Au bout de quatre ans, la page Lopez du Losc s’est brutalement refermée. En à peine quinze jours, un nouvel actionnaire est arrivé : Callisto Sporting, filiale du fonds d’investissement Merlyn Partners. Ainsi qu'une nouvelle équipe dirigeante, emmenée par Olivier Létang. Le putsch a pris par surprise beaucoup de supporters, focalisés sur les excellents résultats sportifs de leur équipe. Mais aussi nombre de salariés. 

Nul n’avait conscience de la gravité de la situation financière. L’ombre de la cessation de paiement planait sur le début janvier, a affirmé le nouveau patron du club, lors de sa première conférence de presse officielle. Et la Direction nationale de contrôle et de gestion (DNCG) agitait en coulisses la menace d’une relégation administrative, selon les informations de Mediacités. Heureusement, les nouveaux "Zorros" du club ont rétabli la situation en un temps record, apportant argent frais (40 millions d’euros) et promesse de réduire « significativement » un endettement catastrophique. Le 4 janvier, la DNCG a validé le business plan et écarté toute sanction. Alors, fin de l’histoire ? Pas si simple...

Un LBO qui plombe tout

Ce qui est sûr, c’est que l’issue était connue d’avance. Mediacités fait partie des quelques voix qui, dès le début, ont tiré le signal d’alarme. D’abord parce que le passé de Gérard Lopez dans la formule 1 et le football avait de quoi susciter la méfiance. Nous y reviendrons. Mais aussi parce que la structure complexe mise en place pour acquérir le club - une cascade de sociétés situées dans différents paradis fiscaux - ne peut avoir qu’une justification : la dissimulation. Il est surtout apparu très rapidement que Gérard Lopez avait menti en affirmant avoir acheté le club avec ses propres fonds. Au contraire, il a tout emprunté. Au moins 225 millions d’euros au cours des deux premières années. Qui plus est à un fonds d’investissement spéculatif qui ne fait aucun cadeau : le "fonds vautour" américain Elliott Management. Personne n’aurait donc dû être surpris.

« Gérard Lopez est parti tout simplement parce qu’on l’a mis dehors, explique Mickael Terrien, maître de conférence en économie du sport à Lille 2. C’est quelqu’un qui a acheté une maison à crédit et qui n’a plus été capable de le rembourser. La banque a récupéré la maison, tout simplement. Gérard Lopez a fait ce qu'on appelle en finance un LBO. Il a trouvé Elliott qui lui a prêté les fonds, mais à des taux d'intérêts prohibitifs de 15 ou 16 %. Malgré les bons résultats sportifs et le trading [NDLR : vente de joueurs], il n’avait aucune chance de rembourser. Le club était déjà déficitaire au départ et il fallait dégager des cash flows énormes juste pour rembourser la charge de la dette, sans même parler du capital. Le défaut était inéluctable sachant que ce n’était pas son argent et qu’il ne risquait pas grand chose à titre personnel. » A part, peut-être, un petit camouflet.                

Convoqué par Elliott mi-décembre, Gérard Lopez se voit signifier l'obligation de céder le club au fonds luxembourgeois Merlyn Partners. La structure de reprise, Callisto Sporting, a été créée le 7 décembre, soit une semaine avant que Gérard Lopez n’apprenne son éviction. Sa proposition de faire refinancer le restant de sa dette - estimé à 150 millions d'euros par le site italien Calcioefinanza - par d’autres acteurs financiers a été rapidement écartée. Le signe que toute confiance avait disparu entre le "fonds vautour" et l’homme d’affaires hispano-luxembourgeois.

Les limites du trading

« S’il était arrivé avec de l’argent frais sans avoir à payer des intérêts énormes sur la dette, peut-être que cela aurait pu marcher, observe pour sa part Jean-François Brocard, maître de conférence au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges. Même si, personnellement, je trouve ça dangereux par rapport à la spéculation sur les joueurs, on ne peut que constater qu’ils ont réussi leur politique de trading. »

Le trading constitue le coeur du modèle économique mis en oeuvre par Gérard Lopez au Losc. Le site TransfertMarkt recense 73 ventes entre 2017 et 2020 représentant 342,9 millions d’euros contre 79 acquisitions cumulant 218 millions d’euros de dépenses. Soit un solde positif théorique de 124,9 millions d’euros ! Plus officiel, le solde des opérations de mutations relevé par la DNCG pour les trois saisons entre 2016 et 2019 s’élève à 122,1 millions d’euros. Une performance exceptionnelle… qui ne se traduit absolument pas sur la ligne du résultat. 

