«Dès le lendemain de l’annonce du confinement, tout était à l’arrêt aux Herbiers. Il n’y avait plus personne. » Fabien Moreau, PDG type trentenaire en jean baskets, a dû mettre ses 70 salariés au chômage partiel dès le premier jour de confinement, le 16 mars dernier. Pas le choix : le cœur de métier de sa PME, Cosika, est de repenser la décoration d’intérieur chez les particuliers. « Je perds 18 000 euros de chiffre d’affaires chaque jour », s’alarme-t-il. Dans la zone artisanale et commerciale où il est installé, au sud ouest de la ville vendéenne, on n’aperçoit qu’une poignée de salariés et surtout des parkings déserts.

D’habitude, ils sont complets. Et pour cause : dans ce petit coin du bocage vendéen, les créations d’emploi sont depuis des années supérieures d’un tiers à la moyenne française. Enquête statistique après enquête statistique, le taux de chômage y reste invariablement l’un des plus bas du pays. Bienvenue aux Herbiers, 16 000 habitants (30 000 dans la communauté de communes), une dizaine de zones d’activités, un modèle de dynamisme économique et un bon étalon de la glaciation que connaît aujourd’hui l’activité du pays sous coronavirus.

Les Herbiers, à 70 km de Nantes, une zone reputee pour son taux de chomage incompressible
Les Herbiers, à 70 km de Nantes, une zone réputée pour son taux de chômage incompressible. / Photo : Maxime Becker

Ici, même les plus gros employeurs industriels ont fermé leurs grilles. Les chaînes de fabrication du leader français des fenêtres en aluminium, K-Line, prennent la poussière depuis deux semaines et la quasi-totalité des 1 435 salariés qui les font tourner restent cloîtrés chez eux. Tout comme les 1 300 employés du constructeur de bateaux Jeanneau (groupe Beneteau), dont les morceaux de yachts et de vedettes s’enracinent derrière un hangar. L’ouverture du Puy du Fou, qui lance habituellement la saison estivale de la très touristique Vendée, a été repoussée de plusieurs semaines. Optimiste, le parc de loisirs aux plus de 2,3 millions de spectateurs annuels, qui s’étend sur près de 80 hectares dans la campagne des Herbiers, table désormais sur un accueil du public le 25 avril.

« Sur mes 60 entreprises clientes, 55 ont fermé », s’abasourdit Karine Sachot, responsable de l’agence d’intérim Polygone, située à deux pas du centre historique. Son activité a chuté de 95 % ! La majorité des travailleurs herbretrais se retrouvant sans emploi, « la ville est déserte, témoigne Françoise Liaigre, tenancière d’une boucherie située elle aussi dans le petit cœur de ville. Il n’y a pas de circulation, on peut presque marcher sur la route. »

Les pieces des bateaux de Jeanneau (groupe Beneteau) senracinent derriere un hangar
Les pièces des bateaux de Jeanneau (groupe Beneteau) s'enracinent derrière un hangar. / Photo : Maxime Becker

4,4 % de taux de chômage

Les Herbiers, ville fantôme… Quel contraste pour celle qui est régulièrement érigée en modèle de dynamisme par les statistiques gouvernementales et les médias. Car ce petit bout de Vendée situé au milieu de nulle part, à 70 kilomètres de Nantes, 80 de l’océan Atlantique et 90 d’Angers, est surtout connu pour son miracle économique matérialisé par un taux de chômage de la zone d’emploi incroyablement faible : 4,4 %, seulement contre 8,1 % au niveau national.

« C’est le taux le plus bas de France », situe Laurent Soullard, directeur de l’agence Pôle Emploi des Herbiers. Un chiffre qui s’expliquerait « par la multitude des entreprises et des secteurs d’activités », selon lui. Mais aussi par le nombre d’entreprises familiales, devenues des fleurons de l’industrie française, épaulées par des PME inventives. La zone d’emploi des Herbiers compte 40 % d’industries, contre 12,5 % en moyenne en France. Outre les bateaux Beneteau et les fenêtres K-Line, on recense sur le territoire le fabricant de viennoiseries La Boulangère, le créateur de meubles Gautier, le fabricant de vérandas et pergolas Concept Alu ou encore le géant de l’industrie agroalimentaire Fleury Michon. Des sociétés qui, selon la rengaine généralement entonnée par les acteurs locaux, affichent un esprit autonome et débrouillard et n’attendent pas d’aides de l’État pour se lancer.

