A Marcq‐en‐Barœul, une colocation de sans‐abri et de jeunes en activité

Dans une colocation près de Lille, jeunes actifs et anciens sans-abri partagent un quotidien banal. Sans jugement ni posture morale, le lien social se reconstruit au sein d’une maison Lazare.

A Marcq-en- Barœul, une « maison Lazare » accueille huit hommes en colocation, des jeunes actifs mais aussi des hommes plus âgés ayant connu la rue. Photo : Nicolas Rubler

Malgré l’heure matinale, la maison est déjà réveillée. La table du petit‐déjeuner est prête, l’odeur du café chaud embaume la salle à manger et chacun s’attelle à ses activités. Olivier, la cinquantaine, se prépare à partir en formation. Il se fait gentiment chambrer : il a oublié de vider les poches de son jean avant de lancer la machine. Un stylo ressort trempé. Un coloc le lui tend, sourire en coin. Ce coloc, c’est Philippe, retraité et doyen de la maison. Assis à la table, Simon, 26 ans, normalien et professeur d’histoire-géographie à Roubaix, boit son café. Rapidement, Benjamin se joint à eux. La scène est banale. C’est ce qui compte.

Dans cette maison de Marcq‐en‐Barœul, à cinq minutes de Lille, huit hommes vivent ensemble. Une colocation ordinaire, à un détail près : certains ont connu la rue, parfois longtemps. D’autres sont de jeunes actifs. Ils ont tous entre 26 et 65 ans. Leurs trajectoires ne se ressemblent pas ; pourtant, tous ont fait le choix de vivre sous le même toit. Cette colocation pas comme les autres est une des maisons Lazare, un réseau qui en compte aujourd’hui 26 en France.

Vivre dans un « putain de garage »

Depuis 2011, cette association rénove et construit des habitats neufs et assure leur entretien. En 2024, plus de 350 personnes vivaient dans une maison Lazare et neuf locataires sur dix s’y disent heureux d’après le rapport de l’association. Les profils et les raisons de vivre ensemble sont multiples. Simon ne se voyait pas vivre seul dans une
région qu’il ne connaissait pas. Philippe, ancien commercial, s’est retrouvé à la rue après un divorce et la perte de son emploi. Pendant plusieurs mois, il a vécu dans un « putain de garage », découvrant la vie de celles et ceux que l’on ne regarde plus, qui errent dans les centres commerciaux pour se réchauffer, qui passent des heures sur un banc de gare à recharger leur téléphone. « Ça m’a enlevé mes œillères », confie‐t‐il.

« Celui qui viendrait pour sauver quelqu’un passerait à côté du projet. »

Simon, professeur d’histoire-géo

Benjamin, lui, a un parcours cabossé : scolarité difficile, victime collatérale dans l’affaire de viols et d’abus sexuels d’Outreau qui a touché un proche, addictions, deuils… « Ça a toujours été en dents de scie. Je me suis retrouvé SDF. » Dans cette colocation, il a trouvé une sécurité qu’il ne connaissait pas dans la rue, mais aussi une place au sein d’un groupe qui compte sur lui.

Ici, les passés n’impressionnent pas, les postures morales sont mises de côté, tout comme les discours héroïques. « Celui qui viendrait pour sauver quelqu’un passerait à côté du projet », explique Simon. Ce qui se joue ici n’est pas de l’assistance, mais une tentative de vivre ensemble, de restaurer un lien disparu entre actifs et personnes
en situation de grande précarité. C’est accueillir les fantaisies de chacun, accepter les silences, la fatigue, les désaccords, être attendu à table, se faire rappeler à l’ordre quand on oublie de vider ses poches.

Le mercredi soir, ces principes se concrétisent autour de la table. Tout le monde doit être présent, c’est la règle. Ce soir‐là, Benjamin est aux fourneaux. Sa recette surprend : une poêlée de kiwis et de petits pois. Les regards sont sceptiques, les plaisanteries fusent, mais personne ne juge. Puis, comme chaque semaine, on met à jour le tableau des tâches ménagères. Dans cette maison les règles sont les mêmes pour tous : pas d’alcool ni de drogue pour ne pas tenter ceux qui tâchent de se sevrer. Chacun paie le même loyer, environ 300 euros, et participe aux courses. Ici, le passé ne donne ni privilège, ni statut particulier.

Une situation « alarmante » avec la défection de l’État

Pour que ce cadre tienne, l’association met en place un accompagnement : aide administrative pour permettre à Philippe de percevoir sa retraite, suivi addictologique pour Mohamed, actuellement en cure après une rechute avec un retour prévu en mars. Ce soutien aide les colocataires les plus précaires à effectuer leurs démarches, accéder aux aides publiques et payer leur loyer. Aujourd’hui, 85 % des colocs s’étant retrouvés en difficulté bénéficient d’un suivi social.

Le modèle économique de Lazare se fonde sur l’autofinancement : 58 % du budget de fonctionnement est couvert par les loyers et les activités propres de l’association. Le reste provient de dons de particuliers, d’entreprises et de fondations. Un contrat de sponsoring entre Lazare et McCain a notamment été conclu en 2023.

Avec 99 % de son financement hors loyers provenant du privé, l’association comble un vide : celui du lien rompu entre les sans‐abri et la société, mais aussi avec l’État, dont l’action pour leur hébergement demeure critiquée par les associations. 350 000 personnes sont sans domicile en 2024, selon le rapport annuel de la Fondation pour le logement. « La situation est alarmante, sans que nous percevions les signes d’une meilleure prise en compte par les responsables politiques », dénonce la fondation.

logo-esj-lilleCet article est issu d’un partenariat avec l’École supérieure de journalisme de Lille. Il est tiré du magazine‐école Latitudes consacré à « Celles et ceux qui réinventent la vie locale ». Le PDF du magazine est en vente à 4 euros sur la boutique de l’ESJ ou 5 euros pour sa version papier disponible à l’accueil de l’école.

Aucun commentaire pour l'instant

Publié le

Temps de lecture : 4 minutes

Favorite

Par Nicolas Rubler et Marguerite Brunet (ESJ Lille)

1 / ?