Franklin-Roosevelt, Vitton, Emile-Zola : ces trois cours tracent un trait à travers la ville. Un axe. De quand dater sa naissance ? Au XVIIe siècle, les plaines à l’est du Rhône comptent quelques fermes et maisons éparses. C’est seulement au début du XVIIIe siècle qu’on entrevoit ses prémices. Un chemin s’est dessiné entre les parcelles de l’Hôtel-Dieu pour conduire aux quelques guinguettes le long du fleuve. Il devient un tracé de développement à la fin de ce même siècle grâce à l’architecte Jean-Antoine Morand et son projet « un plan général de la ville de Lyon » de 1764.               

Le projet commence par la place et le cours Morand (actuellement place Maréchal-Lyautey et cours Franklin-Roosevelt), avec des premiers bâtiments de cinq étages jusqu’à la place Kléber. Seules quelques constructions voient le jour avant la Révolution française, surtout autour des places. La vente des parcelles, principalement celles des Hospices civils, et les projets reprennent une décennie après. Le développement sur la rive gauche du Rhône, à hauteur de l’actuel hôtel de ville de Lyon, se dirige en direction de Villeurbanne qui ne voit pas cette emprise spatiale d’un bon œil [pour aller plus loin, voir le site du Rize].

A la fin XIXe siècle, le cours Morand (actuel Franklin-Roosevelt) et le cours Vitton progressent en route vers le chemin de Villeurbanne. Celui-ci devient, en 1902, le cours Émile-Zola, nommé par décision du conseil municipal. Les élus villeurbannais apportent leur soutien à l’engagement de l’auteur de J’accuse. Notre axe est au complet.

Cours Franklin Roosevelt, Lyon, France / Cours Franklin Roosevelt, Lyon, France
Sur le cours Franklin-Roosevelt, à Lyon. Photo : Antoine Boureau.

De nos jours, des bâtiments de cinq étages, construits pour la majorité au 19e siècle, bordent le cours Franklin-Roosevelt. Commerces en rez-de-chaussée et logements au-dessus. Ils sont agencés en îlots, d’environ 60 à 70 mètres de profondeur. L'avenue est composée de quatre voies jusqu’à la rue Duguesclin, avec deux alignements de platanes, des parkings et des trottoirs. Elle devient alors plus étroite, avec seulement un alignement de platanes et deux voies jusqu’à la limite Est du plan Morand, quelques mètres après la place Kléber.

Les bâtiments sont à partir de là plus hauts, ils comptent sept étages. Le cours Vitton ne fait que commencer. Il se déroule jusqu’à Charpennes, à l’entrée de Villeurbanne, avec ses ensembles modernes et contemporains. Né d’un sentier agricole, le cours Émile-Zola compte désormais quatre voies en double sens. Il traverse un grand nombre de points de repères, tels des marqueurs urbains, comme les Gratte-Ciel, la maison des Sports, le centre culturel, la maison de l’Image et du Son jusqu’à l’église Sainte-Athanase. Depuis 2014, plusieurs parties villeurbannaises de l’axe ont été rénovées ou sont en cours de rénovation [(re)lire sur Mediacités : Les Gratte-Ciel, un centre-ville populaire assiegé].           

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Immeubles du cours Vitton, dans le 6e arrondissement de Lyon. Photos : Antoine Boureau et Tim Douet.

Comment parcourir l’axe ? Une liaison entre Perrache et Cusset existe depuis 1913 avec la ligne 7 du tramway électrique de Lyon. Il transportait, à l’époque, 160 millions de voyageurs par an. Les travaux qui ont alors déjà bouleversé la ville s’amplifient avec la création du métro A, inaugurée le 28 avril 1978 par Valéry Giscard d’Estaing. Deux ans auparavant, il a fallu reconstruire le pont Morand afin de permettre au métro de passer entre la chaussée et au-dessus du fleuve, et s’éviter ainsi un enfouissement trop coûteux. L’évolution du bâti et des transports évolue progressivement vers la forme que l’on connaît aujourd’hui.

