La crise sanitaire liée à la pandémie du Coronavirus a mis en lumière notre dramatique dépendance à l’usine du monde qu’est la Chine. Depuis, le « Fabriqué en France » n’a jamais autant été à la mode. Le président de la République a lui-même appelé, fin mars, à « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique ». Relocaliser la production, soit. Mais quoi concrètement ?

Pour dépasser le stade de ces bonnes intentions, Toulouse Métropole dispose peut-être d’une longueur d’avance sur le reste du pays. Entre mai 2018 et septembre 2019, la collectivité a mené une étude inédite en France sur les relocalisations potentielles de production sur son territoire. Menée avec l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie Occitanie et le cabinet de conseil Utopies, cette analyse du « métabolisme économique métropolitain » a chiffré l'ensemble de la demande de biens et services émanant des entreprises, des collectivités et des ménages. Elle a ensuite identifié la part qui, non satisfaite par l'offre locale, donnait lieu à « des fuites économiques », des importations de produits et de services depuis le reste du pays et de l'étranger.           

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L'étude Local Shift montre que les fuites économiques se situent à tous les niveaux. / Utopies

Or ces fuites sont considérables. « On a comparé Toulouse aux autres métropoles, en dehors de Paris, précise Boris Chabanel, expert en économies locales durables au sein de l’agence Utopies. On a le taux d’évasion de la demande locale le plus élevé avec plus de 56 %, contre 51 % à Nice, 47 % à Bordeaux, Lille et Aix-Marseille, 46 % à Nantes et 42 % à Lyon. Cela traduit le fait que la filière aéronautique – locomotive du territoire – est orientée vers l'extérieur. Elle génère beaucoup d'exportations, mais aussi des importations très importantes. »

Les multiples enjeux liés à ces nombreuses importations demeurent souvent ignorés par les décideurs publics et privés. Pour estimer le « manque à gagner », l'étude a pu estimer qu’en moyenne, lorsqu’un secteur d’activité génère 100 euros de chiffre d’affaires et 10 emplois directs autour de Toulouse, il permet la création de 63 euros de production locale et 8,3 emplois supplémentaires. Cet « effet multiplicateur local » est, à Toulouse, de 10 à 30 % inférieur à ceux calculés dans le Grand Lyon et dans les métropoles de Nantes, Lille ou Bordeaux. « Les 100 euros dépensés par une entreprise se répercutent sur les fournisseurs de rang 1, puis 2 et 3, jusqu’à épuisement de l’effet ricochet, explique Boris Chabanel. Dès lors qu’il y a des importations, la demande locale s’évade et les effets multiplicateurs disparaissent. »

L'étude estime aussi les emplois cachés derrière ces importations ainsi que leurs empreintes carbone et matérielles. Les chiffres donnent le tournis. Dans les 37 communes de Toulouse Métropole, les fuites économiques représentent 48 millions de tonnes de matériaux importés, 20 millions de tonnes d’équivalent carbone émises et environ 147 000 emplois. 43 % des importations provenant de l’étranger, ces 12 milliards d’euros représentent enfin un important manque à gagner fiscal pour l’État et les collectivités, souligne pour sa part Jérôme Llobet, référent de l’Ademe sur cette étude.              

Des fuites dans l'aéronautique

Au-delà de ce constat global, l’analyse Local Shift s’est penchée sur 378 postes d’importation pour identifier les gisements d’activité et d’emplois relocalisables. « Sur la demande locale de 53 milliards d’euros, la part émanant des entreprises s’élève à 38 milliards d’euros. Et 90 % des importations sont le fait des entreprises, précise Boris Chabanel. Les questions qui se posent sont surtout : comment fonctionnent les filières, quelles sont les stratégies d’achat des entreprises, comment se connectent l’offre et la demande en local et quelles sont les capacités productives manquantes ? »

De ce diagnostic, cinq secteurs pouvant relocaliser une partie de leurs productions émergent : l’aéronautique et le spatial, le BTP, le transport-logistique, les services supports, le commerce et la banque-finance-assurance. Sans surprise, l’aéronautique importe 77 % de sa demande locale à 100 % depuis l’étranger. Ce phénomène, qui tend à se renforcer, s'explique par le fait que les usines toulousaines assemblent des éléments fabriqués dans la région, en Europe et dans le monde. Ce secteur représente un gisement de 5,9 milliards d’euros, 15 430 emplois, 4,9 millions de tonnes d’empreinte matérielle et 8,2 millions de tonnes d’équivalent carbone par an.               

