Guilaume Delbar. Photo Francis Verhelst/Wikipedia.

A la recherche des électeurs de Guillaume Delbar à Roubaix

De qui le maire de Roubaix est-il l’élu ? C’est la question posée par trois politologues lillois - Rémy Bretton-Wylk, Fabien Desage et Tristan Haute - il y a un peu plus d’une semaine, dans la revue en ligne spécialisée Métropolitiques. Une question fort attrayante pour tous les amoureux de la chose électorale. Mais qui risquent d’être un peu déçus par la réponse de nos experts. Bien que riche d’enseignements, en effet, celle-ci n’est que partielle. Nous avons donc tenté d’en savoir plus en interrogeant un des auteurs.

Le pitch de départ est connu : Guillaume Delbar, maire sortant, ex-LR, passé en 2019 dans l’orbite d’Emmanuel Macron, est réélu assez confortablement au deuxième tour des municipales de juin 2020. Il s’impose face au candidat d’union d’une partie de la gauche, Karim Amrouni, par 56 % des voix contre 44 %. Et ce alors qu’il ne l’avait emporté que de justesse en 2014, à l’issue d’une quadrangulaire très disputée. Un succès incontestable à un petit-gros détail près : l’abstention a été massive.

Près de 8 électeurs sur 10 ne se sont pas déplacés. Résultat, avec seulement 5776 voix - un millier de moins qu’en 2014 -, Guillaume Delbar est un maire très « mal élu » dans une ville qui compte près de 100 000 habitants. Cela dit, la forte abstention lors des municipales est un phénomène national. Et Roubaix n’est que le cas extrême d’une tendance à la hausse générale.

Prime aux votes dans les quartiers bourgeois

Dans ce contexte très particulier, écrivent les auteurs, « la victoire aisée de la droite lors de la dernière élection municipale s’explique par une mobilisation électorale à la fois faible et socialement différenciée, ainsi que par une impressionnante capacité de la droite à mobiliser la bourgeoisie locale, là où la gauche, divisée, ne parvient plus à attirer les classes populaires pourtant largement majoritaires. »

Du moins dans les élections locales. On rappelle en effet qu’à la présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon a attiré au premier tour à Roubaix 10 132 voix, soit plus qu’Emmanuel Macron et François Fillon réunis, et que Benoît Hamon est parvenu à en conquérir 2 226. Largement de quoi battre, en théorie, le petit score de Guillaume Delbar. Sauf que la logique des municipales est décidément bien particulière. « L’abstention massive dans les quartiers populaires donne une véritable "prime" aux votes dans les quartiers bourgeois, dont le poids relatif dans l’élection se trouve accru », résument nos trois politologues.

Roubaix

Ainsi, à Roubaix, dans les quatre bureaux de vote « bourgeois » identifiés comme tels par leurs caractéristiques sociales, l’abstention a été de quinze points inférieure à celle observée dans le reste de la ville. Un avantage qui « s’ajoute à une meilleure inscription sur les listes électorales dans ces quartiers privilégiés. »

Le résultat de cette meilleure mobilisation électorale est impressionnant : ces quatre bureaux de vote ont fourni entre 18 % et 20 % des voix de la liste Delbar alors qu’ils ne pèsent que 6 % de la population roubaisienne. Soit un apport à eux seuls de 1045 voix contre 4731 dans les 42 autres bureaux de la ville.

tableau bureaux de vote roubaix

De quoi assurer une « victoire confortable » à Guillaume Delbar, selon les auteurs : « sans ces quatre bureaux, l’écart entre le maire élu et son challenger divers gauche Karim Amrouni aurait été de moins de 500 voix », précisent-ils. C’est une façon de voir les choses. On peut aussi insister sur le fait que, sans ces quatre bureaux de vote bourgeois, Guillaume Delbar aurait quand même gagné. Problème : il n’est pas possible de préciser le profil de ses électeurs dans ces quartiers. « C’est une des limites de cette analyse, reconnaît Tristan Haute. Cela nécessiterait de faire des questionnaires à la sortie des bureaux de vote. »

On en est donc réduit à des hypothèses… avec de nombreuses inconnues. « Un vote populaire de droite, à Roubaix comme ailleurs, a toujours existé, indique ainsi prudemment Tristan Haute. Et il y a un vote résiduel de droite dans ces quartiers. Mais nous, on ne peut pas dire qu’il y a des gens des classes populaires qui ont voté pour la droite. »

Quid, alors, d’un clientélisme municipal local ? « La question mérite d’être posée mais nous n’avons pas de données empiriques là dessus, reconnaît-il encore. Cela demanderait un travail de fourmi : analyse des résultats de vote bureau par bureau, de la distribution des subventions à des associations, de la composition des équipes municipales de Guillaume Delbar dans les quartiers… Quand la décision se fait à quelques centaines de voix près, l’influence d’une personnalité forte dans un quartier ou des services rendus est envisageable. Encore faut-il le vérifier. »

Démobilisation des électeurs de gauche

Le politologue se montre en revanche plus affirmatif sur les causes de la démobilisation des électeurs populaires de gauche. « Le vote est une pratique intermittente en France et cette intermittence touche principalement les classes populaires qui ne se mobilisent souvent que pour le scrutin présidentiel », explique-t-il. Cette moindre mobilisation affecte également les municipales qui ne méritent pas partout leur réputation d’être des élections « proches des gens ». « Les élections municipales dans les grandes villes n’ont pas forcément ce caractère de proximité qu’elles ont dans les villages et les petites villes, indique-t-il. La proximité sociale entre électeurs et élus à Roubaix est très relative. »

Seule une forte notoriété des candidats est susceptible de contrarier cette tendance. Problème, « la liste Amrouni n’avait pas vraiment un leadership fort. Elle ne suscitait pas d’espoir de basculement car elle n’avait pas rassemblé plus de 15 % des suffrages exprimés au premier tour. »

Enfin, le contexte sanitaire a renforcé les difficultés de la gauche à mobiliser son électorat dans ce type de scrutin. « Les candidats sont inégalement armés pour faire campagne auprès des électeurs les plus susceptibles de voter pour eux, explique Tristan Haute. Quand vous visez une clientèle moyenne et supérieure relativement politisée, vous pouvez vous appuyer sur internet, des mailings, les réseaux sociaux, voire des tracts dans les boîtes aux lettres car ils sont susceptibles d’être lus. Quand vous visez les classes populaires, la campagne repose d'abord sur la notoriété et ensuite sur les interactions sociales, de voisinage ou de travail. » Autrement dit, une mission quasi impossible en temps de confinement pour un candidat pas très connu.

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