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Carte des tramways de Lyon au début du XXe siècle. Illustration : lyonnais.hypotheses.org

Les trois tronçons de l’axe

Trois tronçons, découpés en séquences perçues par le piéton, composent l’axe. Ils se distinguent les uns des autres par le regroupement des formes urbaines et des usages, soit les éléments qui définissent un agencement spatial (quartier, rue, bâtiment, place) en lien avec l’occupation du territoire. La premier tronçon - Ouest - est le plus défini formellement. Il s’étend du Rhône à Charpennes, est bordé d’immeubles cossus construits en îlots définis en majorité au XIXe. Sa morphologie est quasi constante jusqu’à Villeurbanne malgré une section particulière autour de l’axe du chemin de fer avec ses bureaux, rue Rambaud.

La deuxième séquence - Centre - s’étend de la place Charles-Hernu à la rue du Docteur Rollet, avec le complexe phare des Gratte-Ciel construits entre 1927 et 1934. Elle comprend un mélange d’immeubles modernes, des reliques de quartiers industriels (logements, usines et entrepôts) et quelques maisons éparses. Cette séquence s’étire presque jusqu’au centre commercial Carrefour avec ses grands ensembles qui marquent une véritable rupture.

À partir de là, débute la troisième séquence - Est - avec ses alignements en façade et, à arrière, des logements collectifs, des maisons avec jardin, des anciens logements ouvriers, des équipements et des parcs. Ici, l’urbain est plus épars.

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Le bar-restaurant Angkor, alors fermé pour cause de Covid-19, situé au niveau de la station de métro Cusset, à Villeurbanne. Photo : Antoine Boureau.

Ces trois séquences orientent nos premières intuitions de recherches. On imagine que plus on est à l’est, plus l’écologie sociale est distendue et que l’espace est avant tout traversé. Dans cette partie, les usagers et les habitants se déplacent principalement en voiture et en métro, rarement à pied. Certains piétons avancent d’un pas affairé. Les espaces les plus appropriés se trouvent derrière la rue, autour des parkings et des sorties de métro.          

« J’habite Flachet et le beau est absent de l’espace public »

Au Centre, on ressent l’attraction de Lyon. Bien que Gratte-Ciel attire une partie des habitants et des usagers, les signes d’appropriation de l’espace public restent discrets, il y a peu de signes individuels dans la rue. Enfin, dans la partie Ouest, l’espace est traversé et consommé à pied. Les transitions entre le public et le privé, entre la rue et l’intérieur des logements, se font rares. En d’autres termes, depuis les trottoirs, on observe peu de halls, peu de cours, peu de jardins collectifs... On constate alors que seuls les places, les trottoirs et les bancs servent de lieux d’échanges par temps de Covid. Les voitures roulent vers le Rhône, vers le centre de Lyon.

Street-artiste au Skate-Park Foch et arbres de la place Maréchal Lyautey, Lyon
Au skate-park Foch, en contrebas de la place Maréchal Lyautey, à Lyon. Photo : Antoine Boureau.

Et pourtant des appropriations, qui ne sont pas des prises de pouvoir mais des prises de place, se déploient dans les espaces publics. Les personnes rencontrées dans la rue les nomment des « squats », des « coins », des « impasses », des « cours », des « spots », des « fontaines », des « halls », des « bancs »… Le confinement « n’a rien changé, des gens squattent dehors », observait, il y a quelques semaines, Hafid, cantonnier. Les masques en plus qui jonchent le sol.

À Gratte-Ciel, un grand nombre d’habitants et d’usagers font vivre l’espace public, mais rares sont les points d’arrêts. Pourtant, des chauffeurs de taxi se retrouvent toujours au même croisement de l’axe avec l’avenue Henri-Barbusse. À Charpennes, subsistent encore des « morceaux de campagne » tel un ancien relais de poste caché derrière le spot quotidien des lycéens, devant Mc Do. Place Kléber, des habitants nous racontent leur journée de marche et la transformation du quartier, de plus en plus mixte. Place Maréchal-Lyautey, des jeunes de Cusset aiment venir à la fontaine, c’est leur « coin » qu’ils partagent avec les nounous, les boulistes, les manifestants et les lycéens. D’autres diront c’est notre « arbre »...En d’autres termes, sous le masque apparent d’une route bien définie, l’écologie sociale urbaine de notre axe d’étude est en pleine redéfinition.