Lors des deux dernières saisons pour lesquelles on dispose de chiffres de la DNCG (2017-18 et 2018-19), la perte d’exploitation cumulée du club s’élève en effet à 195,5 millions d’euros. Et la perte nette, c’est à dire une fois pris en compte les transferts, à 208,5 millions d’euros. Cherchez l’erreur… 

« Depuis les années 1970, on constate que chaque fois qu’il y a une hausse des revenus, cela s’accompagne d’une flambée des indemnités de transferts et des salaires des joueurs qui sont la principale dépense des clubs, observe Mickael Terrien. Résultat, les déficits augmentent en proportion de la hausse des revenus. » Mais cette « loi d'airain » n’explique pas tout. Beaucoup d’observateurs se demandent où est passé l’argent des transferts. Et posent la question qui fâche vraiment, alors que le club perd de l’argent... 

Y a-t-il eu enrichissement personnel ?

L’offensive est venue, le 18 décembre, d’un journaliste du New York Times, Tariq Panja, spécialiste du foot business. Dans une série de Tweets, il met en cause Gérard Lopez et se demande : « Les profits sur les joueurs n’ont pas servi à réduire la dette. Où sont-ils allés ? ». Ses propos sont repris en partie par l’économiste du sport Pierre Rondeau, qui explique que « les plus-values des ventes de joueurs servaient non pas à soutenir financièrement le Losc mais à gonfler la capitalisation de Lux Royalty (la holding propriétaire du Losc, NDLR) et à rembourser la dette de Lopez. »

Ils ne sont pas les seuls à s’interroger. Des dirigeants du football du Nord-Pas-de-Calais aussi, selon des confidences faites à Mediacités sous le sceau de l’anonymat. Car l’organisation du club comporte des curiosités. Mickael Terrien s’étonne ainsi que la cellule chargée de repérer les recrues potentielles du club ait été confiée à une société britannique, Scoutly, filiale non pas du club mais de la holding de tête, Victory Capital, propriété de Gérard Lopez et de Marc Ingla, comme le détaille cet article de France 3. 

« La capacité de scouting est l’activité clé de l’entreprise Losc, expose l’économiste du sport lillois. Le trading, autrement dit le coeur de son modèle économique, repose sur son efficacité. Pourquoi l’externaliser ? » Lors d’une conférence de presse, Gérard Lopez a justifié cette particularité en expliquant qu’il s’agissait de donner une « certaine indépendance » à la structure afin de permettre à son patron, Luis Campos, « de passer un peu plus inaperçu ». Pas vraiment convaincant sachant que ce dernier est un des dénicheurs de talents footballistiques les plus connus de la planète. 

L’ex-propriétaire du Losc a aussi affirmé que Scoutly n’avait aucune activité commerciale visant à préparer un transfert. La société, qui compte pas moins de 19 recruteurs, se contenterait de facturer des prestations de scout au Losc. Bénéficaire à hauteur de 611 000 euros en 2017, cette véritable pépite, qui a constitué une base de 1 000 recrues potentielles, était curieusement en perte de plus de 1,2 million d’euros en 2018. A noter que Scoutly n’a pas été vendu avec le Losc. Elle reste la propriété de Gérard Lopez et ne travaillera plus pour le club lillois, a précisé Olivier Létang.

Les fuites possibles de revenus issus de l’activité de trading sont nombreuses. La principale est liée aux commissions des agents de joueurs. « Lors de la saison 2018-19, sur 100 euros de recettes d’exploitation du Losc, 13 euros sont allés dans la poche d’agents, explique Mickael Terrien. C’est juste hallucinant ! Sachant qu’on ne parle là que des commissions légales et que c’est une industrie où la rétrocommission (le reversement aux clubs d’une partie des commissions par l’agent, NDLR) est la norme. » Ces commissions légales, déclarées à la DNCG, ont atteint 23,4 millions d’euros en 2019-2020, une année record pour le Losc qui a enregistré 143 millions d’euros de ventes de joueurs. Soit 16 % des recettes qui ne rentreront pas dans les caisses du club.

