Près de 2 000 jours. Voilà le temps qui sépare la mort d’Aboubacar Fofana à la suite d’un tir policier, lors d’un contrôle quartier du Breil à Nantes, de l’ouverture du procès du tireur devant la cour criminelle de Loire‐Atlantique lundi 12 janvier 2026. L’évènement avait alors entraîné plusieurs nuits d’émeutes dans la cité des ducs de Bretagne. « En tant que maire, il y a des jours qui marquent à jamais », commente aujourd’hui la maire (PS) Johanna Rolland sur ses comptes sociaux. Le verdict des cinq juges professionnels de la cour concernant le CRS Rabah H. est attendu ce vendredi 16 janvier.
D’abord revenons aux faits. Ce soir du 3 juillet 2018, peu après 20h, le jeune homme de 22 ans, originaire de la région parisienne, est contrôlé dans son Nissan Juke de location par six CRS en patrouille au Breil. « Défavorablement connu des services de police », Aboubacar Fofana leur fournit une fausse identité. Selon le cousin qui l’héberge alors à Nantes, il « se savait recherché » depuis qu’une juge d’instruction de Créteil avait émis à son encontre un mandat d’arrêt pour sa présumée implication dans une « association de malfaiteurs ».
Émeutes au Breil et dans les quartiers de Nantes
Lors du contrôle, les policiers constatent d’abord qu’il ne porte pas sa ceinture de sécurité et que son véhicule fait l’objet d’une « fiche de surveillance » dans une affaire de stupéfiants. Le jeune automobiliste, « calme » jusqu’ici, commence alors à « s’agacer ».
Les fonctionnaires lui demandent de se garer pour être conduit au commissariat, car il est incapable de leur présenter des papiers. Le conducteur démarre alors sa voiture… mais pour engager une marche arrière « à vive allure », alors que quatre enfants jouent à proximité. C’est à ce moment‐là que la balle du brigadier‐chef Rabah H., un fonctionnaire « expérimenté » de 52 ans, part et atteint Aboubacar Fofana en pleine gorge, le tuant sur le coup dans l’habitacle de la voiture.

Les émeutes qui enflamment le Breil immédiatement, puis quasiment tous les quartiers prioritaires de Nantes voire de la métropole (de Saint‐Herblain à Rezé), rendent « très difficile » la reconstitution de l’enchaînement des faits, selon l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Au final, quelque 175 véhicules seront incendiés pendant les quatre nuits d’émeutes nantaises. Selon l’IGPN il n’y a pas non plus de vidéo exploitable du contrôle de police, ni « de témoignage extérieur et encore moins d’enquête de voisinage » et l’étui de la balle n’a « pas été retrouvé ».
Les premiers enquêteurs retiennent, eux, en revanche, que le défunt était « positif au cannabis » et que « deux grammes de cocaïne » ont été saisis dans sa voiture, retrouvée encastrée dans le muret d’un pavillon. En garde à vue, le brigadier‐chef Rabah H. « regrette ce qui est arrivé » et dit avoir « peut‐être manqué de professionnalisme ». Le policier est finalement mis en examen pour « violences volontaires ayant entraîné la mort par dépositaire de l’autorité publique » le 6 juillet 2018.
Malaise lors de la reconstitution
Sur commission rogatoire du juge d’instruction, « plusieurs témoins ont toutefois fini par être entendus », comme l’écrit la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes. L’IGPN, poussée dans ses retranchements, reprend alors ses auditions, notamment des membres de la patrouille de police. « Aucun » n’a vu leur collègue « se plonger à l’intérieur de l’habitacle » de la voiture d’Aboubacar Fofana pour qu’il cesse sa manœuvre, comme Rabah H., policier auteur du tir, le soutient pourtant.
L’expert balistique accorde lui‐même peu de crédit à cette version. « Compte tenu de l’angle du tir » il était « plus vraisemblable » que le policier soit à l’extérieur quand il s’est servi de son SIG Sauer de calibre 9 mm. Ce fonctionnaire – qui était à jour dans ses obligations d’entraînement au maniement des armes – n’avait en effet « souffert d’aucun traumatisme auditif » et la douille n’avait « pas été retrouvée à l’intérieur » de l’habitacle.
De la même manière, la reconstitution organisée le 25 septembre 2020 avait donné lieu à un « surprenant » revirement du chef de sa patrouille, Grégory H., qui avait finalement assuré avoir « vu » son collègue mettre « les mains à l’intérieur de l’habitacle »… Mais alors qu’il lui était rappelé qu’il déposait sous serment, le policier avait fait un malaise vagal, conduisant à une intervention des pompiers.

À la demande du juge d’instruction, tous les CRS branchés sur les ondes de la police le soir du drame sont aussi auditionnés. « Personne » ne se souvient avoir entendu un appel radio pour un « coup de feu accidentel », comme Rabah H. l’avait pourtant dit lors de sa garde à vue… Lui qui avait pourtant été attiré à l’origine par « la rigueur et la droiture » du métier de policier, selon ses déclarations.
Car sur le plan de la personnalité, cet homme droit issu d’une famille musulmane est un « collègue, frère et ami très aimé », selon ses proches. Il s’est d’ailleurs « montré tout au long de la procédure très respectueux de son contrôle judiciaire », soulignent aussi les magistrats de la chambre de l’instruction.
Les conséquences du décès d’Aboubacar Fofana seront importantes sur la santé psychologique du policier. Rabah H. présente en effet désormais « un fond dépressif qui paraît réactionnel à sa responsabilité subjective dans l’affaire », disent aussi les magistrats. Il devrait malgré tout affronter un procès devant la cour criminelle de Loire‐Atlantique, à Nantes, en janvier 2026. Huit ans après le drame.
« Temps de latence inacceptable »
« Ce temps de latence de huit ans pour audiencer une affaire dans laquelle un homme est mort est totalement inacceptable », fustige d’emblée Me Franck Boëzec, l’un des avocats des parties civiles dans ce « dossier touchy ». « Les choses ont tardé à chaque moment‐charnière du dossier… C’est révélateur de l’inconfort de l’institution judiciaire : il y a une inquiétude par rapport à la réaction sociétale et policière », tonne ce ténor du barreau de Nantes, qui assure la défense d’une partie de la famille avec la médiatique Me Anne Bouillon.
Des « oppositions » se sont même fait jour « à l’intérieur même de la magistrature » sur la qualification pénale à retenir, assure l’avocat. Celle choisie de « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » a été « très mal vécue » par la famille d’Aboubacar Fofana. En droit, les proches du jeune homme pouvaient d’ailleurs demander aux cinq jurés professionnels de la cour criminelle de se déclarer juridiquement « incompétents » au profit d’une cour d’assises, composée elle d’un jury populaire.
De son côté, le policier n’est pas satisfait non plus de ces poursuites criminelles et de ce procès : c’est lui qui avait saisi la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes pour qu’un non‐lieu soit ordonné au nom de sa « légitime défense ». Mais son pourvoi a été rejeté par la Cour de cassation.
S’il venait à être condamné par la cour criminelle départementale de la Loire‐Atlantique ce 16 janvier, Rabah H. serait de toute manière en droit de faire appel. Et rejugé, un ou deux ans plus tard, ailleurs en Bretagne, cette fois‐ci par une cour d’assises composée de jurés populaires, comme l’impose actuellement la loi. L’épilogue de « l’affaire Fofana » pourrait ainsi être connu… plus d’une décennie après le soir du drame.
Aucun commentaire pour l'instant