Route de la Chapelle-sur-Erdre, un quartier piqué de barres HLM, de petites résidences et de constructions ambitieuses en chantier. Sur ses abords, quelques commerces se tiennent en rang serré. À Nantes nord, appelé aussi Mosaïque, le taux d'abstention a atteint dimanche des niveaux « jamais vus ». Dans le numéro 663, celui de l’école maternelle Chauvinières, un peu plus de 120 électeurs se sont déplacés. Ils sont 841 à être inscrits sur les listes électorales… Au final, l’abstention atteint 85,85%. Massif. Entre deux coups de ciseaux, Rania, coiffeuse, avance une explication : « en pleine épidémie de Covid-19, c'était trop risqué ». Son client, un septuagénaire, opine : « les gens n'ont plus le même moral. Certaines personnes âgées ont considéré que les jeux étaient déjà faits et que ce n'était pas la peine de se déplacer dans les bureaux de vote ».

L'abstention au second tour des élections municipales : des records dans les quartiers populaires

 

Sur le même trottoir, l'épicerie ouverte 7/7 est quasi déserte en ce début d'après-midi. « Ca, fait longtemps que je ne vote plus, lâche désabusé le commerçant. On est délaissé ». Le regard tourné vers la rue, ce trentenaire poursuit, en disposant sur le comptoir des sachets de bonbons acidulés : « Si les jeunes ne votent pas, c'est parce que leur priorité est l'emploi et que, franchement, la politique ce ne sont que des promesses non tenues». Au même instant, un client entre. Lui a voté... sur le fil. « J'avais presque oublié ! ».

Pour autant, son idée est faite : dans ce quartier populaire, où 43,4% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et où 27% des actifs étaient au chômage depuis plus de deux ans en 2018, la faible mobilisation est la conséquence d'un désaveu institutionnel. « A Nantes nord, il y a une forte population de jeunes et d'étudiants qui ont besoin de médiateurs proches d'eux et non pas retranchés derrière leur bureau. Les jeunes des quartiers nantais, comme à Paris, Marseille ou Lyon, sont livrés à eux-mêmes. Or ils ont besoin d'être emmenés ! »

Parce que rien ne change

En longeant la ligne 2 du tram, arrêt Boissière, le centre socio-culturel de l'association Accoord, implanté au cœur de la cité, accueille les habitants. Une réunion s'est tenue lundi, au lendemain de l’élection municipale. « Le taux d'abstention et le résultat des élections de manière générale n'ont été une préoccupation pour personne», souligne un travailleur social. Ce qui pose la question : a-t-on fini ici par banaliser cette nouvelle forme d'expression politique ? « Je me rends compte que je n’ai même pas abordé le sujet dans mes discussion avec les habitants, reconnaît, un peu penaude, sa collègue. J’avais l'impression que l’élection était jouée. On a même oublié qu'il y a eu autre chose que les socialistes à Nantes». Une impression confortée selon elle par la présence d’élus ancrés localement « comme Pascal Bolo qui vit dans le quartier de Nantes nord ou de l'élue Aicha Bassal qui est proche de la population de Nantes nord ». Sauf que, cette fois, cette proximité n’a pas suffi à mobiliser les habitants du quartier.

Pour ce militant associatif, rencontré au marché de la Bourgeonnière, l’argument est même réducteur. « Ces élus ne sont représentatifs de rien d'autre que d'eux-mêmes et s'accrochent à leur poste », glisse-t-il, écorchant au passage, l'équipe de Johanna Rolland. Ali Rebouh, adjoint au maire et fondateurs du collectif du 30-11, créé au lendemain des émeutes de novembre 2005 dans les quartiers, n’y échappe pas : « Ce n'est pas parce qu'on a nom à consonance arabe qu'on est représentatif d'une communauté ».

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Affichage électoral dans le quartier des Dervallières, à nantes. / Photo : Samira Houari

Quartier des Dervallières, sur la place éponyme ceinturée par un centre commercial à l'agonie, des vitrines sont encore obstruées par des palissades depuis les émeutes qui, en juillet 2018, suivirent la mort d’Aboubacar Fofana, tué par un policier au Breil. Des hommes discutent sur les bancs ou devant l'entrée du bureau de tabac. Parmi eux, Ahmed, qui jette un œil rapide sur les vestiges des violences urbaines. « Les gens n'ont pas voté parce qu'ils vivent là et que leur situation n'a pas changé», explique-t-il en montrant du doigt la place des Dervallières et ses immeubles HLM. « On nous parle de réhabilitation de quartier… Un ravalement de façade quand l'intérieur reste pourri ! Il n'y a pas de changement», répète laconiquement ce quadragénaire.

A ses côtés, Pierre confirme. « Je n'ai pas voté au second tour du scrutin, faute de conviction. J'étais sûr que la maire sortante allait passer ». Du haut de sa fenêtre sans balcon, Djillali regarde les affiches électorales se décomposer sur les panneaux. « Je vis depuis 60 ans en France, et pas une fois je n'ai pas voté », glisse malicieusement l'octogénaire. Mais « je comprends que les gens soient désabusés... Parfois, je le suis aussi».