«Une enquête sur l’extrême-droite ? Ah, vous ne trouverez rien ici sur ce sujet… » Ce vendredi soir de fin avril, le sourire un peu crispé, Quentin Lamotte, élu du Front National au Conseil régional, la trentaine, veste grise, chemise blanche, pantalon noir et barbe bien taillée, anime une « réunion publique pour construire l’alternative politique dont Toulouse a besoin ». Le rendez-vous est annoncé de longue date sur les réseaux sociaux mais l’ambition semble modeste : seules 25 chaises ont été installées dans la petite salle de la chapelle Saint-Michel, qui jouxte l’ancienne prison. A 20h15, neuf sont occupées. Une jeune femme prend des photos de la soirée. Elles seront publiées, cadres resserrés, sur Twitter. Un peu plus tard, un jeune homme s’installe, adressant un signe amical à la photographe. Pour le reste, la moyenne d’âge tourne autour de 60 ans.

La scène est emblématique de la situation de l’extrême-droite à Toulouse : des cadres rajeunis, une activité et une présence digitales affirmées (la page Facebook du FN 31 compte 8300 abonnés) mais des rangs dégarnis. Pas facile de mobiliser dans un département « historiquement socialo-communiste », grince Quentin Lamotte, courtier en assurance et trésorier départemental du parti. Il revendique malgré tout autour de « 3000 » adhérents en Haute-Garonne, « dont le gros est sur Toulouse ». Pas ce soir-là, visiblement.

Le FN, qui ne compte d’élu ni à la mairie ni à la métropole ni au département, est la principale force d’opposition à la majorité socialiste/gauche plurielle au conseil régional d’Occitanie : 39 élus estampillés Front National – Rassemblement Bleu Marine y siègent depuis janvier 2016. Parmi eux, 7 représentants de Haute-Garonne, dont deux venus de la droite traditionnelle : Maïthé Carsalade, historique de la période Dominique Baudis, et Chantal Dounot-Sobraques, ex-secrétaire départementale de l’UMP. Mais à 70 ans passés, ces deux femmes n’incarnent pas l’avenir. Pas plus que Serge Laroze, 78 ans en juin, ex-candidat FN aux municipales à Toulouse qui fut épinglé pour ses mots croisés qualifiés de « bordeline » par Europe 1, ou Bernard Antony, figure de l’extrême-droite régionale, ancien député européen, âgé de bientôt 74 ans.

Au niveau local, cette ancienne génération a laissé les places aux plus jeunes, tels Quentin Lamotte ou Julien Leonardelli, secrétaire départemental du parti et lui aussi trentenaire. Quels liens ces jeunes loups du FN toulousain entretiennent-ils avec les autres formations d’extrême-droite ? Avec Génération identitaire, par exemple, très en vue ces derniers temps ? « On connaît les responsables, mais on ne mène pas d’actions avec eux, on les regarde avec neutralité », assure Quentin Lamotte.

Identitaires passés et présents

En janvier dernier, le Cercle souveraineté et identité toulousain (CSIT) mène une maraude auprès des « SDF français », distribuant des sandwiches au porc dans les rues de la ville. Il réunit une vingtaine de militants issus du Front National, de l’Action française, de l’UPR de François Asselineau, de Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan ou des Républicains. Le secrétaire du collectif, Nicolas Grigner, est un jeune militant frontiste. Le CSIT n’a pas survécu à ce coup d’éclat médiatique : dès le lendemain, la plupart des organisations citées plus haut prenaient leurs distances avec l’action. Seul le FN, par la voix de Julien Leonardelli, évoquera « la fougue de la jeunesse », préférant voir « des jeunes s’investir auprès des autres » plutôt que « des bandes de racailles aller agresser des SDF dans nos rues ».

A l’inverse du CSIT, le mouvement Génération identitaire (GI) ne s’est pas effacé du paysage local. Le 30 mars dernier, jour de conseil municipal, une dizaine de jeunes femmes et hommes déploient une banderole « Défendons Toulouse #NonAuRetourDesDjihadistes » sur une façade en surplomb de la place du Capitole. Ils y resteront près d’une heure, à visage découvert, hurlant des slogans et brandissant des fumigènes. Avant de redescendre et de patienter, sourire aux lèvres, jusqu’à ce que des policiers les conduisent sous bonne escorte dans les rues adjacentes.