Les comptes du Losc rescellent d’autres motifs d’interrogations. Dans une vidéo explicative sur le départ de Gérard Lopez, l’écrivain et blogueur Romain Molina relève qu’à côté des charges salariales, la catégorie fourre-tout « autres charges » représente 36,8 % de l’ensemble des dépenses du Losc en 2018-2019. Soit 10 points de plus que la moyenne des clubs de Ligue 1 (27,4 %), a calculé Mediacités. Si Gérard Lopez n’est pas à l’origine de cette particularité du club nordiste, il l’a entretenue. Les « autres charges » bondissent littéralement à partir de la saison 2012-2013. 

Pour Mickael Terrien, « la probabilité que les « autres charges » cachent des commissions déguisées est une évidence. Tous les clubs le font à partir du moment ou vous devez rémunérer un agent qui n’a pas officiellement un rôle d’agent. Si un joueur vous dit : “Je signe chez vous mais il faut verser 200 000 euros à mon cousin”, vous êtes obligé d'en passer par là car il n’a pas le statut d’agent. Ça passe alors en indemnité de scouting. »

« Tout le système du trading est très opaque et alimente des dessous-de-table, confirme Jean-François Brocard. A qui ? Je ne suis pas capable de le dire. Je sais seulement que seuls certains agents pouvaient travailler avec Lille. Or ceux qui ont le meilleur réseau ne sont pas forcément ceux qui ont la meilleure réputation. »

Qui est vraiment propriétaire du Losc ?

En apparence, c’est le fonds d’investissement luxembourgeois Merlyn Partners GP, contrôlé à 54 % par le néerlandais Maarten Petermann, qui a racheté le Losc. Mais le diable se cache dans les détails. Car Merlyn Partners GP a créé une première filiale, Merlyn Partners SCSp, au dessus de Callisto, le véhicule chargé de l'acquisition de Lux Royalty, la holding luxembourgeoise du club lillois. Or Merlyn Partners SCSp est très opaque. Le journaliste de France 3 Yann Fossurier, grand spécialiste du Losc, a remarqué qu’il s’agissait « d’une société en commandite spéciale ». La particularité de ce type de société ? « On ne connaît que le commandité (Merlyn Partners GP) mais pas le commanditaire », précise le confrère.  Et de poursuivre : « Merlyn reste une sorte de super gérant travaillant en lien avec un ou des commanditaires anonymes. »

Un tel montage ne peut qu’alimenter les spéculations. D’autant qu’un acteur majeur semble avoir disparu du paysage : le fonds spéculatif Elliott, dont on ne sait pas comment il va se faire rembourser la dette contractée par Gérard Lopez. D’après le site italien Calcioefinanza, Merlyn se serait engagé à en payer 70 % lors de l’achat du club, et les 30 % restants en août 2021, à l'échéance prévue avec Gérard Lopez. Mais aucun détail n’a été donné. On sait seulement que Maarten Petermann est un ancien banquier de la banque américaine JP Morgan, elle-même créancière du Losc, et qu’il a co-créé en juillet 2019 un fonds d’investissement baptisé Melvyn Advisors, censé démarrer avec 500 millions d’euros d’actifs, selon l'agence financière Bloomberg. Mais concrètement, on ne sait pas comment a été (ou sera) financé le rachat de la dette du Losc. 

Pour Mickael Terrien, « la question la plus importante est de savoir s’ils ont acheté le club avec leur propre argent » car, dans ce cas, « ils ne feront pas n’importe quoi ». Les contre-exemples de rachat par LBO problématiques sont nombreux. Et de citer, outre Lille, les clubs de Bordeaux et du Milan AC, autre gros débiteur du fonds Elliott, passé depuis directement dans son patrimoine. Reste un mystère : que vient faire un fonds d’investissement dans une entreprise sportive comme le Losc qui a accumulé 288,6 millions d’euros de pertes nettes entre 2009 et 2019 ? Et qui va encore creuser celles-ci en 2020 et en 2021...

Pourquoi des fonds s’intéressent-ils tant au Losc ?

