Cela sonne comme une évidence : un produit qui a parcouru peu de kilomètres du champ à l'assiette est forcément plus écologique. Lorsque nous vous avons interrogés, au printemps dernier, sur vos habitudes alimentaires, beaucoup d'entre vous nous ont fait part de leur intérêt récent pour les produits locaux… et bio ou achetés en vrac. Comme si tous ces termes participaient d’une même démarche de réduction de notre impact sur l’environnement.

Mais est-ce vraiment le cas, lorsqu'on voit par exemple combien le local devient un argument marketing pour la grande distribution ? Acheter des aliments produits près de chez soi, de surcroît en ville, est-ce forcément vertueux d'un point de vue écologique ? Mediacités a fait le point sur les vraies vertus et les fausses promesses de l’alimentation locale en matière d’environnement.

1. « Local », une notion à géométrie variable

Il convient déjà de se mettre d'accord sur une définition. « Si vous êtes un agriculteur, un consommateur ou une collectivité, vous n'allez pas mettre la même chose derrière la notion de “local” », décrit Julien Noel, chercheur en géographie et développement territorial à l'université de Liège, qui a notamment travaillé sur les circuits alimentaires de proximité en Loire-Atlantique.

Dans sa charte pour la mise en avant de produits locaux signée en 2020 avec la grande distribution, le ministère de l'Agriculture insistait par exemple sur « l'origine France ». « Pour moi, la pomme de terre de Noirmoutier peut être un produit local en Alsace », avançait alors le ministre Julien Denormandie. Aujourd’hui, aucun label « local » n'existe officiellement en France, si bien que beaucoup d'enseignes adoptent leurs propres critères.

 

Le local, « ça dépend aussi de quel produit vous parlez », ajoute Julien Noel. « Pour les légumes, ce qui est communément admis, c'est entre 10 et quelques dizaines de kilomètres. Mais pour la viande, on franchit assez facilement 50 ou 100 kilomètres, voire plus pour les produits transformés », détaille-t-il. Les structures de transformation (abattoirs, laiteries, légumeries, etc.) ne se trouvent pas toujours à proximité du lieu de production, ce qui allonge la distance parcourue par un produit… avant de le voir revenir à son point de départ s’il est vendu comme « local ».

Le kilométrage augmente d’autant plus avec les produits transformés, qui comportent souvent des ingrédients de différentes provenances. La meilleure garantie de proximité lorsqu’on fait ses courses, c’est donc d’opter pour des produits bruts et non transformés, ou bien transformés directement sur le lieu de production.

Attention aussi aux faux amis. Il ne faut pas confondre « local » et « circuits courts » ou « vente directe ». « On peut acheter sur Internet du vin qui vient de Tahiti revendu par un intermédiaire ou même en direct à un producteur d'un autre pays », souligne Christine Margetic, professeure à l'université de Nantes, spécialiste des dynamiques territoriales de l'alimentation. En outre, « certains produits sont identifiés comme locaux car ils viennent d'un lieu particulier, mais pas au sens de "proche géographiquement", comme une huile d'olive ou des agrumes de Méditerranée, qui sont en lien avec un terroir », ajoute Julien Noel.

2. Des produits locaux à l'empreinte inégale sur l'environnement

« Plus de proximité ne signifie pas nécessairement moins d'émissions de gaz à effet de serre », prévient l’Agence de la transition écologique (Ademe) dans son rapport consacré aux circuits courts, publié en 2017. Car l'impact d'un aliment sur l'environnement ne se mesure pas seulement au nombre de kilomètres parcourus pour l’acheminer sur le lieu de vente : il faut prendre en compte l’ensemble de son cycle de vie, de la production à la transformation éventuelle, puis du conditionnement au transport jusqu'au lieu de distribution (marché, magasin, restaurant, voire livraison à domicile).

24 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent de l’alimentation

L'alimentation représente 24 % des émissions de gaz à effet de serre des ménages, selon un autre rapport de l'Ademe sur l'empreinte carbone de l'alimentation en France. Les deux tiers de ces émissions proviennent des conditions de production d’un aliment, notamment le méthane rejeté par les ruminants, mais aussi les engrais azotés utilisés pour les cultures (chimiques ou en provenance de déjections animales) ou encore la consommation d'énergie pour le matériel, les bâtiments et la production d'intrants.

Dans le bilan carbone d’un aliment, vient ensuite le transport. Mais il convient là encore de nuancer : « Les émissions par kilomètre parcouru et par tonne transportée sont environ 10 fois plus faibles pour un poids lourd de 32 tonnes et 100 fois plus faibles pour un cargo transocéanique que pour une camionnette de moins de 3,5 tonnes », relève l'Ademe. Comme le caricature Éva Genel, cofondatrice de FiG, une association qui labellise les restaurants éco-responsables : « Si les habitants d'une ville prennent chacun leur véhicule diesel pour aller récupérer un panier de fruits dans une ferme, l'impact environnemental est bien supérieur à des tonnes de fruits qui auraient voyagé depuis le Sud de la France en train. » Il est donc grandement question de logistique. Ainsi, « l'empreinte carbone d'une épicerie de produits locaux qui sert seulement 50 clients face à un hypermarché qui en sert 50 000 peut aussi être relativisée », ajoute-t-elle.