Quelques semaines auparavant, ils s’étaient distingués en posant des panneaux frappés d’un « Djihadistes » barré à plusieurs entrées de Toulouse. Et une dizaine de militants toulousains de GI ont participé à l’action anti-migrants menée dans les alpes le 21 avril. « Ils prennent la confiance en ce moment, note Lily, militante toulousaine antifasciste . Agir comme ça à visage découvert, sur une action très assumée, ils n’auraient pas osé il y a moins d’un an. Maintenant, oui. Cela m’inquiète un peu… » Ces « coups de communication rapidement menés, bien préparés avec beaucoup de photos » sont l’une des spécialités de Génération Identitaire, remarque Pierre, un autre militant antifasciste.                    

Action de Génération Identitaire sur la place du Capitole le 30 mars 2018. Photo: Sylvain Morvan.

Comme le FN, les identitaires toulousains ont renouvelé leurs dirigeants. Figures connues de l’ancien Bloc identitaire (ancêtre de GI) au début des années 2010, Victor Lenta et Mathieu Clique ont quitté la région. Le premier s’est engagé en 2014 en Ukraine, dans le Donbass, aux côtés des nationalistes pro-russe avec qui il est resté 16 mois. Le second, aujourd’hui installé à la tête d’une agence immobilière à Vitrolles, a été condamné en mai 2017 à 30 mois de prison, dont 12 avec sursis, pour avoir agressé le 31 mars 2012 un jeune étudiant chilien au cours d’affrontements entre militants du Bloc identitaire et antifascistes dans le quartier Arnaud Bernard. Cette date, qui a marqué les esprits (Manuel Andrès Pardo, le jeune chilien, conserve de graves séquelles), avait été le point culminant des tensions nées de l’installation, sur les allées de Barcelone, d’un local agrégeant toute l’extrême-droite locale.

Un autre militant de cette époque, Romain Carrière, est, lui, toujours présent dans la mouvance identitaire toulousaine. Formateur dans des « stages de self-défense » et ancien para du 3e RPIMA de Carcassonne (comme Victor Lenta), il était attablé en terrasse au Capitole lors de l’action menée par Génération Identitaire, le 30 mars. Tout en restant discret. L’un des porte-paroles de GI à Toulouse est désormais Aymeric Courtet, jeune étudiant en histoire à l’Institut catholique de Toulouse. Il fait partie du groupe de Toulousains parti en avril à la frontière franco-italienne. Sur son compte Instagram, il se targue d’avoir « repéré et signalé aux autorités un groupe de 7 migrants clandestins qui tentaient de passer la frontière ».

Royalistes et nostalgiques

Le 2 mai, suite à l’action dans les Alpes, Facebook a fermé les différentes pages de Génération Identitaire, dont celle de Toulouse qui comptait 5086 abonnés. C’est 7 fois plus que le groupe Action Française de Toulouse (757 abonnés), qui a repris son activité en 2016. Tous les vendredi soir, à 19 heures, il tient des « cercles de formation ». Le responsable Occitanie de l’Action Française, Pierre de Meuse, y est un orateur régulier. Le 16 septembre dernier, il ouvrait la saison par une intervention autour de la question : « Pourquoi sommes nous royalistes ? » En janvier, Action Française Toulouse, à l’offensive sur le terrain du « stickage », de la diffusion, de l’affichage et des conférences, s’est démarquée de la maraude du CSIT dans un communiqué de presse : « Notre mouvement n’a pas d’autre but que la chute du régime qui jette des millions de gens dans la misère. Qu’ils soient des Français déracinés ou des étrangers jetés à la rue après qu’on leur ait promis l’eldorado, tous sont des victimes de la République, froide machine à broyer les vies ».

Comment faire « tomber le régime » républicain ? Les militants toulousains de l’AF, dont la référence demeure l’intellectuel monarchiste, pétainiste et xénophobe Charles Maurras, ont pu obtenir quelques éléments de réponse en assistant à un cercle de formation sur « le Coup d’état » qui s’est tenu le 23 mars dernier à Perpignan. Action Française Toulouse s’est récemment distingué sur les réseaux sociaux en qualifiant le quartier populaire du Mirail de « Miraillistan ».