À partir de cet état des lieux, le groupe de travail réunissant les experts d’Utopies, de l’Ademe et de Toulouse Métropole a élaboré plusieurs scénarios d’actions et a laissé de côté des secteurs pourtant à forts potentiels. « Sur la question aéronautique, le groupe de travail a conclu que ce n’était pas le cœur du sujet malgré l’ampleur des chiffres, raconte Boris Chabanel. C’est une filière avec des chaînes de valeurs organisées à l'échelle internationale, dont on maîtrise assez peu le fonctionnement. Les marges de manœuvre ne sont pas évidentes au niveau local. Sur la question alimentaire, il a été considéré que le sujet avait déjà été travaillé par ailleurs. »

L'objectif des 10 %

Les réflexions se sont donc concentrées sur d'autres secteurs, tels que le BTP où les entreprises pourraient être incitées à utiliser davantage de ressources locales. Les produits manufacturés et les biens d’équipements, ainsi que l’écologie industrielle et territoriale sont également considérés comme en partie relocalisables. « On pourrait imaginer une filière locale de reconditionnement des téléphones, estime Jérôme Llobet. Aujourd’hui, on en change tous les deux ans. Avec une filière locale, on pourrait les réparer pour n’en changer que tous 4 à 6 ans. Cela permettrait d’économiser des matériaux et de créer des emplois. C’est aussi vrai sur le textile, les produits manufacturés et les services. » 

En ligne de mire des experts et des élus mobilisés, relocaliser 10 % des fuites économiques sur le territoire pour récupérer 2,9 milliards d'euros et créer 14 700 emplois. Un objectif « raisonnable et ambitieux », selon Boris Chabanel, si les moyens nécessaires y sont attribués. « L’objectif de 10 % est atteignable. Mais sans une analyse plus approfondie sur les moyens disponibles, je ne sais dire dans quel délai », avoue Dominique Faure, maire de Saint-Orens de Gameville (réélue au premier tour) et vice-présidente métropolitaine au Développement économique.

Les mesures concrètes manquent à l'appel

De fait, si l'étude éclaire les secteurs à forts potentiels, la délibération votée le 21 novembre 2019 sur le sujet par le conseil métropolitain reste vagues sur les objectifs, les moyens et le calendrier. Quelques orientations appellent à lancer des expérimentations en faveur du ré-emploi de matériaux, à mobiliser plus de 1 000 entreprises ou à « développer des synergies autour des activités de réparation ». « Cela reste du bla-bla, de belles promesses sans moyens, tacle Antoine Maurice, conseiller métropolitain d’opposition et tête de liste Archipel Citoyen, qui a toutefois voté le texte. Cette question est engagée depuis le début du mandat, mais la collectivité n’a pas voulu engager d’action concrète. Il y a de vrais enjeux sur l’agroalimentaire et l’aéronautique. Je ne vois pas pourquoi on a exclu ces secteurs des réflexions. »

Un coup d'épée dans l'eau ? Du côté de la majorité, on assure continuer à plancher sur le sujet. « Le travail des services se poursuit, notamment pour estimer les besoins en ingénierie de projet et pour cartographier les flux de 1 000 entreprises, mais rien n’est communicable pour l’instant, jure Dominique Faure. Ces axes de travail nous permettent d'alimenter les réflexions du plan de relance que je coordonne en ce moment. Il aura une forte coloration transition numérique et écologique. Un contrat d’objectif est en discussion avec l’Ademe. L’investissement financier et RH sera important, mais il est impossible de le définir à ce stade. » Les fuites économiques toulousaines ne semblent pas prêtes d’être bouchées.