«Aïe ! » La tête dans le buisson, Lydia retire doucement sa main égratignée par les épines. « Les roses sont farouches cette année », rigole la retraitée en déposant le fruit de ses efforts, quelques boutons de rose à peine éclos, dans son panier en osier. « T’as pas la technique, il faut les attraper par en dessous », s’amuse Andrée, à moitié engloutie dans le bosquet voisin.

Ce matin de mai 2021, elles sont une dizaine de femmes, sexagénaires pour la plupart, à se livrer à cet étrange ballet, au pied des tours du chemin du Grand Bois, à Vaulx-en-Velin. Dans ce petit espace de verdure, à deux pas du quartier du Mas du Taureau, s’épanouissent 80 pieds de rosiers. Le printemps est presque passé, c’est l’heure de la récolte.

Projet « poético-agricole »

La tradition s’est installée depuis plus de cinq ans. Lydia, André, Philippa, Magalie et les autres cueillent une à une les fleurs, avant de les trier et de les faire sécher. Les mains et les paniers s’imprègnent peu à peu d’une odeur douce. Dans quelques mois, la récolte sera distillée à l’occasion d’une fête de quartier pour produire quelques litres d’eau de rose made in Vaulx-en-Velin. Une fierté locale doublée d’une vraie réussite collective, que Mediacités a suivi tout au long du millésime 2021. 

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Au "petit bois", 80 pieds de rosiers ont été plantés par les habitants. Photo : MP

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Cueillette des roses à Vaulx-en-Velin en mai 2021. Photo : MP

Le projet « poético-agricole » a pris racine à partir de 2014, du côté de Mermoz, dans le 8e arrondissement de Lyon. A l’époque l’artiste-paysan Thierry Boutonnier participe à une résidence dans le quartier. Au détour d’une rencontre, des habitants lui servent de l’eau de rose. Comme un déclic. « On était en pleine guerre en Syrie. La rose de Damas est un symbole fort de l’hospitalité et de la manière donc les gens peuvent vivre ensemble. Nous avons décidé d’en planter et de distiller les fleurs pour créer une œuvre vivante et pérenne », se souvient-il.

Deux ans plus tard, la petite expérience est dupliquée dans différents quartiers de l’agglomération, dans le cadre de la biennale d’art contemporain : Gerland, Givors, Rillieux-la-Pape, Saint-Cyr-au-Mont-d’Or et Vaulx-en-Velin se piquent à leur tour d’horticulture.

Vie collective 

Au Mas du Taureau, Jacqueline El Ouaraki, dit « Jack », narre avec gourmandise le lancement du projet. « On a planté les rosiers avec les habitants, c’était une petite aventure. Aujourd’hui les roses ont bien grandi », se souvient cette figure du monde associatif local. Pour aller plus vite, la pelleteuse d’un chantier en cours dans le quartier est réquisitionnée pour creuser les trous. Les mamies du coin arrosent les plants pendant les chaleurs estivales.

« Ici les gens viennent de toutes les origines, du Moyen-Orient et du Maghreb, raconte Jack. Moi j’ai grandi au Maroc où la culture de la rose est très importante. Quand je sens ces fleurs, je me transporte par la pensée… C’est important d’avoir des souvenir positifs de notre histoire, de nos origines. »

Pour l’heure, l’eau de rose est encore en devenir. Jack et sa bande de copines sont interrompues par la pluie et trouvent refuge dans les locaux de Bricologis, une association qui propose des ateliers bricolage et un espace ressource pour les habitants, devenu le quartier général des « gardiennes des roses ». On s’y retrouve autour d’un thé à la menthe et de baklavas pour trier une par une les fleurs, avant de les disposer dans un grand séchoir fabriqué pour l’occasion. « On papote beaucoup, on se donne des nouvelles, c’est l’un des seuls lieux de vie collective dans le quartier », témoigne Philippa.

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Les roses sont triées par les habitants. Photos : MP

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L'association Bricologis est devenu le quartier général des "gardiennes des roses". Photos : MP

Cape de super-héros

Septembre 2021. Trois mois ont passé. Ce mercredi après-midi, le « petit bois », comme les riverains l’appellent, revêt ses habits de kermesse. Des dizaines de gamins courent entre les stands installés le matin même. Les quiches faites maison s’échangent de main en main et la cafetière tourne à plein régime. Un rutilant alambic en cuivre trône sous un arbre, posé sur un réchaud à gaz. Quelques volutes de vapeur s’en échappent déjà.

Thierry Boutonnier s’active. « Qui peut m’apporter un seau d’eau ? » lance-t-il aux enfants venus lui prêter main forte. La petite troupe ne passe pas inaperçue : l’artiste-paysan arbore un casque de chantier jaune sur la tête. Le maître de cérémonie et ses « assistants distillateurs » portent aussi une cape de super-héros rose flashy sur le dos. « La mise en scène fait partie du jeu. La distillation doit être une fête qui redonne du pouvoir d’agir aux habitants », explique Thierry Boutonnier.

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L'artiste-paysan Thierry Boutonnier explique le fonctionnement de son alambic aux habitantes. Photo : MP

L’artiste se lance dans un show à moitié improvisé, explique le fonctionnement d’un alambic – « des tuyaux qui captent les nuages » - dans une tirade mi-scientifique mi-poétique et harangue la centaine de participants attroupée autour de la machine d’où s’écoulent les premières gouttes d’un puissant hydrolat de rose. « Mes amis, une eau pure comme celle-ci, ça vous coûterait un bras en centre-ville ! », s’amuse Thierry Boutonnier. Quelques heures plus tard, près de cinq litres ont rempli goutte à goutte des dizaines petits flacons. Ils seront vendus à un prix modique.