A Toulouse, l’amour du passé s’incarne aussi dans le Cercle des Capitouls depuis 2016. Sa fondatrice, Alexia de Bermont, 24 ans, déclare, dans une interview accordée au site d’extrême-droite Infos Toulouse, avoir voulu rendre hommage, par ce nom, à « ces Toulousains (…) élus par la population (avant la Révolution) pour les représenter au conseil municipal (qui) devaient posséder une maison à Toulouse, être catholiques, mariés et exercer une charge ou un métier honorable ». Selon sa fondatrice, le Cercle des Capitouls a pour vocation d’inviter des conférenciers « hors-système » à Toulouse. Le 6 avril 2016, le mouvement accueillait pour sa première conférence Renaud Camus, théoricien du grand remplacement (l’idée qu’il existe une substitution progressive de la population française par des peuples non européens) et châtelain dans le Gers voisin.

Ultra-cathos

Sur les réseaux sociaux, Alexia de Bermont salue à l’occasion l’œuvre de l’évèque intégriste Monseigneur Lefebvre, condamné en 1991 pour diffamation pour ses propos sur les musulmans. En novembre 2011, Toulouse avait été durant quelques jours un haut lieu de rassemblement des catholiques intégristes. Jouée au Théâtre Garonne, la pièce de Rodrigo Garcia, Golgota picnic, avait provoqué l’ire des militants de l’institut Civitas, mouvement de défense de « la souveraineté, l’identité nationale et chrétienne de la France », classé à l’extrême droite.

Les membres de Civitas n’ont pas complètement disparu de la ville. En mars 2017, ils organisaient à Toulouse une réunion publique sur l’immigration avec Richard Roudier, président de la Ligue du midi, formation des « identitaires en Occitanie », surtout implantée en Languedoc Roussillon. Depuis, la section Toulouse du mouvement, créée en novembre 2016, s’est faite plus discrète.

Nationalistes, skins, hooligans et rouges bruns

Apparue il y a une vingtaine d’année dans le paysage, la mouvance identitaire se dit avant tout attachée au concept de « patriotisme » décliné aux échelles régionale, nationale et européenne. Ce qui les différencie des nationalistes, issus de cette tradition bien plus ancienne de l’idéologie de la Nation. On retrouve certains « Natios » toulousains au sein de l’Union corporatiste pour la défense et l’entraide languedocienne (Ucodel), créée en 2015 et basée à Castanet Tolosan, au sud de Toulouse.

L’organisation rassemblerait, entre autres, d’anciens skinheads du groupuscule Languedoc War, une organisation néonazie impliquée dans l’incendie d’une mosquée en 2008 à Colomiers. Organisatrice de concerts de RAC (Rock against communism), l’Ucodel a déjà accueilli dans ses locaux l’avocat toulousain Pierre-Marie Bonneau, figure centrale de la mouvance nationaliste à Toulouse. Lequel ne rechigne pas non plus à défendre les identitaires (Mathieu Clique, dans l’affaire du chilien agressé en mars 2012) ou à animer un atelier sur la garde à vue organisé par l’Action Française (le 6 avril dernier). Par ailleurs, un « Cassoulet nationaliste » organisé chaque année par le Parti nationaliste français (PNF) s’est tenu à Toulouse le 20 avril dernier. C’était la quatrième édition de l’évènement. En 2016, l’Ucodel y avait tenu un stand, et le groupe de chanteuses nationalistes et identitaires proches de la Ligue du midi Les Brigandes s’y était produit.

L’extrême-droite est aussi présente au Stadium, où joue le TFC. Viola front et Camside sont deux organisations de supporters ultra estampillées extrême-droite, même s’ils sont plus connus comme « tapeurs de stade » que comme activistes politiques. On trouve trace, le 29 avril, d’une mention faisant état d’un affrontement avec des ultras rennais pour fêter « l’anniversaire de Camside ». Pour l’occasion, les toulousains s’étaient vu renforcés de « 8 parisiens ». Ce recours aux renforts parisiens n’est pas unique en son genre à Toulouse. La Ligue de défense juive (LDJ), organisation ultra-sioniste interdite en Israël et aux Etats-Unis – mais pas en France -, n’a pas de comité toulousain. Mais selon plusieurs sources, certains de ses militants sont parfois venus de la capitale pour perturber des actions du mouvement Boycott Désinvestissement Sanction (BDS) de solidarité avec le peuple palestinien.

