Les villes vont-elles désinfecter leurs rues ?

Question de Morgane : Comme nous avons pu le voir en Chine et à présent dans quelques villes de France, comme Nice ou Cannes par exemple, les rues sont décontaminées pour limiter la propagation du virus. Est-ce vraiment utile et cela va-t-il être étendu aux autres villes françaises ?

[Actualisation au 6 avril]

Bonjour,

Comme vous, nous avons vu les images – qui ont fait le tour du monde – de villes chinoises décontaminées à l’aide de camions. De grande ampleur, ce nettoyage de l’espace public a donné des idées à certains maires français, bien décidés à asperger leurs rues de javel ou autres produits désinfectants, comme à Forge-les-eaux en Normandie ou à Valenciennes (Nord). Des pratiques que ces élus justifient par le principe de précaution. Mais l’efficacité et la dangerosité de la méthode posent question. Aucune étude scientifique n’a prouvé à ce jour l’utilité de la désinfection des rues à la javel pour lutter contre la propagation du Covid-19.

Des annonces sans lendemain

En dehors des villes déjà passées à l’action, d’autres maires ont étudié la question d’une décontamination de leurs espaces publics. Mais beaucoup n’ont pas agi. À Bordeaux par exemple, le maire Nicolas Florian avait émis ce souhait. « J’ai demandé l’avis de l’Agence régionale de santé (ARS) pour utiliser des désinfectants dans les zones proches des grandes surfaces », a-t-il évoqué le 27 mars. Avant de rajouter, d’un ton décidé : « Ce sera fait la semaine prochaine. »

Quelques jours plus tard, le 30 mars, la préfecture de Gironde – appuyée par l’ARS de Nouvelle-Aquitaine – rejette totalement l’idée. « Les consignes nationales, c’est de déconseiller fortement aux maires d’utiliser ce genre de moyens », indique la préfète de Gironde, Fabienne Buccio. Cette dernière alerte notamment sur les risques toxiques de la pratique « pour la nature et pour les personnes qui inhaleraient les relents de ces produits ». Une situation similaire à celle de Nancy, où le maire s’était ravisé suite à l’avis de l’ARS du Grand-Est.

Qu’en est-il ailleurs en France ? Afin de vous répondre, Mediacités a contacté les différents services des métropoles de Nantes, Lille, Lyon et Toulouse. Quand nous les avons interrogées le 31 mars, aucune ne semblait décidée à propager des produits désinfectants dans ses rues. Toutes s’interrogeaient alors sur l’efficacité de ces mesures et déclaraient continuer le nettoyage « de manière habituelle ».

Toulouse Métropole restait cependant en éveil sur la question. « La désinfection des espaces publics telle qu’elle est pratiquée par certaines communes est à prendre en compte sérieusement car elle peut être, sous réserve des autorités sanitaires, pertinente mais aussi avec des impacts sur l’environnement », indiquaient ses services à Mediacités. La métropole déclarait mener « une réflexion sur l’utilisation raisonnée de cette solution, en privilégiant les sites identifiés comme étant à risques et où l’impact environnemental sera le moins élevé ».

« Aucun intérêt, si ce n’est celui de rassurer la population »

Quelques jours plus tard, la décision a été prise. Le 3 avril, à l’occasion d’une visioconférence de presse, le maire Jean-Luc Moudenc a annoncé la désinfection de « 180 points » de mobiliers urbains à compter de ce lundi 6 avril. « Nous avons défini une règle de désinfection ciblée et sélective, qui vise les mobiliers urbains que les gens touchent (les abribus, certains poteaux, certaines rampes, par exemple) autour des sites identifiés à risque comme les pharmacies, les centres de consultation Covid, les commerces avec file d’attente, etc. », explique-t-il.

Alors que la mairie annonce sur son site internet une désinfection à la Javel diluée qu’elle déclare « seul virucide efficace », Jean-Luc Moudenc écarte, de son côté, « totalement l’idée d’une désinfection générale des rues ». « Ce serait dangereux pour la biodiversité », assure-t-il. La veille, le 2 avril, la préfecture de Haute-Garonne invitait les maires à proscrire l’utilisation de javel ou d’autres désinfectants, comme le révèle Actu Toulouse.

C’est également cette crainte de la pollution qui interrogaient, fin mars, les villes de Lille et de Lyon. La métropole lyonnaise considérait la mesure trop risquée et allait jusqu’à n’y trouver « aucun intérêt, si ce n’est celui de rassurer la population ». Mais à peine 3 jours après notre entretien avec les services de la Métropole, le discours a sensiblement évolué. « Nous avons pris la décision de débuter, dès lundi, la désinfection ciblée du mobilier urbain fortement utilisé, situé à proximité des stations de transports en commun ou à proximité des hôpitaux du Grand Lyon », déclare le président de la Métropole lyonnaise, David Kimelfeld sur twitter, le 3 avril.

Décidée à appliquer le principe de précaution, la Métropole précise que ces mesures doivent « sécuriser le déplacement des personnes sur leur lieu de travail ». Pourtant, les autorités sanitaires locales déconseillent toujours fortement la mise en place d’une telle mesure. Dans un communiqué du 1er avril, l’ARS d’Auvergne-Rhône-Alpes expliquait (très sérieusement) l’inutilité de la mesure, pointant la « faible persistance du virus sur les surfaces ».

En attente de directives nationales officielles

« Nos agents de propreté exercent leurs activités tout en respectant les gestes barrières », nous relate pour sa part la Métropole européenne de Lille, qui n’a, elle, pas amorcé de changement particulier dans les moyens de nettoyage public. De son côté, Nantes met l’accent sur la désinfection des transports publics, sans pour autant que le mobilier urbain et la chaussée soient concernés.

Sur le sujet, la communauté scientifique se déclare plus que réticente. Selon la Banque des Territoires, l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise énergétique) « se montre sceptique quant à l’efficacité de cette pratique qui, sous couvert de “mettre en avant le principe de précaution, semble surtout destinée à rassurer les habitants des villes concernées” ».

Au micro de RMC, le professeur Didier Pittet, médecin épidémiologiste et infectiologue aux hôpitaux universitaires de Genève, déclarait récemment que la mesure n’avait « aucun intérêt » à grande échelle. Il alertait même sur les possibles effets néfastes de la diffusion de produits toxiques sur la santé de la population. Des doutes partagés par Daniel Habold, directeur de la Santé publique à l’ARS de Nouvelle-Aquitaine, à l’heure de rendre son verdict concernant la ville de Bordeaux.

Les villes de Nantes, Lille, Lyon et Toulouse ont toutes pris leurs dispositions indépendamment de toute directive nationale officielle qui n’existe pas encore. Chargée par le gouvernement de statuer sur le sujet depuis le 26 mars, la position du Haut Conseil de la santé publique se fait toujours attendre.

Romain Bizeul

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Point final.
Coronavirus
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Nos villes à l'heure du coronavirus