Depuis mai dernier, à travers la série « Le long de l’axe », Mediacités décortique sous tous les angles le « trait » urbain formé par les cours Franklin-Roosevelt, Vitton et Emile-Zola, du très cossu 6e arrondissement de Lyon aux confins de Villeurbanne bordés par le périphérique. Après avoir questionné les caractéristiques des secteurs de cet axe, puis avoir exploré les frontières floues entre espace public et sphère privée, les photographes Tim Douet et Antoine Boureau tirent le portrait de huit habitants ou travailleurs des trois cours, à travers leurs visages et leur environnement immédiat.                     

1/ Nicolas - résident de « la bananière »

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photos : © Antoine Boureau et Tim Douet.

Nicolas : « Quand je sors, je vais ailleurs, ici c’est trop urbain, c’est étouffant. À l’intérieur, tu es entre quatre murs et sur le cours Émile-Zola, tu es entre les immeubles. "La bananière", c’est le petit nom de mon immeuble, le dernier avant le carrefour entre la rue Anatole-France et le cours Émile-Zola [à Villeurbanne]. Il n’y en a pas deux comme lui [sa façade n’est pas plane]. Quand je me balade, je cherche des lieux apaisants comme les quais du Rhône, au bord de l’eau. Le bruit influence vachement notre bien-être. »

2/ Corinne - brocanteuse à Charpennes

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Photos : © Antoine Boureau

Corinne : « À la sortie de l’impasse, il y a la bouche de métro et ça y est, c’est la ville, on ne fait plus attention à ce qu’il y a autour de nous, on avance comme des robots. Alors qu’ici, dans ma brocante, c’est un autre monde. On se croirait à la campagne ! L’accès à notre espace partagé est fermé la nuit. Chaque occupant a la clef. Il nous arrive de boire des coups dehors. Cela n'a jamais posé de problème avec mes voisins. »

3/ Hafid - balayeur-observateur du cours Zola

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Photos : © Antoine Boureau

Hafid : « Chaque jour, je ramasse autour des parkings et dans les bacs à fleurs des bières vides, du papier, des cigarettes… et maintenant des masques. Vingt par jour environ. Cela fait plus de vingt ans que je travaille à Villeurbanne et, ici, le quartier de Cusset change vite. On ne peut pas rivaliser avec la démolition des immeubles. Les plantes dans la rue, c’est bien, mais les petits bosquets comme ils font maintenant, ce n’est pas pratique, ça garde tous les déchets. »

4/ Thomas – jardinier bénévole des Gratte-Ciel

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Photos : © Tim Douet

Thomas est membre de l’association Pystiles, qui anime des ateliers, notamment de jardinage, sur la friche des Gratte-Ciel : « Ce lieu aux Gratte-Ciel [la zone d’aménagement au nord du centre-ville de Villeurbanne fait l’objet pendant trois ans d’occupations temporaires] construit à partir de récupération et entouré de jardins, c’est peut-être la nouvelle utopie à vivre. Mon lien émotionnel avec la nature est réel. D’autres gens s’engagent pour cette cause. La population semble prête pour la transition écologique. C’est quand même incroyable : nous sommes sur un hectare de friche en plein centre-ville de Villeurbanne et on trouvera là des structures qui promeuvent réellement une démarche locale et écologiquement responsable comme La Ferme des artisans ou Le Laboratoire extérieur des Gratte-ciel. Mais dans deux à trois ans, seront ici construits des immeubles. Le programme est déjà choisi. »

5/ Bahareh - des rues de Téhéran au 6e arrondissement

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Photos : © Antoine Boureau et Tim Douet

Bahareh : « La rue, ce n’est pas chez nous. Ce n’est pas comme dans mon enfance, à Téhéran, où l’on se retrouvait tous dehors. Pour laisser les enfants jouer à l’extérieur, il faut aller au parc de la Tête d’or. Dommage que la rue ne soit pas plus accueillante… Moi, je fais tout à pied et j’ai remarqué qu’en fonction des gens avec qui je marche dans la rue, les regards des autres sont différents. J’ai un ami black, quand on se balade, je sens beaucoup de méfiance, alors que ce n’est pas du tout le cas quand je suis avec des Français blancs… Quand je me promène, je sors rarement du 6e arrondissement. D’ailleurs, le pont de la voie ferrée, c’est une frontière. À part pour aller chez mon ORL je ne vais jamais dans cette direction. »

6 et 7/ Jeff et Walid - promeneurs de la place Maréchal-Lyautey

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Place Maréchal Lyautey, Lyon, France / Place Maréchal Lyautey, Lyon, France
Photos : © Tim Douet et Antoine Boureau

