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Neuf mois de grossesse et au moins neuf médicaments ! Les femmes enceintes de Haute-Garonne prennent au moins un remède différent à chaque mois de leur grossesse. Et encore, c’est sans compter ce qu’elles achètent en pharmacie sans prescription. Le chiffre paraît exagéré. Il est pourtant conforme à la moyenne nationale. Car la France est championne d’Europe des cachetons pendant la gestation : paracétamol, fer, acide folique… En faisant le compte, on y arrive vite. Le record d’une résidente de Haute-Garonne ? 79 traitements différents.

En 2000, « pour près de 80 % des médicaments pris par les femmes enceintes, il n’y avait pas de données réelles d’évaluation sur les éventuels effets indésirables », déplore Christine Damase-Michel, praticienne hospitalière au CHU de Toulouse. Il n’y a pas d’essais cliniques (destinés à vérifier la dangerosité et la tolérance d’un traitement) sur celles qui portent un enfant. Trop risqué. Pour remédier à ce périlleux angle mort, la maître de conférence à l’université Paul Sabatier lance, en 2004, une étude de grande ampleur et sans précédent en France. Elle répertorie tous les remèdes prescrits pendant la grossesse aux futures mamans du département. Nom de code : Efemeris, pour « évaluation chez la femme enceinte des médicaments et de leurs risques ».

Le palmarès des « meilleures ventes » de médicaments dans le département

Cette base sans équivalent recueille les données de plus de 135 000 volontaires. De quoi réaliser le palmarès des médicaments les plus vendus en pharmacie, révélé ci-dessous par Mediacités. Et détecter d’éventuelles surconsommations de comprimés, ainsi que leur dangerosité. L’équipe « médicaments, reproduction, grossesse et allaitement » du CHU a fait le choix de l’indépendance : ses financements sont exclusivement publics. Exit les multiples sollicitations de l’industrie pharmaceutique.

 

La plupart des résultats de ses recherches – comme sur le Spasfon, dans le top 5 du classement – sont rassurants. En revanche, il y a lieu de s’inquiéter pour les prescriptions de fer, par exemple, « donné de façon systématique aux femmes enceintes françaises, par habitude, même quand le taux d’hémoglobine n’est pas bas. Or trop de fer dans l’organisme peut provoquer de l’hypertension artérielle ou des accouchements prématurés », mettait en garde la médecin généraliste Mady Denantes lors de la conférence du journal indépendant Prescrire sur la médicalisation des femmes enceintes, le 31 janvier à Paris.

Eviter des scandales comme celui de la Dépakine

A la tribune également, Marine Martin, la lanceuse d’alerte de l’affaire de la Dépakine, venue des Pyrénées-Orientales. Cet antiépileptique, commercialisé par Sanofi, provoque des malformations et des risques d’autisme pour les bébés dont les mamans ont suivi ce traitement pendant leur grossesse. Cette mère courage salue l’initiative toulousaine : « Ces études permettront d’éviter des scandales à venir », affirme-t-elle.

Efemeris fournit des informations sur l’état de santé des poupons jusqu’à leurs 2 ans. Or l’autisme, justement, se détecte plus tard. En 2010, la même équipe du CHU a donc décidé de créer une deuxième base de données, baptisée Pomme comme « PrescriptiOn Médicaments Mères Enfants ». Elle répertorie les traitements avalés par les femmes enceintes mais aussi 8 000 bambins jusqu’à leurs 8 ans. Ceci pour établir un lien entre les remèdes pris à la maternité et la santé de leur progéniture à plus long terme.

Un tout premier réseau national de pharmacovigilance au cours de la grossesse

Une bourse de la Fondation pour la recherche médicale a permis de réaliser, en 2016, une étude sur « les risques d’infection pendant la première année de vie après une exposition in utero de médicaments immunosuppresseurs ». Les chercheuses ont découvert que lorsque les mères ont pris ces médicaments pendant leur grossesse, le risque d’infection de leurs enfants, rendus plus fragiles, est plus important. Conséquence : ils prennent davantage d’antibiotiques que les autres enfants. En octobre 2018, l’Agence du médicament a choisi l’équipe toulousaine pour assurer la mise en place de Regards, premier réseau national d’experts dans le domaine de l’exposition médicamenteuse au cours de la grossesse. Il doit voir le jour en 2019.     

En cas de doutes, les professionnels de santé sont toujours invités à appeler les centres régionaux de pharmacovigilance, antennes locales de l’Agence du médicament qui recensent les alertes sur leurs effets indésirables. Quand il s’agit de questions sur les prescriptions à des femmes enceintes, c’est l’équipe « médicaments, reproduction, grossesse et allaitement » du CHU de Toulouse, auteure des bases Efemeris et Pomme, qui leur répondent. Son expertise est si rare qu’il lui arrive même de recevoir des coups de fil de Belgique ou du Vietnam !

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Point final.
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Rozenn Le Saint
Je suis journaliste d’investigation spécialisée dans le social et la santé (auteure avec Erwan Seznec, un autre enquêteur de Mediacités, de Le livre noir des syndicats, Robert Laffont). J’ai démarré en terre bretonne et j’arpente à présent la France, notamment pour les pages régionales de Capital et bien sûr, Mediacités.

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