Le territoire abrite autant d’emplois – 15 171 - que la ville compte d’habitants selon l’Ursaff. D’où, en temps normal, une difficulté persistante à recruter pour des entreprises qui prospectent bien au-delà des Herbiers. Toujours selon Laurent Soullard, « ici, c’est le candidat qui choisit son employeur. » Jusqu’à 62,1 % des recruteurs estiment avoir des difficultés à embaucher, selon Pôle Emploi. Des problématiques qui laissaient entrevoir des perspectives économiques radieuses, comme le relève Karine Sachot, de l’agence d’intérim Polygone, « nous avions des carnets de commandes pleins jusqu’à cet été. Le premier trimestre 2020 était en très forte hausse par rapport à 2019, qui était déjà une très bonne année », rembobine-t-elle, amère.

« L’activité s’est effondrée en deux jours »

Car l’épidémie de coronavirus a tout stoppé brutalement. « L’économie s’est figée. Les projets de recrutements sont en pause », assure Laurent Soullard qui comptabilisait encore 1 000 offres à pourvoir avant le confinement. Dans l’une des principales zones d’activités, le long de l’A87, certaines entreprises affichent toujours « Recrute » sur des panneaux grands formats désormais anachroniques. Les sociétés qui tournent encore se comptent sur les doigts d’une main. Il y a la plateforme logistique Système U, bien sûr, qui approvisionne les supermarchés du coin. Mais aussi sa voisine, la société de transport Le Roy Logistique, qui livre les sociétés agroalimentaires vendéennes La Boulangère et La Laiterie de Montaigu. « Il y a quelques semaines, nous aurions parlé de nos excellents résultats. Je n’aurais jamais imaginé en arriver là. L’activité s’est effondrée en deux jours, c’est de la science-fiction », s’effraye Eric Grignon, le directeur du site, qui emploie 70 salariés.

Certaines entreprises, comme la societe Rondeau, continuent dafficher leurs besoins en recrutement meme si la plupart des projets sont en pause
Certaines entreprises, comme la société Rondeau, continuent d'afficher leurs besoins en recrutement même si la plupart des projets sont en pause. / Photo : Maxime Becker

L’ancien président du club local d’entreprises raconte « des sociétés qui travaillent beaucoup ensemble. Bon nombre de leurs clients sont des grossistes ou des détaillants. Comme tout est fermé, ils n’ont plus de raison de continuer à produire ». Tout une chaîne se met en veille sans que personne ou presque ne puisse y résister. Même l’imposant fabricant de fenêtres K-Line. « Tout le secteur du bâtiment est arrêté. Nos clients, fournisseurs et transporteurs sont pour beaucoup fermés. Nous sommes tous dépendants les uns des autres. Tant que les chantiers ne reprennent pas, les gens ne commandent pas de fenêtres », liste laconiquement Jean-Pierre Liebot, membre de la direction du groupe familial qui détient la société.

85 % d’entreprises de moins de 20 salariés

Cet arrêt aussi brutal que temporaire laissera des traces. « 45 jours sans création de valeur, ça va faire un mal fou », s’alarme de son côté Eric Grignon. Car même si les sociétés du territoire sont globalement en bonne santé, les patrons s’inquiètent pour les petites et moyennes entreprises (PME) aux trésoreries plus fragiles. Sur près de 2 000 sociétés au Pays des Herbiers, 85 % comptent moins de 20 salariés. « Beaucoup d’entre elles ont les reins solides grâce à des trésoreries correctes. Mais pour celles qui étaient un peu fragiles, ça va être compliqué de se relever » poursuit Eric Grignon. Du côté de Pôle Emploi, on avoue entrer dans l’inconnu : « Il n’y a pas de raison que le territoire résiste à l’envahisseur coronavirus. Nous serons forcément impactés. Mais on ne peut pas savoir dans quelle mesure. Nous ne savons pas si le taux de chômage va augmenter, ni dans quelle proportion. »

Signe du désarroi ambiant, la maire villiériste et présidente de la communauté de communes Véronique Besse, réélue triomphalement au premier tour des municipales le 15 mars dernier (67,17 % des voix), ne veut pas s’exprimer sur le sujet. « Nous n'avons pas suffisamment de recul, il est trop tôt pour nous », sous-titre son service communication. La Ville préfère faire parler d’elle pour la suspension des loyers des commerces dont elle est propriétaire.