Ce n’est pas tout : pour connaître l’impact d’un produit « local » sur l’environnement, il ne faut pas seulement observer ses émissions de carbone dans l’atmosphère, mais aussi son « empreinte environnementale ». On peut ainsi considérer la part de terres consacrée à la production alimentaire (qui dépend du type d’exploitation, élevage ou maraîchage, et du type de culture), l'utilisation des ressources en eau, la pollution des sols et de l'eau par un excès de nutriments (algues vertes par exemple), ou encore l'impact sur la biodiversité.

3. Un régime alimentaire à questionner

« Ce que vous mangez est bien plus important que la provenance de vos aliments », résument les chercheurs Hannah Ritchie et Max Roser sur le portail Our World in Data, rattaché à l’université d’Oxford. Et là, la viande rentre dans le débat. « Il vaut mieux manger des fruits et des légumes qui voyagent depuis la vallée du Rhône, voire d'Espagne, plutôt que de s'arracher les cheveux à essayer de manger local… tout en continuant à avoir une consommation carnée », interpelle ainsi Eva Genel.

« D’un point de vue environnemental, mieux vaut consommer un poulet industriel qu'un bœuf local ».

Les arguments commencent à être bien connus. L'élevage contribue fortement au rejet de méthane et de protoxyde d'azote, de puissants gaz à effet de serre contribuant au réchauffement climatique. Sans compter qu’il faut d'abord alimenter un animal en eau et en nourriture, avant de pouvoir le consommer soi-même.

S’il existe un consensus scientifique sur la nécessité écologique de réduire son alimentation carnée, est-il quand même préférable de manger de la viande locale ? « Cela dépend de la nature de la viande, l'impact n'est pas le même pour un ruminant et un non ruminant », le premier rejetant plus de gaz à effet de serre, indique Eva Genel. Pour elle, « d’un point de vue strictement environnemental, il vaut mieux consommer un poulet industriel qu'un bœuf local ».

La façon dont l'élevage est nourri entre aussi en jeu : « Manger de la viande issue d'un élevage industriel nourri avec du soja importé du Brésil qui a contribué à la déforestation est bien pire que de manger des poules qui ont été élevées en liberté dans la ferme d'à côté », précise encore Eva Genel.

On peut toutefois reconnaître plusieurs vertus à la viande locale. « Les circuits courts en viande permettent souvent de maintenir un réseau de petites exploitations intégrées à des filières de qualité », argumente Christine Margetic, qui évoque aussi l’importance de ces fermes pour maintenir des races de vaches comme la Nantaise ou la Bretonne Pie Noir, un temps en voie d'extinction. Un argument en faveur de la biodiversité.

4. Local ne veut pas dire forcément bio ou de saison

Si l’on associe spontanément le local à une alimentation plus respectueuse de l’environnement, gare aux raccourcis, une fois de plus ! Déjà, l'alimentation locale n'est pas forcément de saison : on peut acheter des tomates locales à la fin de l’hiver… qui ont poussé sous des serres chauffées. Or, ces aliments peuvent « consommer plus d’énergie et rejeter plus de gaz à effet de serre que des produits importés de pays où ils sont cultivés en plein air, même en incluant le transport », explique l'Ademe. L'alimentation locale n'est pas forcément bio non plus. On peut ainsi trouver des tomates locales produites hors sol, à l'aide de pesticides.

Toutefois, l'alimentation locale encourage plus souvent de bonnes pratiques environnementales. « 10 % des exploitations commercialisant en circuits courts pratiquent l’agriculture biologique (contre 2 % en circuit long) », pointait l'Ademe en 2017, ajoutant que les exploitations conventionnelles pratiquant le circuit court « semblent également développer plus fortement que la moyenne des pratiques agro-écologiques ».

Car c’est aussi cette boucle vertueuse qu’il faut retenir pour les produits locaux. Ils entraînent aussi, selon l’Ademe, « de meilleures marges et une reconnaissance de son travail pour le producteur, une meilleure répartition de la valeur ajoutée, un renforcement du lien social, le maintien d'emplois locaux et un aspect pédagogique pour les consommateurs ». Parfois néfaste pour l’environnement, le « manger local » est donc paré d’autres vertus, sociales et économiques, pour les territoires qui entourent nos villes.

Avatar de Mathilde Doiezie
Journaliste depuis 2015, je viens des Mauges et travaille à temps partiel pour Brief.me. J’ai également collaboré, entre autres, avec Reporterre, We Demain, Kaizen Magazine, Le Figaro Culture, Le Point, Usbek & Rica, Le Journal du Grand Paris, L'Imparfaite... À côté, je produis également le podcast "Du côté des autrices" pour mettre en valeur des femmes dont les œuvres littéraires ont été invisibilisées et je suis également secrétaire générale adjointe de l'association Prenons la Une, qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et l'égalité femmes-hommes dans les rédactions.