Avez-vous été surpris par l’affaire des frais de représentation du président de la métropole européenne de Lille (MEL) que nous avons publiée ?

J’ai surtout été surpris par l’absence de réactions des autres élus. C’est un indice supplémentaire que les institutions intercommunales ne tournent pas rond. Ailleurs, les pratiques incriminées (l’utilisation d’argent public à des fins personnelles, ndlr) auraient été dénoncées. Pas à la MEL. Ce fut déjà le cas lorsque le président Castelain a été mis en examen dans le cadre du dossier du Grand Stade. Jamais la question de la remise en cause du mandat du président de la MEL ne s’est sérieusement posée malgré sa double mise en examen. Pourtant au même moment à Paris, tout le monde s’interrogeait sur la possibilité pour Richard Ferrand de rester à son poste ministériel alors qu’il faisait l’objet d’une information judiciaire pour prise illégale d’intérêts.

Comment l’expliquez-vous ?

Fabien Desage, maître de conférence en science politique à l’université de Lille
Fabien Desage, maître de conférence en science politique à l’université de Lille

Parce que dans ces instances de compromis que sont les intercommunalités, les élus se tiennent, il n’y a pas véritablement d’opposition. Ils sont tous partie prenante d’une grande coalition de gouvernement et il leur est très difficile de s’opposer. D’ailleurs, toutes les remises en cause proviennent de l’extérieur de l’institution. De la presse, notamment, comme vous l’avez fait. Parfois de mouvements associatifs. Jamais de l’interne, très rarement des conseillers communautaires eux-mêmes, pourtant très nombreux et divers.

Vos travaux de recherche vous ont conduit à étudier le fonctionnement de la MEL. Vous remettez particulièrement en cause le consensus qui y règne. Un consensus nuisible, dites-vous, parce qu’il dépolitise l’action publique…

Il faut tout d’abord insister pour dire qu’il y a une sorte de trompe-l’œil de l’intercommunalité. On a l’impression qu’avec elle les communes perdent de leur pouvoir. C’est vrai… sauf que les maires en gagnent parallèlement ! Parce qu’ils sont souvent seuls à représenter leur commune dans ces instances. Après s’être opposés à la montée en puissance des regroupements communaux, ceux-ci ont fini par l’accepter parce qu’ils se sont mis d’accord pour domestiquer ces structures. Les structures intercommunales ne sont plus des instances de pilotage des territoires, de rééquilibrage, mais de défense des intérêts communaux tels qu’ils sont définis par les maires. Et cela alors que les inégalités territoriales nécessiteraient de faire des choix ! Les élus sont tous tenus, quelle que soit leur étiquette politique, par cette logique de consensus émolliente. Dans plusieurs intercommunalités, des chartes consignent noir sur blanc que rien ne sera mené contre l’avis des maires, en matière d’urbanisme ou de logement par exemple. A Lille, le président Castelain le rappelle en permanence.

C’est ainsi que tout se décide dans les bureaux métropolitains, en catimini, avant les séances plénières ?

Oui. C’est, avec les réunions de groupes politiques et les conférences des maires, l’instance où l’on s’arrange. J’y ai assisté pendant deux ans pour ma thèse. Ces bureaux, qui réunissent les maires et les présidents de groupe des différentes formations partisanes, sont un danger pour la démocratie parce qu’ils conduisent les élus à fonctionner dans l’entre-soi. Ils favorisent une tendance corporatiste du jeu politique, qui empêche les débats de fond, neutralise les potentiels « tireurs d’alarme ».

Ce qui explique les applaudissements nourris des élus métropolitains après que le président a exprimé sa « haine » vis-à-vis de nos « insinuations infondées et abjectes » ?

Tout à fait. En pratiquant l’investigation, Mediacités gêne parce que vous sortez du consensus ambiant. Nous-mêmes, le collectif universitaire Degeyter, avons été empêchés de présenter notre ouvrage « Sociologie de Lille » devant le conseil de développement de la MEL, une instance consultative qui en dépend, parce qu’on était perçus comme trop critiques du fonctionnement communautaire ! Le cabinet de Damien Castelain est intervenu en ce sens. Le livre a pourtant été présenté partout en France, au Canada et en Belgique mais pas devant les élus et fonctionnaires de la MEL ! Cela participe du déficit démocratique de cette institution, dont les élus refusent en grande partie le débat sur les politiques qu’ils mènent et leurs effets sur le territoire.

Comment remettre de la démocratie dans les intercommunalités ? En instaurant le suffrage universel direct des élus communautaires ?

Sans doute, mais à la condition de disposer d’une circonscription électorale unique à l’échelle de la métropole. Si on continue de voter à l’échelle de sa ville, les élus auront toujours tendance à ne représenter que leur commune. Il faut bien comprendre qu’une institution n’acquiert jamais de souveraineté sans une légitimité démocratique associée. Et ceci impliquerait de politiser les choix intercommunaux, de montrer qu’il existe des alternatives. Il faudrait, par exemple, débattre de l’engagement de l’institution en faveur de l’ « attractivité », mantra rarement interrogé des politiques urbaines. Cela va-t-il bénéficier à tous les habitants ? Or la MEL, comme d’autres métropoles, est incapable de questionner ses politiques publiques, de créer du débat, d’intéresser les citoyens.

« L’intercommunalité, comme la démocratie, est une chose trop sérieuse pour être laissées aux seuls élus », écrivez-vous. C’est de la provocation ?

Pas du tout ! J’estime que la politique est confisquée dans les intercommunalités. Ce sont des prisons dorées pour les élus qui maintiennent les citoyens à distance, en tirent un certain confort mais aussi une certaine impuissance à traiter les maux de nos métropoles inégalitaires. Regardez l’impossibilité de discuter les choix en matière de transport en commun par exemple. Ou la très coûteuse installation de portiques de sécurité. La revitalisation démocratique viendra forcément de l’extérieur. Il faut laisser plus d’espace aux citoyens, rendre des comptes auprès d’eux, ouvrir les instances, ne pas essayer de faire taire ceux qui lèvent la tête... En Belgique, sur certains frontons de d’hôtels communaux, on peut lire la devise suivante : « La publicité [de la vie politique] est la sauvegarde du peuple ». En rendant public, en permettant le débat, on permet aux citoyens d’aiguillonner les élus, de leur rappeler ce qui fâche. Et beaucoup de choses fâchent, dans une agglomération qui est la plus inégalitaire de France. Il en va de l’intérêt des élus eux-mêmes, et de leur légitimité.