Le centre ville des Herbiers deserte
Le centre ville des Herbiers, déserté durant le confinement / Photo : Maxime Becker

Mais l’incertitude économique gagne tout le département. Selon la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME), la grande majorité des PME vendéennes ont fermé depuis le début du confinement, il y a plus de deux semaines désormais. Dans une étude régionale, le syndicat patronal montre que 99 % des PME des Pays de la Loire sont touchées par le coronavirus et que 95 % subissent une baisse de chiffre d’affaires. Pour la moitié de ces sociétés, cette perte est supérieure à 75 %. Et même si elles peuvent bénéficier d’un report de charges et du chômage partiel, la plupart sont inquiètes. « Nous recevons énormément d’appels. Pour certains c’est la panique », reconnaît Mohammed Abdouni, secrétaire général de la CPME Vendée.

« Je ne vois pas comment la consommation pourrait repartir » 

Sauf dans un domaine bien précis : l’agroalimentaire. À quelques kilomètres des Herbiers, la commune de Pouzauges, 5 500 habitants, accueille le célèbre fabricant de charcuteries Fleury Michon. Là, l’atmosphère est un peu plus sereine. « Le secteur représente 40 % des emplois et c’est l’un des seuls qui tire son épingle du jeu », éclaire Nicolas Ducept, dirigeant du fabricant de machines d’emballages Mecapack et président du club des entreprises locales. Le géant de la charcuterie et ses 3 900 salariés doivent notamment répondre à une hausse de commandes de charcuterie et de plats cuisinés d’environ 25 %. Même constat du côté de l’Assiette Bleue, spécialisée dans les préparations à base de produits de la mer. « Les poissons panés fonctionnent très bien, les crevettes moins », affine Thierry Roux, son dirigeant, qui emploie 80 salariés et a connu un pic d’activité de 30 % la première semaine de confinement. Depuis, la hausse tourne autour de 10 à 20 % chaque semaine.

Si certains s’en sortent ou s’en sortiront, tous s’accordent à dire que des sociétés resteront définitivement à quai. « Le tourisme, l’événementiel et l’hôtellerie restauration sont les secteurs qui souffrent le plus », pointe Mohammed Abdouni, le secrétaire général de la CPME de Vendée. À proximité de la locomotive Puy du Fou, juteux business pour la famille Villiers, les gîtes et locations touristiques prennent la crise du coronavirus de plein fouet. « Depuis le début du confinement, nous n’avons que des annulations », se morfond Marc Volonté, qui assure la gestion des cinq chambres d’hôtes avec sa femme Sandra et travaille exclusivement pour le parc de loisirs.

Le leader français des fenetres en aluminium K-Line, qui emploie 1435 salaries, est à l’arret depuis le debut du confinement
Le leader français des fenêtres en aluminium K-Line, qui emploie 1435 salariés, est à l'arrêt depuis le début du confinement. / Photo : Maxime Becker

Le couple estime avoir déjà perdu 25 000 à 30 000 euros, soit un tiers de son chiffre d’affaires annuel. « Je ne pense pas que le parc rouvre avant début mai. Et puis, lorsqu’il sera ouvert, est ce que la fréquentation sera la même ? J’ai des annulations jusqu’au mois de juillet, les gens ont peur », déplore-t-il. Un pessimisme partagé par Alexandre Blanchouin, co-gérant d’une brasserie artisanale totalement stoppée puisqu’elle travaille avec des bars et restaurants. « Après le confinement, j’imagine qu’il y aura un gros pic de consommation. Mais sur le long terme, ce sera surtout beaucoup de casse. Vu le nombre de personnes au chômage, je ne vois pas comment la consommation pourrait repartir », s’assombrit-il.

Dans le langage si typique des campagnes municipales, la maire Véronique Besse promettait, avant sa réélection, de « garder une longueur d’avance en étant aux côtés des entreprises pour les aider à se développer, à recruter et à innover. Et de faire des Herbiers une destination touristique à part entière ». Ce qui ressemblait à une promesse électorale raisonnable devient aujourd’hui un véritable défi pour toute une population.