Un axe vécu

Dès que l’on évoque leur rapport aux espaces publics, à l’axe et à la ville, les personnes interrogées nous racontent le temps du premier confinement. Ce cercle d’un kilomètre de rayon leur a offert un nouveau territoire à explorer. Un espace en réalité souvent méconnu. On ne va plus « à la montagne » ou même « au parc », on découvre son environnement immédiat. La carte des possibles s’est réduite drastiquement, du « monde entier à l’exception des pays en guerre » à « presque rien », résume Colette. Qui ajoute : « Je comprends pourquoi on a l’habitude de prendre les transports, d’aller plus loin. J’habite Flachet et le beau est absent de l’espace public. Ici il n’y a rien de beau à se mettre sous l’œil à un kilomètre autour, c’est triste. »

Habitante de la rue Pierre Cacard à Villeurbanne
Une habitante de la rue Pierre-Cacard, à Villeurbanne. Photo : Tim Douet.

Quelques jours plus tard, nouvelle rencontre à Gratte-Ciel avec Pascale. Elle renchérit : « Pendant le confinement c’était triste, plus de balade sympathique à l’exception des Gratte-Ciel. Je trouve tout moche à un kilomètre autour. Moi ce que j’aime, c’est aller à la Feyssine ou au parc de la Tête d’or. Ce sont les deux seules solutions quand tu as envie de nature sans prendre la voiture. »

Ces lieux reviennent régulièrement dans nos entretiens. Leurs noms résonnent comme des espaces de bien-être. Pourquoi ceux-là et pas d’autres ? Nicolas qui habite sur le cours Emile-Zola nous apporte un élément de réponse : « Ici c’est trop urbain, il y a trop de bruit de voitures, de motos. Cet axe, c’est l’enfer. Je cherche des lieux apaisants pour sortir. Ici c’est étouffant, tu es entre quatre murs chez toi et quand tu sors, tu es encore entre quatre murs, entre les immeubles. »

« Au bout de la rue, c’est un autre monde alors qu’ici on se croirait à la campagne »

Aventurons-nous dans les rues et ruelles adjacentes. Malgré sa végétalisation, l’axe, décrit comme « agressif » par Corine qui sort le moins possible sur le cours Emile-Zola, donne peu envie d’être investi. Elle prend en revanche soin de son impasse : « Au bout de la rue, c’est un autre monde alors qu’ici on se croirait à la campagne. » Plus on s’éloigne du Rhône pour se rapprocher du périphérique, plus on découvre que dans les rues adjacentes les habitants occupent et transforment au quotidien des espaces non définis.

Prenez la place des Passementiers, située non loin de Charpennes, elle est réellement investie avec ses usagers et ses habitants. On y retrouve des jeunes et des anciens, qui vivent dans les rues alentours. Les habitués de la place, reconnaissent les nouveaux en un clin d’œil. Dans un autre style, l’esplanade Geneviève-Anthonioz-de-Gaulle et sa cheminée, non loin des Gratte-Ciel, cultive aussi son identité avec, de façon implicite, une zone pour ceux qui promènent leurs chiens, une autre pour les enfants.

Lorsqu’on interroge les habitants sur leur quartier, tous évoquent les travaux de renouvellement urbain : ceux du cours Emile-Zola, le doublement des Gratte-Ciel. Mais également les constructions et les rénovations des bâtiments qui racontent les évolutions du quartier.

Quintina, réfugiée italienne arrivée en 1962, habite aujourd’hui à République après avoir vécu au Tonkin et à Charpennes. Pour elle, les rues adjacentes représentaient une vraie diversité : « Avant, il y avait plein d’espace avec des petites maisons, le Secours populaire, le club de judo de mon fils, etc. Tout a été rasé il y a quelques années. Des immeubles, des immeubles, des immeubles… Un peu plus loin de l’axe, rue Descartes, il y a encore des ateliers, des usines, mais ici, rue Gervais-Bussière, tout disparaît. »

Quintina sur son balcon, rue Gervais Bussière, Villeurbanne
Quintina sur son balcon, rue Gervais-Bussière, à Villeurbanne. Photo : Antoine Boureau.

Le coin de l’architecte-urbaniste

Pour un architecte-urbaniste il est commun de définir les typologies architecturales et les morphologies urbaines que l’on étudie pour la recherche ou les projets. Cela passe par une étude de terrain en lien avec les plans, les cartes, les images satellites, le travail photographique et surtout le dessin. On effectue des relevés techniques, on dessine des coupes, des plans mais on peut aussi travailler avec le sensible et les ambiances, par le croquis, la vidéo ou le son.

