Dure fin de mandat pour Lucien Barge… Comme vous l’avez lu en octobre dernier sur Mediacités, le maire de Jonage, bourgade de 6000 habitants de l’est lyonnais, est dans le collimateur d’une enquête de la gendarmerie de Saint-Laurent-de-Mure pour des faits présumés de favoritisme. À l’origine de ses ennuis : une délibération autorisant la ville à louer un appartement au fils de son adjointe, Martine Chalessin, à un prix défiant toute concurrence [relire notre enquête : « À la mairie de Jonage, c’est copinage à tous les étages »]. Mais ce n’est pas tout ! D’après nos informations, deux autres plaintes viennent alourdir le dossier Barge. Toujours pour des faits présumés de favoritisme. Les différentes enquêtes ont été jointes, selon le parquet de Lyon. A moins de trois mois des élections municipales, lors desquelles le roitelet de Jonage espère décrocher un cinquième mandat, Mediacités fait le point.           

1/ Du momentané qui aura duré deux ans et demi

Il a déménagé. D’après nos informations, le fils de Martine Chalessin a quitté en fin d’année 2019 l’appartement propriété de la municipalité qu’il occupait depuis le printemps 2017, dans l’impasse du Boucher. « Il était en plein divorce, fallait bien qu’il se loge !, justifiait, il y a quelques mois, Lucien Barge, interrogé par Mediacités. Cet appartement, c’est fait pour rendre service, pour dépanner momentanément. » La municipalité demandait au fiston 350 euros par mois pour 70 mètres carrés.

Cette location à prix d’ami fait l’objet de la première plainte. En octobre 2018, un habitant de la commune s’était ému de la situation auprès du procureur de la République. Mais ce n’est qu’un an plus tard, concomitamment à la publication de nos premières révélations, que les gendarmes débutaient leurs investigations sur le maire de Jonage. Contacté via son directeur de cabinet, le premier édile n’a pas répondu à nos questions [lire l’encadré En coulisses ci-dessous].   

2/ Quand le maire joue au Monopoly

La deuxième plainte est l’énième rebondissement d’une affaire qui dure depuis 2016. Elle oppose Lucien Barge à l’indivision Garnier, famille historique de Jonage et connue, dans le passé, pour sa biscuiterie. Objet du bras de fer qui a tourné à la guerre des nerfs : une parcelle située dans la rue François Blondel, à deux pas du bourg. Rembobinons.

En 2015, les Garnier signent un compromis de vente avec un couple, Monsieur et Madame N., désirant construire leur logement. Montant de la transaction : 230 000 euros. Problème : ce projet perturbe les plans du maire de Jonage. Lucien Barge lorgnait le terrain pour accueillir une extension du magasin Lidl tout proche. « En 2016, il me convoque dans son bureau à la mairie, se souvient Bernard Garnier, un des membres de l’indivision, et pas gêné - de quel droit se mêle-t-il d’une vente entre deux particuliers ? - il me propose que la commune rachète notre bien pour 90 000 euros. Il ne savait pas à qui il avait à faire… »

Refus donc des Garnier, mais Lucien Barge est coriace. En juillet 2016, il fait voter par son conseil municipal deux délibérations pour tenter de faire échouer le compromis de vente. La première autorise les époux N. à déposer un permis de construire sur un autre terrain de Jonage, situé rue du Balay et propriété… de la commune. Par ailleurs il obtient l’accord de son assemblée pour préempter le terrain des Garnier au prix de 90 000 euros. La délibération précise que « cette acquisition a lieu dans le cadre du projet Lidl ».

« La commune de Jonage perd entre 60 et 90 000 euros pour favoritisme »

L’indivision attaque au tribunal administratif ces deux délibérations. Quelques mois plus tard, en mars 2017, Lucien Barge annule celle l’autorisant à acheter la parcelle. Entretemps, le dossier s’envenime à propos d’une demande de raccordement du terrain Garnier au réseau électrique. La municipalité y fait obstacle. Nouvelle procédure au tribunal administratif qui enjoint la ville à autoriser les travaux et la condamne à verser 1200 euros à l’indivision. Alors qu’une autre procédure, cette fois-ci au Tribunal de grande instance, oppose, en parallèle, le couple N. aux Garnier sur la caducité du compromis de vente.

La plainte déposée ces dernières semaines par les Garnier à la gendarmerie de Saint-Laurent-de-Mure concerne la vente, par la commune, aux époux N., du terrain sur lequel elle leur a accordé le permis de construire. La parcelle de 645 mètres carrés, estimée à 187 000 euros par les domaines, est cédée par la ville avec une ristourne de 27 000 euros à cause de la présence d’un collecteur d’eau enterré (ce qui entraînerait, d’après la mairie, une servitude).

« Favoritisme », dénonce Bernard Garnier, au titre de l’indivision. Il conteste à la fois le prix de vente - de fait, à Jonage, les prix observés pour des surfaces comparables se situent plutôt entre 200 000 et 250 000 euros - et la décote de 27 000 euros. « La commune de Jonage perd entre 60 et 90 000 euros pour favoritisme de Monsieur Lucien Barge au profit de Monsieur et Madame N. », écrit-il dans un courrier adressé le 11 décembre dernier au procureur de la République, que Mediacités a consulté. Sur ce dossier non plus, la municipalité n’a pas répondu à nos questions.       

3/ Bois communal : Lucien Barge rappelé à la loi

La troisième plainte concerne un bois communal situé sur les berges du canal de Jonage, à hauteur de la station d’épuration. Un riverain, Jean-Marc Coursières, reproche à Lucien Barge d’avoir laissé, en toute connaissance de cause, deux administrés étendre sans autorisation leur terrain de stockage de matériel agricole au détriment de la propriété boisée de la ville.

C’est la deuxième fois que Jean-Marc Coursières dépose plainte sur le sujet. La première avait été classée sans suite. Mais, dans un courrier de novembre 2018, le parquet général de la Cour d’appel de Lyon l’informait que le maire de la commune avait fait l’objet d’un rappel à la loi. « En cas de non-respect ou de réitération le procureur pourra changer sa vision », précisait le parquet général. « Or, rien n’a changé depuis », déplore l’habitant, qui a, lui aussi, été entendu par la gendarmerie de Saint-Laurent-de-Mure.

« A ce stade, nous ne pouvons vous indiquer quelles suites pourront être données à cette enquête [sur le maire de Jonage] », se borne à répondre le parquet. Ce vendredi 10 janvier, Lucien Barge doit présenter ses vœux 2020. Les derniers ? A 71 ans, l’édile briguera de nouveau les suffrages des Jonageois mais sans le soutien de son parti politique. Les Républicains ont préféré accordé l'investiture à son ancien adjoint et actuel opposant Laurent Chervier. Dans le cadre de l’élection métropolitaine, Lucien Barge s'est rangé derrière la candidature de Gérard Collomb.

Pour cet article, nous avons adressé, le 18 décembre dernier, une liste de questions précises à Renaud Donzel, le directeur de cabinet de Lucien Barge. Sans réponse depuis. En octobre 2019, le collaborateur du maire nous avait écrit le mail suivant à l’occasion d’une précédente demande d’entretien : « Compte tenu de vos articles, je vous informe que Monsieur le Maire a déposé plainte à l'encontre de votre journal et de vous même auprès du doyen des juges d'instruction avec constitution de partie civile. Vous comprendrez aisément qu'aucune communication n'est possible avec vous et votre journal ». Mediacités n’a, à ce jour, reçu aucune notification officielle de la part de la justice concernant cette potentielle plainte.