9h30, place du marché aux Cochons, dans le quartier des Minimes. Un cageot vide en plastique dans les mains, Eliott * surveille son fiston qui traverse la chaussée déserte. Le bureau de vote est à 30 mètres, mais c'est pour recycler des bouteilles en verre que le trentenaire est venu en famille. « C'est aujourd'hui les élections ?, s'exclame-t-il. Je suis complètement passé à côté. » Pour le premier, comme pour second tour, les affiches électorales sur les panneaux bordant la place ne lui ont pas mis la puce à l'oreille. « Je les ai vues, mais j'attendais de recevoir les programmes. Ils ont dû arriver chez mes parents », hausse-t-il des épaules. Installé depuis plus de deux ans à Toulouse, le jeune père est en fait toujours inscrit sur les listes électorales de sa Charente-Maritime d'origine. « Je n'ai pas eu le temps de faire une procuration. Tant pis, je vais donc m'abstenir », conclut-il. Aurait-il voté s'il avait été au courant des élections ? Derrière son sourire franc, son silence est éloquent...    

Comme Eliott, la grande majorité des toulousains a choisi de s'abstenir au premier et au second tour des élections régionales et départementales. Avec des pics dans certains quartiers, où nous nous sommes rendus pour recueillir leurs témoignages, comme nous l'avions fait en 2020 à l'occasion des élections municipales.

« Pourquoi ? Mais parce qu’on en a marre »

11 h. À quelques rues de là, les alentours de la cité Caffort sont déserts. L’un des bureaux de vote voisins, installé dans l’école Marie et Pierre Curie, a totalisé 91% d’abstention le dimanche du premier tour. Aujourd’hui, la pluie appelle à rester chez soi plutôt qu’à aller voter et, dans ce quartier résidentiel, les gens semblent avoir écouté ses conseils. Parmi les quelques silhouettes qui se pressent pour rentrer chez elles, Odile*, comme beaucoup d’autres, n’est pas allée voter. « Pourtant je vote à chaque élection normalement. Je pense que c’est important », se récrie-t-elle. Tirée à quatre épingles, la sexagénaire a une malheureuse excuse pour expliquer son abstention : « Mon mari est mort la semaine dernière. Je reviens de ses obsèques. Alors, les élections… ». La fin de sa phrase se perd dans un geste d’impuissance.

Quelques minutes plus tard, un couple passe, les mains chargées de sacs de courses. Nicolas* et Aline* ont la trentaine et vivent dans le quartier depuis un an. Eux non plus ne se sont pas présentés aux urnes. « Pourquoi ? Mais parce qu’on en a marre », s’exclame Nicolas, qui répond pour les deux. La jeune femme tempère l’avis de son compagnon : « je vote dans le Nord d’habitude, là j’ai complètement oublié de faire une procuration ». Plus prompt à donner son avis dans la rue que via les urnes, Nicolas a beaucoup de choses à dire sur le personnel politique. « Voter ? Mais pour qui ? Ils ont tellement de casseroles aux fesses, s’énerve ce jeune ingénieur chez Airbus. Je n’ai jamais voté pour quelqu’un. La dernière fois, c’était contre Sarkozy ». Son prochain vote ? « Plus jamais ! »

Un peu plus loin, rue Negreneys, quelques personnes fument sur le pas de la porte de la librairie associative Le Chat Noir. La question sur l’abstention leur fait arquer un sourcil. Pas de réponse. Une jeune fille sourit : « C’est une librairie anarchiste. je pense que vous n’êtes pas au bon endroit pour trouver des gens qui votent ».

« J’ai attendu dix ans avant de pouvoir voter en France, d’habitude j’y vais »

Midi est passé. Un taux de participation anémique atteint 14,83 % des électeurs inscrits dans le département. Deux heures plus tard, direction la rue de Bayard, près de la gare de Toulouse. Au premier tour, le quartier a affiché l’un des plus hauts taux d’abstention de la commune de Toulouse, avec 86 % des électeurs inscrits dans l’un des bureaux de vote de l’école élémentaire Matabiau. Plus animée que les Minimes, malgré la pluie dominicale, la gare y déverse son flot de voyageurs. Pas facile de trouver ici quelqu’un qui vote à Toulouse. Devant son épicerie, Adel, 50 ans, guette le passage des clients. « Je n’ai personne à faire travailler à ma place. Si je vote, je ferme. Donc non, je ne vais pas voter aujourd’hui », sourit-il. Adel n’est pas un habitué de l’abstention pour autant. « Vous savez, j’ai attendu dix ans avant de pouvoir voter en France, souligne-t-il. D’habitude j’y vais, car c’est important. Mais là, avec le covid, je ne sais même pas si je vais pouvoir conserver mon magasin. »

« Je ne sais même pas où est mon bureau de vote »

À l’autre bout du centre-ville, les abords du canal sont calmes près du Pont des Demoiselles. Sur l’avenue de Lespinet, Marnille s’échine à faire rentrer dans une Twingo un volume de cartons qui semblerait plus à l’aise dans un camion. L’étudiante en deuxième année de pharmacie se prépare à rentrer chez elle, à Terrasson, en Nouvelle-Aquitaine, où elle est inscrite sur les listes électorales. Un classique. « Je ne peux pas voter ici. Je n’ai pas fait de procuration. En fait, je n’ai même pas eu le temps de regarder les programmes », s’excuse-t-elle. Ce sera pour la prochaine fois ? « Oui, oui », assure-t-elle, avec toute la conviction de quelqu’un qui veut clore une conversation pour retourner à ses occupations.

L’indifférence envers les élections est plus assumée du côté des Ponts-Jumeaux. Attablé devant chez lui avec quelques amis pour un apéro de fin d’après-midi, Sébastien* assure qu’il n’a pas vu la couleur d’un isoloir depuis 2012. « C’était ma première et ma dernière élection » grimace le vingtenaire, verre à la main et pieds en éventail. À d’autres l’ivresse des soirées électorales, son dimanche à lui sera placé sous la bonne étoile d’une marque de bière. Le jeune mécanicien n’approuve « ni les gueules ni les programmes » qui lui sont proposés, même s’il admet ne pas avoir ouvert la propagande électorale expédiée par la poste. « De toute façon, je ne sais même pas où est mon bureau de vote ». Il était à 200 mètres.