, chargée de l’économie, élue du 9e arrondissement. Nous étudions en ce moment quels sont les outils les plus adaptés. L’instauration d’un périmètre de sauvegarde du commerce d’artisanat de proximité pour permettre des préemptions pourrait en faire partie. » 

De quoi accélérer l’arrivée de commerces plus « bobos » ? Sur la rue Marietton, de nouvelles enseignes ont déjà fait leur apparition. Installée en 2017, la Biocoop a trouvé comme voisin Le Moulin, une adresse de restauration rapide, certes, mais en version bio. En face, l’épicerie de déstockage La Fourmi, prisée par les étudiants, a débuté son activité en avril. « Il y a aussi Action qui a ouvert plus haut », rappelle-t-on du côté de la mairie, en mentionnant le magasin de hard-discount qui a trouvé son public à 200 mètres de là.

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Sur la rue Marietton. Photo : Antoine Merlet.

Mais la circulation incessante refroidit encore beaucoup de commerçants. « Vous ne l’avez pas connu avant le périphérique, ironise Gérard Collomb. À l’époque, tout Lyon passait par Valmy, c’était autre chose ! » En attendant d’attirer les foules, l’artère se termine, à l’ouest, avec « le pôle automobile » peuplé de garagistes et de concessionnaires. Comme un pied de nez aux volontés écologistes de réduire la place de la voiture en ville. « Il le faudra pourtant, martèle la maire Anne Braibant-Thoraval. Nous n’avons pas le choix. »

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Rue Marietton. Photo : Antoine Merlet.

Écoles, pistes cyclables…

L'édile écologiste égrène les projets du mandat. La rue Tissot, perpendiculaire à la rue Marietton, sera piétonnisée en partie. Là où la maire de Paris Anne Hidalgo fut écolière, la ville projette de développer le groupe scolaire, avec une partie jardin. Objectif : répondre à des classes surchargées sous l’effet des nouveaux arrivants. « Un manque d’anticipation de la précédente mandature, grince Anne Braibant-Thoraval. On ne construit pas une école en claquant des doigts ! »

Des réflexions sont en cours pour ajouter des pistes cyclables dans le cadre du réseau express vélo. Alors que des travaux ont été menés pour compléter l’offre quai de Saône, la ville veut poursuivre le travail dans Vaise. Une voie pourrait concerner la rue Marietton et celle du Bourbonnais. De quoi calmer la circulation automobile ? « On en est au stade de l’étude », souligne prudemment la maire.

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Place de Valmy. Photo : Antoine Merlet.

Pour accompagner ce mouvement, une partie du stationnement, gratuit dans le quartier, deviendra payant pour mettre fin au phénomène des voitures tampons. Une mesure qui risque de faire grincer des dents alors que le conseil de quartier milite pour l’installation d’un parc relais. Le C6, qui traverse Marietton, devrait lui devenir un bus à « haut niveau de fréquence ».              

Côté nature, enfin, la maire s’engage à rendre au parc Montel sa taille initiale dès la fin des travaux de l’école de la rue Tiébold. Comme l’avait raconté Mediacités, ce parc est occupé par une école en préfabriqué malgré les promesses de la précédente mandature. Le projet de grand parc des Balmes devrait aussi amener de la verdure jusqu’à Vaise… En résumé : haro sur la voiture et en avant la végétalisation ! Dans un quartier pollué, l’offre est séduisante mais est-elle réaliste ?

« Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, il y aura toujours des voitures », pense la vaisoise Elisabeth Bandin. Au nord de la rue Marietton, le pôle automobile et ses nombreux concessionnaires semble lui donner raison. « À l’époque, j’étais allé les chercher parce qu’ils ne restaient plus que des garagistes dans le quartier, se rappelle l’ancien maire, Gérard Collomb. Maintenant, ils vont devoir aller voir ailleurs. Le quartier va muter. » À l’heure où la zone à faibles émissions (ZFE) se met progressivement en place, avec une interdiction complète du diesel prévue d’ici à 2026, vendre ou réparer des voitures dans Lyon semblera de plus en plus incongru.

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Concessionnaire à l'ouest de la rue Marietton. Photo : Antoine Merlet.

Que va devenir le pôle automobile ? « Vous n’êtes pas le seul à vous poser la question », répond Anne Braibant-Thoraval. Les départs des derniers garages et des concessionnaires promettent de nouvelles friches. Contrairement à celles des années 1980, celles-ci devraient trouver preneurs rapidement. La mairie recherche de l’espace pour des projets de crèche et, potentiellement, de nouvelles écoles.

Au garage de la Claire, Michel Lamberet est déjà fixé sur l'avenir de son institution. Après lui, la Métropole prévoit un projet immobilier en lien avec l’organisme de foncier solidaire. Une manière de répondre au besoin de logements en évitant d’accélérer la gentrification. À un an et demi de la retraite, le garagiste envisage de retarder un peu son départ… « histoire de faire chier un petit peu ». Comme l’ultime pirouette d’un quartier populaire, qui n’a pas encore lâché l’affaire.