Le tableau ne serait pas complet sans évoquer les partisans d’Alain Soral, essayiste se revendiquant à la fois de la gauche et du nationalisme. La branche Midi-Pyrénées de son organisation Egalité et réconciliation (E&R) organise régulièrement des conférences. Que ce soit pour tenter de capter un marqueur fort de l’identité locale (conférence sur « la réalité du catharisme » en Ariège, le 14 janvier dernier) ou pour intervenir dans l’actualité politique (conférence sur « lutte contre le terrorisme et crime contre l’humanité », le 24 juin 2017). Pour cela, E&R s’est déjà associé à l’Organisation socialiste révolutionnaire européenne (OSRE), un mouvement luttant contre « le capitalisme et l’argent-roi » tout en prônant « un antiracisme différentialiste ». C’est d’ailleurs à Toulouse que L’OSRE édite sa revue Rébellion.

Lieux de retrouvailles et espaces de convergences

« Lieu dévoilé aux inscrits uniquement », « indication du lieu par sms »… Si la plupart de ces formations d’extrême-droite annoncent leurs évènements à Toulouse, elle se gardent le plus souvent d’indiquer les lieux de rendez-vous. Quelques salles sont cependant connues pour accueillir, ou avoir accueilli, leurs rencontres. En tête de proue, l’Hôtel du Clocher de Rodez, sur la place Jeanne d’Arc. L’ancien député européen FN Jean-Yves le Gallou ou Renaud Camus y ont donné des conférences ; Action Française Toulouse, le Cercle des Capitouls ou Egalité & Réconciliation y ont tenu des réunions publiques. A Balma, où siège l’antenne départementale du FN, le restaurant le Chalet des Moissons a accueilli un dîner-débat animé par Marine Le Pen en 2013.

La fac de Droit, fidèle à une tradition nationale, demeure un lieu et un espace où convergent de nombreux étudiants proches ou issus des familles d’extrême-droite. Quelques églises offrent aux ultra-catholiques des lieux bénis de retrouvailles. C’est le cas, dans le quartier d’Empalot, de l’église Notre-Dame du Férétra, dépendant de la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre. On y dit la messe en latin tous les soirs. Enfin, sur Internet, la « fachosphère » toulousaine dispose d’un relai fédérateur : le site Infos Toulouse. Présenté par ses défenseurs comme le « premier média alternatif de la région », il documente l’actualité toulousaine sur une ligne éditoriale réactionnaire et conservatrice. Le site Lengadoc info réalise à peu près le même travail, avec une dimension régionale plus affirmée.

Autant de formations, groupuscules, espaces politiques et médias dont les approches diffèrent et peuvent parfois même diverger comme l’a montré la brève expérience du CSIT. Mais depuis quelques années, à Toulouse comme au niveau national, un triptyque fédère ces acteurs : islam/immigration/terrorisme. On le retrouve à la réunion du FN à la salle Saint-Michel où seulement deux tracts sont à la disposition des neuf participants : « Terrorisme, il est temps d’agir » et « Immigration massive, ça s’accélère ». Sur un écran au dessus de la scène, où ont été associées la flamme du FN et la croix occitane, Quentin Lamotte projette une carte de Toulouse et donne la marche à suivre pour ancrer le FN dans la ville : cibler les secteurs où la base électorale est acquise ; participer aux réunions semestrielles organisées par la mairie ; participer à la vie associative des quartiers ; séduire les habitants du centre-ville en leur parlant de « circuit-courts » plutôt que « d’identité nationale ».

Interrogé sur la stratégie pour les municipales de 2020, Quentin Lamotte confie : « Il y aura une liste FN à Toulouse, c’est certain. Sera-t-elle unique ? Nous verrons quelle sera la situation à ce moment-là. Pourquoi pas une alliance avec Debout la France ou même les Républicains, s’ils existent encore… Castanet, Fronton, Auterive, Muret, sont des villes où nous faisons des bons scores. Pourquoi pas essayer de les prendre ? Mais à Toulouse, aujourd’hui, on laboure. On commencera à semer plus tard… » Semer les graines de l’extrême-droite institutionnalisée dans ce champ toulousain où persistent quelques touffes d’identitaires, monarchistes et autres « natios ». Bien vivaces mais tout aussi éparses que le public de la soirée.

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Point final.

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