Circulez, il n’y a rien voir ! C’est la conclusion d’Aéroports de Lyon qui a mené sa contre-expertise sur une possible pollution due au trafic aérien de Saint-Exupéry. Mediacités avait révélé le dossier en février dernier. Plusieurs habitants et amateurs de pêche à la ligne, au nord de l’aéroport, observent depuis plusieurs années de drôles de tâches huileuses dans des étangs ou sur des toits, dans les communes de Thil ou Saint-Maurice-de-Beynost notamment. L’Association contre l’extension et les nuisances de l’aéroport Saint-Exupéry (Acenas) s’était saisie de leurs inquiétudes et avait fait expertiser des échantillons. Verdict : ils présentaient « un profil proche du kérosène ».             

Suite à notre publication, Aéroports de Lyon (contrôlé par le groupe Vinci) s’était engagé à commander une étude pour tirer les choses au clair. C’est donc fait, assure le gestionnaire de Saint-Exupéry. L’expertise n’a pas été rendue publique. Elle doit être présentée à la prochaine Commission consultative de l’environnement, instance réglementaire pour tout aérodrome où siègent les collectivités locales, des associations et des représentants de l’aéroport, en septembre prochain. Mais, pressé de communiquer, l’exploitant en a fait une synthèse dans le dernier numéro (juin) de « Dialogue », son magazine institutionnel distribué chaque trimestre aux riverains de Saint-Exupéry (près de 60 000 boîtes-aux-lettres arrosées !).

Sans l’ombre d’un doute

Aéroports de Lyon a fait appel à un laboratoire isérois, Abiolac-Asposan, qui, après des prélèvements dans trois étendues d’eau (à Thil, Niévroz et Balan), affirme que « les valeurs en hydrocarbures totaux et volatiles trouvées (…) sont très infimes, proches de la limite de détection, et fréquentes dans les eaux de surface que nous analysons ». « Qualité de l’eau : pas d’impact de l’aérien sur les étangs », titre alors, sans l’ombre d’un doute, la publication du gestionnaire de Saint-Exupéry. Sauf que…             

L’Acenas doute sérieusement de l’impartialité de l’étude. Et pour cause : contrairement à son engagement à mener une expertise dans les mêmes conditions que celle de l’association, Aéroports de Lyon n’a pas effectué de prélèvements dans l’étang de Valérie Pommaz, éleveuse de chevaux à Thil. C’est elle qui, la première, a tiré la sonnette d’alarme sur les tâches visqueuses tombées du ciel. « On a cherché à prendre rendez-vous avec cette personne, sans succès », assure-t-on du côté de Saint-Exupéry.

« L’aéroport a refusé tout net l’idée de la présence de journalistes »

« Ça ne s’est pas passé comme cela, rétorque Valérie Pommaz, jointe par Mediacités. Dans un premier temps, en mars-avril, j’étais tout à fait disposée à ce qu’ils viennent prélever de l’eau chez moi mais à condition que l’Acenas effectue le même jour un prélèvement identique et que cela se fasse sous le regard de la presse. L’aéroport a refusé tout net l’idée de la présence de journalistes. » « Que l'association mène ses propres expertises très bien. Mais exposer à la presse un salarié du laboratoire que, par ailleurs, je ne connais pas, c'est non, réplique Lionel Lassagne, directeur « développement durable » d'Aéroports de Lyon. S'ils veulent faire venir des journalistes chez Madame Pommaz, qu'ils organisent un show ou un concert, nous, nous faisons des analyses ! Mais il ne s'agissait en aucun cas d'une fin de recevoir pour prélever de l'eau dans cet étang. »

Les mois suivants, Valérie Pommaz prévient l’exploitant quand elle observe des tâches [voir, par exemple, la photo ci-dessous prise le 2 juillet dernier] : « C’est régulier, mais pas tous les jours. Prélever au hasard n’aurait aucun intérêt. » Ce type de pollution dépend des conditions météorologiques, du sens du vent et des précipitations. « A plusieurs reprises, j’ai contacté l’aéroport, mais c’était le soir ou le week-end et ils ne pouvaient pas se déplacer », déplore l’habitante de Thil. « Nous avons mené notre expertise de manière empirique avec des échantillons prélevés dans diverses conditions de vent et dans trois endroits différents, défend de son côté Lionel Lassagne. Nous continuerons à en prélever en juillet et août, d'ici à la Commission consultative de l'environnement. » 

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Dans l'étang de Valérie Pommaz, le 2 juillet dernier. Photo : DR.

Pas sûr qu'il arrive à convaincre l'Acenas... Le 26 juin dernier, l’association s'est fendue d’un courrier au directeur « développement durable », que Mediacités reproduit ci-dessous. « Vous annoncez aux riverains que vous avez donné suite à une alerte d’une association alors que vous n’avez pas analysé l’étang signalé !, s’étrangle l’association. Comment devons-nous comprendre votre opération de communication ? » 

courrier ADL DIALOGUE KEROSENE

A demi-mots, dans un échange de mails avec la présidente de l’Acenas, dont Mediacités a eu connaissance, Lionel Lassagne assume le but de la publication dans « Dialogue ». « A partir de fin février, vous avez communiqué massivement dans la presse locale sur ces prétendues pollutions, écrit-il. Aussi, vous comprendrez qu’il n’était pas possible pour Aéroports de Lyon de ne pas apporter une contre-expertise. » Ou quand un problème environnemental vire à la guerre de communication…