Je souhaitais proposer des micro-enquêtes ethnographiques à l'appui des images produites par les photographes Antoine Boureau et Tim Douet. Ensemble, nous souhaitons créer une grille du vivant et des usages dans les espaces partagés métropolitains. L’objectif est d’étudier les espaces publics où se définissent une gradation accessible et progressive vers l’intime. Des espaces témoins d’une écologie sociale particulière.

Mais cette étude sort du cadre conventionnel. Elle est imprégnée par une situation particulière, celle de la crise du Covid, des confinements, des rayons d’accessibilité de 1 à 10 kilomètres, des couvre-feux… Dans l’axe, durant notre enquête, tous les bars, les restaurants, les cinémas et les musées étaient fermés. Les commerces étaient quelques fois ouverts. En deux mots, le quotidien de la ville est perturbé. Et pourtant l’urbain perdure, malgré un sentiment de « ras-le-bol ». Notre étude ne peut plus prétendre représenter une situation stable et définie. Elle n’est qu’une capture sensible à un moment donné.

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Devant un commerce de restauration rapide à Villeurbanne. Photo : Antoine Boureau.

 

Le regard urbanistique prend ici du sens dans le détournement de l’espace conventionnel, le détournement des quotidiens et le détournement de la méthode. La situation des commerces, des bureaux et des transports ne cesse d’être modifiée tout comme la rue et les usages. Aussi, il ne s’agit plus de créer un savoir relatif aux sciences humaines, mais plutôt de questionner l’invention du quotidien dans l’environnement qui évolue. Nous identifions une temporalité flexible, entre les souvenirs et l’instant présent. Parfois les habitudes parlent plus qu’avant et le spontané devient exceptionnel. Bref, tout est en chantier.

A travers notre travail, nous espérons initier un regard sur ce que les usagers et les habitants créent le long de l’axe, dans une période en mouvement, symbole de l’anthropocène. Cette nouvelle ère, qui à cause de l’impact des activités humaines a induit une crise de l’habitabilité de la planète. Espérons que notre enquête permettra de mettre en lumière les quelques lueurs d’urbanité encore étincelantes dans la métropole du Grand Lyon.

Jérémy Cheval

Invitation à la lecture :

  • Michel De Certeau, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, France,  Folio essais, 2014 - première édition 1980.


Retrouvez l'ensemble des articles de notre série Urbanité : des berges du Rhône au périphérique, enquête le long d'un axe sur notre page spéciale :

Axe

Nous avons l’intime conviction que les alternatives sociales et spatiales de cette tranche urbaine - cet axe composé des cours Roosevelt, Vitton et Zola - sont observables dans l’ouverture des espaces partagés. Peut-on comprendre en tant que piéton les différences sociales dans ces lieux occupés et traversés au quotidien ? Comment peut-on analyser et révéler les signes d’occupation, d’activité, de commerces et les symboles marqueurs d’inégalités urbaines ? Et tout cela en temps de Covid…

Avec notre projet Urbanité nous questionnons nos interactions — avec des lieux ou des gens — dans les espaces semi-publics et publics. Ces interactions sont-elles du même type tout au long de l’axe ? Ont-elles une influence sur notre bien-être par les temps qui courent ? Peut-on déceler des nouvelles pratiques, des nouvelles alliances, des nouveaux phénomènes urbains ? Ce sont ces questions qui nous animent à travers l’étude de cet axe.

Notre méthode de travail emprunte des outils à l’anthropologie visuelle, à l’ethnographie et aux études urbaines et interdisciplinaires. Elle se démarque en donnant une place centrale à l’intuition, au sensible, à l’ouverture et en plaçant le processus photographique et artistique au centre de l’enquête. Elle permet de rendre compte qu’une rue est aussi un espace de vie partagé.

Outre la publication d’une série d’articles dans Mediacités, Urbanité, qui a bénéficié d’une aide de l’Etat, via l’Agence nationale de la recherche, au titre du programme d’Investissements d’avenir, donnera lieu à une exposition dans l’espace public afin de continuer à questionner les usages et la connaissance de l’axe. Il s’agira également de mettre en avant des points de vue qui montrent des usages alternatifs le long de ces avenues.