Comment mesurer la gentrification ? Dans les nombreux messages que vous nous avez envoyés suite à notre appel à contributions, la question revient régulièrement. Souvent en formulant des demandes précises. « Quel est le profil des “gentrifieurs” ? Quel pourcentage de familles monoparentales ? Combien de mètres carrés sont concernés actuellement ? », nous questionne par exemple Guillaume. Parfois en faisant référence à tel ou tel quartier de l’une de nos quatre villes, à l’image d’Olivia qui « ne voi(t) pas vraiment de gentrification autour de chez (elle) », mais se demande si elle ne toucherait pas le quartier voisin de Bois blanc, près de Lille. De temps en temps en doutant purement et simplement de la possibilité d’une mesure, comme Laura à Nantes pour qui la loi SRU (qui oblige les villes à disposer d’au moins 25% de logements sociaux à l’horizon 2025) « complique la prise en compte réelle » du phénomène « dans les statistiques » et finalement « le relativise ». Bref, une diversité de remarques et de réflexions qui s’ajoutent à la complexité et à l’ambigüité du concept.

Car devant l’embourgeoisement de nos quartiers et de nos métropoles, nous sommes comme confrontés à une vague de chaleur mais privés de thermomètre : capables de ressentir le phénomène et d’en percevoir les variations, mais bien en mal d’en donner une mesure exacte. « La gentrification remodèle nos villes, pourtant il est très difficile de déterminer où et à quelle vitesse ce processus a lieu dans les centres urbains », notaient en mars dernier les membres d’une équipe franco-canadienne de chercheurs à l’origine d’une nouvelle méthode d’analyse de la gentrification bâtie sur l'étude d'une cinquantaine de critères grâce à… l’intelligence artificielle.

Indice de gentrification

Bref, il ne faut pas compter sur un chiffre miracle pour évaluer la gentrification. Pour prendre toute la dimension du phénomène, mieux vaut multiplier les approches. C’est ce que nous vous proposons au fil de cette première enquête #DansMaVille, avec des reportages sur le terrain, des portraits de quartiers, de "gentrifieurs“ et de "gentrifiés“, des interviews de chercheurs ou d’élus, des analyses... Ce qui n’empêche pas toute approche globale et quantitative.

Mais plutôt que d’essayer - sans doute vainement – de chercher une corrélation entre les ouvertures de brasserie de bières artisanales bio / épicerie en vrac / magasin de vinyles et l’évolution de la population, nous nous sommes concentrés sur une question : Lille, Lyon, Nantes et Toulouse ont-elles vu leurs classes les plus populaires les quitter et être « remplacées » par d’autres, plus aisées ? Apparemment, la réponse est oui. Pour l’observer, nous nous sommes penchés sur deux série de données : l’évolution de la catégorie socioprofessionnelle des habitants et celle des revenus fiscaux des foyers.

Avec la première, nous avons établi une sorte « d’indice de gentrification ». En clair nous avons étudié l’évolution du rapport entre le nombre d’ouvriers et d’employés dans la population active et ceux que l’Insee appelle les « cadres et professions intellectuelles supérieures ». Qu’en ressort-il ? Que les seconds prennent au fil du temps de plus en plus de poids, à mesure que les premiers se font plus rares. Comme le montre le graphique ci-dessous, le phénomène s’observe à Lille, à Toulouse, à Nantes et tout particulièrement à Lyon ou l’évolution est la plus marquée. Alors que l’on comptait entre 59,8 et 61 % d’ouvriers et employés dans les quatre villes en 1968, cette proportion s’échelonne désormais entre 37,3 % (Lille) et 31,5 % (Lyon). Dans le même temps, les cadres qui flirtaient au départ avec la barre de 10 % représentent désormais près d’un tiers des actifs dans chacune de ces villes (34,5 % dans le cas de Lyon).

Désindustrialisation du pays et tout particulièrement des villes, tertiarisation du marché du travail, politiques de rénovation urbaine… Les explications sont bien évidemment multiples. Mais la différence entre l’évolution de nos quatre villes et celle de l’ensemble de la population française (courbe bleue dans le graphique) reste particulièrement frappante. Plus que le reste du pays, les grandes métropoles françaises ont attiré ces vingt dernières années les catégories sociales dites supérieures. Et cette concentration s'est accompagnée d'une disparition des CSP moins favorisées. Un processus qui, comme le montrent les courbes ci-dessus s'est nettement accéléré depuis le début des années 2000.

Pour compléter cette approche, nous nous sommes également penchés sur d’autres données, fournies par l’administration fiscale cette fois-ci : l’évolution du nombre de foyers fiscaux par tranche de revenu. L’échelle, cette fois est plus courte et s’étale sur les quatre premières années du mandat municipal en cours. Et là encore, les résultats sont sans équivoque. Alors que le nombre total de foyers fiscaux a augmenté dans chacune des villes (+ 2,6 % à Lille, + 4 % à Lyon, + 2 % à Nantes et + 5 % à Toulouse), ce sont les catégories les plus riches qui ont connu la plus forte croissance. A Nantes, le nombre de foyers déclarant plus de 100 000 euros de revenus par an a littéralement explosé. Il est passé de 4 020 à 4 938, soit une hausse de 22,8 %. Et la tendance s’observe également à Lille, Lyon et Toulouse : plus 20 %, au moins, dans chacune d'elles. Dans une moindre mesure, le même phénomène s’observe chez les « un peu moins riches » (entre 50 000 et 100 000 euros de revenu par an), avec des hausses comprises entre 12 et 16,8 %.

Un afflux d’un côté et… une fuite de l’autre. Sans surprise, ce sont les catégories les moins favorisées - les foyers déclarant 20 000 euros de revenu ou moins – qui semblent les grands perdants de l’affaire. Pas forcément les plus pauvres d’ailleurs, puisqu’à l’exception de Nantes (ce qui méritera une enquête à part), la tranche 0 - 10 000 euros échappe à l’exode. Mais plutôt la catégorie tout juste supérieure, qui gagne parfois suffisamment pour payer des impôts et trop pour bénéficier de certaines aides de L’État ou des collectivités. A Lille, ils étaient 38 565 en 2014 et seulement 37 024 en 2018. Soit une baisse de 4 % ces quatre dernières années. Le nombre des plus aisés qui grandit, celui des plus modestes qui décroit… Pas de doute, nos villes s’embourgeoisent.

Benjamin Peyrel
Co-fondateur de Mediacités et rédacteur en chef de son édition nantaise. Avant de me lancer dans cette aventure, j'ai débuté au quotidien La Croix et suis passé par différentes rédactions (L’Humanité, Le Parisien, etc), avant de rejoindre L’Express et d'écumer préfectures et sous-préfectures pendant dix ans. Je m’intéresse notamment aujourd’hui aux montagnes de données que les collectivités comme les citoyens produisent quotidiennement et aux moyens de les utiliser pour faire avancer l'information.