King Street à Bordeaux, Red Bird à Toulouse, Oaktree à Caen… Le Losc n’est pas le seul club de football français à bénéficier des attentions d’un fonds d’investissement. Au point que la presse économique et la presse sportive se rejoignent pour souligner l’arrivée de ces nouveaux acteurs du foot-business. Et ce malgré une crise profonde qui devrait se traduire par des pertes d’exploitation globales de 1,5 milliard d’euros pour la saison en cours. Lille ne serait donc qu’un exemple emblématique d’une tendance générale. Mais les raisons précises de cet attrait restent mystérieuses.

« Je n’ai pas de réponse académique ou économique certaine à la question. On se la pose tous », reconnaît Mickael Terrien. Le chercheur vient de co-réaliser une étude (objet d'une présentation vidéo ici, à partir d'1h37) sur cette attractivité paradoxale qui a vu 22 des 40 clubs professionnels français changer de propriétaire entre 2010 et 2019, malgré des déficits récurrents a priori dissuasifs. Parmi toutes les motivations qui peuvent pousser à la détention d'une équipe de football, l'une d'entre elles se révèle particulièrement iconoclaste : la recherche de rétro-commissions. Autrement dit, une pratique illégale...

« Tout le monde nous parlait de la vague des rachats portée par la hausse des droits TV des clubs jusqu’à ce que le fiasco du diffuseur Mediapro ne remette tout en cause. En fait, il n’y a pas eu de vague, observe Mickael Terrien. Ces rachats ont bondi en 2015, juste après l’interdiction par la FIFA de la tierce propriété ou TPO (third party ownership - système qui permettait à des tiers de se partager les “droits économiques” associés à un joueur et donc de toucher de l’argent en cas de transfert, NDLR). A partir du moment où cela n’a plus été possible, le seul moyen pour ces acteurs de se constituer un portefeuille de joueurs a été d’acheter un club. » 

Evolution rachats clubs
Slide extraite du la présentation "Profit, synergie ou retrocommission : les motifs de détention d'un club de football", par Mickael Terrien et Y.C. (webinaire du CDES de Limoges du 11/12/2020)

Gérard Lopez illustre parfaitement cette tendance. En 2012 et en 2013, l’homme d’affaires a créé deux fonds d’investissement dédiés au TPO. Grâce aux documents des Football Leaks, Mediacités a pu détailler comment il avait acquis les droits économiques d’au moins deux joueurs brésiliens, deux joueurs mineurs. La fin du TPO a correspondu à sa recherche d’un club, un échec à Marseille précédant son succès à Lille. Signe que le trading et les commissions ont toujours été au coeur de ses priorités, l’ex-propriétaire du Losc a également créé dès 2013 la société Kick Partners qui ambitionnait rien moins que de devenir la plus grosse agence de joueurs du monde.

Pour Mickael Terrien, « les gens qui achètent un club aujourd’hui le font uniquement pour réaliser des transferts et générer des commissions d’agent. » Jean-François Brocard constate également un schéma récurrent dans ces rachats marqués par « la volonté de rentabiliser au plus vite l’investissement et de mettre en place une équipe disposant d’un réseau permettant de faire du trading. On retrouve toujours des agents sportifs dans le montage de ces opérations. Et des managers généraux ou des directeurs sportifs eux-mêmes impliqués dans des réseaux d’agents ».

Pour des fonds spéculatifs comme Elliott, « acheter un club peut participer d’une stratégie de diversification de portefeuille, poursuit Mickael Terrien. La probabilité de perdre de l’argent est assez importante mais il existe peu d’activités qui présentent des taux de rendement de 15 ou 16 % ; ou qui permettent, en six mois, de valoriser un gamin de 18 ans 180 millions d’euros. »

Des motivations plus individuelles ne sont pas à exclure pour expliquer l’intervention de grands fonds d’investissement dans les clubs de foot. « Il y a des effets de réseau, l’attrait d’un possible enrichissement personnel et aussi des questions humaines. Des cadres dirigeants de ces fonds ou des responsables de la communication qui adorent le foot peuvent pousser ces opérations, confie Jean-François Brocard. C’est complètement irrationnel mais cela peut influencer beaucoup les décisions. Et comme cela ne représente qu’une partie infime du portefeuille de ces institutions financières, on leur laisse les mains libres. »