Jeff : « Moi qui ne peux plus bouger, j’aime bien venir sur la place du Maréchal-Lyautey voir du monde. Ça fait du bien après la solitude du confinement. Ici, il y a des cours de yoga dehors et de temps en temps, quand il est là, je joue à la pétanque avec Jérôme, un habitué de la place. »

Walid : « Jeff a une grande connaissance du cinéma et c’est agréable d’en discuter avec lui. J’apprends plein de choses et pour lui, nos échanges lui donnent une motivation pour sortir prendre l’air sur cette place. »

8/ Alice - archiviste de « choses trouvées dans la rue »

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Photo : © Antoine Boureau

Alice : « Je cours dans le quartier et je change de rue régulièrement. Spontanément, moi qui habite à République, je vais vers Gratte-Ciel, je ne vais pas dans le 6e arrondissement. Pendant le confinement, on se retrouvait toujours dans les mêmes espaces avec ma fille et les voisins. Les trottoirs larges nous poussent à jouer et on peut se parler sans être trop proche et sans empêcher le flux. Avoir un enfant a multiplié ma connaissance du voisinage. L’axe n’est pas si désagréable et depuis la fin des confinements, les gens l’investissent plus, tout est plus vivant, je ressens moins de grande scission sociale. Sur ce mur, derrière moi [voir la photo ci-dessus], à part la broderie de ma grand-mère, j’ai affichée des choses trouvées dans la rue. »

Dialogues en photographie : raconter un lieu par les gens qui le vivent

Ces diptyques photographiques publiés dans nos pages sont aussi à retrouver, avec d’autres, dans une exposition déployée dans les stations de métro Foch, Gratte-Ciel et Cusset, dans le cadre du projet Urbanité, porté par les photographes Antoine Boureau, Tim Douet et l’urbaniste architecte Jérémy Cheval.

Urbanité s’inscrit dans la démarche de Dialogues en photographie, association cofondée à Lyon, en 2013, par Antoine Boureau et Lucie Moraillon. Dialogues en photographie cherche à relier l’art, la culture et les gens en construisant des projets autour de la photographie qui mêlent artistes, habitants et problématiques de territoire. L’association organise des résidences de création et des ateliers d’accompagnement à la réalisation de photographies. Un ou plusieurs artistes sont invités à développer un projet auprès d’un groupe en lien avec une structure d’un territoire donné (centre social par exemple). L’enjeu : faire en sorte qu’un lieu soit raconté par les gens qui le vivent.

L’association tient enfin à restituer ses travaux dans l’espace public pour toucher un large public et créer de nouveaux espaces de rencontres. Ses dernières actions ont donné lieu à des expositions sur la façade de la grande barre des Minguettes à Vénissieux, démolie en avril 2021, dans la rue du Capitaine Ferber, à Caluire-et-Cuire, via une fresque toujours en place, et donc dans trois stations de la ligne A du métro lyonnais avec Urbanité.

Retrouvez les articles de notre série « Le long de l’axe » sur notre page spéciale

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Nous avons l’intime conviction que les alternatives sociales et spatiales de cette tranche urbaine – cet axe composé des cours Roosevelt, Vitton et Zola – sont observables dans l’ouverture des espaces partagés. Peut-on comprendre en tant que piéton les différences sociales dans ces lieux occupés et traversés au quotidien ? Comment peut-on analyser et révéler les signes d’occupation, d’activité, de commerces et les symboles marqueurs d’inégalités urbaines ? Et tout cela en temps de Covid…

Avec notre projet Urbanité nous questionnons nos interactions — avec des lieux ou des gens — dans les espaces semi-publics et publics. Ces interactions sont-elles du même type tout au long de l’axe ? Ont-elles une influence sur notre bien-être par les temps qui courent ? Peut-on déceler des nouvelles pratiques, des nouvelles alliances, des nouveaux phénomènes urbains ? Ce sont ces questions qui nous animent à travers l’étude de cet axe.

Notre méthode de travail emprunte des outils à l’anthropologie visuelle, à l’ethnographie et aux études urbaines et interdisciplinaires. Elle se démarque en donnant une place centrale à l’intuition, au sensible, à l’ouverture et en plaçant le processus photographique et artistique au centre de l’enquête. Elle permet de rendre compte qu’une rue est aussi un espace de vie partagé.

Outre la publication d’une série d’articles dans Mediacités, Urbanité, qui a bénéficié d’une aide de l’Etat, via l’Agence nationale de la recherche, au titre du programme d’Investissements d’avenir, donnera lieu à une exposition dans l’espace public afin de continuer à questionner les usages et la connaissance de l’axe. Il s’agira également de mettre en avant des points de vue qui montrent des usages alternatifs le long de ces avenues.