« Cet été je suis allée au Maroc, j’en ai ramené quatre litres ! »

Dans le public, des femmes et des enfants pour l’essentiel, l’événement ravive les souvenirs. Comme ceux de Saddia, habitante du quartier depuis 32 ans, qui se revoit à 15 ans chez son oncle « du côté de Ouarzazate » au Maroc lors de la fête de la rose locale. « L’eau de rose, c’est très important pour moi, j’en parle tout le temps. Cet été je suis allée au Maroc, j’en ai ramené quatre litres ! Alors pouvoir en faire ici, c’est magnifique », se réjouit-elle.  

« Ma mère, ma tante, ma grand-mère faisaient toutes leur eau de rose à la maison », se souvient Nadia, originaire de la région de Constantine en Algérie. Un voisin est venu l’avertir qu’une distillation était en cours en bas de chez elle. « Je suis venue donner quelques conseils », rigole-t-elle.

Pour Sissi, 35 ans, son bébé dans les bras, l’odeur est surtout associée à sa mère, d’origine malgache, avec qui elle a participé à la plantation des rosiers il y a cinq ans : « Elle utilise des fleurs dans l’alimentation par exemple. Ce projet permet aux personnes âgées de transmettre leur culture d’enfance, c’est une vraie richesse. »

Gâteaux, remèdes et cosmétiques

Entre deux souvenirs, chacune y va de sa recette ou de son astuce. « Dans les gâteaux, ou bien quelques gouttes dans le café c’est incroyable. Essayez, vous verrez ! », glisse Nadia. « Moi tous les soirs je prends une compresse et je me nettoie le visage avec, c’est mon secret beauté, s’amuse Saddia. Sinon quand les enfants ont de la fièvre je mets de l’eau de rose au frigo, puis bien fraîche sur le front. C’est magique ! ».

Les non-initiées peuvent toujours aller se former quelques mètres plus loin au stand de naturopathie tenu par Yamina. Présidente de l’association Fitra Nature elle organise des ateliers à Vaulx-en-Velin. Aujourd’hui elle propose de réaliser une crème cosmétique à l’eau de rose. « C’est très gratifiant pour les habitants. Ils accèdent à des produits nobles, ils repartent avec un produit digne des grandes parfumeries », se félicite-t-elle.

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Après plusieurs heures de fonctionnement, l'alambic a produit près de 5 litres d'hydrolat de rose. Photo : MP

Régulièrement, Yamina propose aux habitants du quartier des balades urbaines pour découvrir la flore locale. Au printemps, le tilleul du parc voisin a été transformé en tisane. L’été dernier c’était au tour du plantin, une herbe omniprésente, de servir de base à un baume antimoustique. « On essaie de casser cette image de béton de Vaulx-en-Velin. On a un écosystème merveilleux, on veut que les habitants se réapproprie la nature autour d’eux », résume Yamina.

« Il y a une tradition paysanne dont il reste des traces ici »

A Vaulx-en-Velin, les plus âgés se souviennent encore des grands champs qui tapissaient la commune, avant que les premières « ZUP » grignotent le paysage. Beaucoup évoquent le cardon vert, une plante originaire d’Afrique du Nord à mi-chemin entre la blette et l’artichaut, qui a longtemps fait la fierté des maraîchers du coin, avant de tomber en disgrâce. « Jusque dans les années 1970, on vivait vraiment entourés de champs ici. Et encore aujourd’hui la nature est très présente. Si vous montrez une photo d’ici à quelqu’un qui ne connaît pas le quartier, il ne vous dira jamais qu’il est à Vaulx », assure Lydia, 72 ans et autant d’années passés sur la commune.   

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Les habitantes remplissent des flacons d'eau de rose, qui seront ensuite vendus pour un prix modique. Photo : MP

« Il y a une tradition paysanne dont il reste des traces ici, abonde Thierry Boutonnier. Les quartiers ont une proportion très importante de parcs, avec des espaces naturels et communs qui n’existent plus dans le cœur des villes. »

Reste un mystère, que les distillateurs d’eau de rose n’ont pas encore percé : bien que plantés au même moment et distants de seulement quelques kilomètres, les rosiers de Vaulx-en-Velin, Givors, Mermoz ou Rillieux produisent des eaux de rose aux arômes assez éloignés. « L’exposition au soleil ou le travail des habitants jouent bien sûr, mais il y a aussi un aspect magique, comme dans n’importe quel terroir », se réjouit Thierry Boutonnier.

Un mystère qui ferait écho à la dimension symbolique de ces fleurs, estime de son côté Mohammed El Amraoui, écrivain et poète venu proposer un atelier d’écriture aux habitants autour du thème des roses. « Cette fleur fait appel à l’émotion et au partage, c’est ça qui fait que ce projet perdure depuis des années », croit-il. Et de citer un dicton populaire maghrébin : « Il reste toujours un peu de parfum à la main qui donne des roses. »

Mathieu Périsse
Mathieu Périsse collabore avec Mediacités Lyon depuis juin 2017, convaincu de la nécessité d’une information locale indépendante et percutante. Lyonnais de naissance, il a d’abord travaillé pour la radio (Radio France, RTS), notamment lors de reportages longs-formats à l’étranger (Afghanistan, Biélorussie, Chypre, Burkina Faso…). Membre du collectif de journalistes We Report, il écrit régulièrement pour Mediapart, journal pour lequel il a enquêté pendant un an sur la pédophilie dans l’Eglise catholique (également en lien avec Cash Investigation).