Fonctionnaire régional employé à Montpellier, Dominique avait vécu quelque temps à Toulouse auparavant. Un motif suffisant pour susciter la méfiance de ses collègues du Clapas (surnom occitan de Montpellier) qui craignaient une « infiltration » de leur service juste après la fusion entre les conseils régionaux de Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. À l’inverse, son parcours lui a valu la confiance de ses confrères toulousains rassurés par son bref passage sur les berges de la Garonne. « Tu as vécu à Toulouse, donc toi au moins tu nous comprends », s’est-il souvent entendu dire...     

L’anecdote en dit long sur la suspicion initiale et sur le « choc des cultures » entre deux territoires de près de trois millions d’habitants que pas grand-chose ne prédisposait à regrouper. L’un coopérait plus naturellement avec l’Aquitaine dans la continuité de la Garonne et de filières aéronautiques et aérospatiales complémentaires, tandis que l’autre se tournait davantage vers le littoral et Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca).

« Historiquement, on ne peut pas dire qu’il y a eu une rivalité mais plutôt une ignorance entre les deux précédentes régions qui ont dû apprendre à se connaître », confirme Emmanuel Négrier, directeur du Centre d’études politiques de l’Europe latine à Montpellier et coordinateur, avec l’enseignant-chercheur toulousain Vincent Simoulin, d’un ouvrage collectif intitulé La fusion des régions. Le Laboratoire d’Occitanie (Presses Universitaires de Grenoble). Un chapitre y analyse la rencontre entre deux façons de faire diamétralement opposées, avec d'un côté un Midi-Pyrénées technocratique, centralisé et « bon élève » soucieux d’une tenue rigoureuse des budgets, et de l'autre un Languedoc-Roussillon aux nominations très politiques, volontiers adepte de la « commedia dell’arte » et présentant un chapelet de villes secondaires.

Les tensions de la fusion

Pour que ce grand écart ne provoque pas de déchirure, la présidente Carole Delga, élue en 2015, a créé un « pôle de transformation de l’action régionale » et organisé sept séminaires auxquels ont participé plus de 1 000 agents régionaux. Ces grands-messes ont abouti à la production de deux documents intitulés « Cap 2020 », visant à inventer une culture commune, une « troisième voie » fondée sur la « transversalité », « l’innovation » et le « design » des politiques publiques.

Ce discours néo-managérial a eu du mal à passer auprès de certains agents. « On ressent une vraie violence verbale quand on nous parle, par exemple, ‘d’acculturation’. On a l’impression qu’il faut qu’on oublie tout ce qu’on faisait avant », exprime Diane Guénot, co-secrétaire du syndicat Sud au Conseil régional. Basée à Montpellier, cette fonctionnaire territoriale évoque un sentiment de « déclassement » à « l’Est » de la région, qui n’a hérité selon elle que de « petites directions » et dénonce le déséquilibre de la répartition des directions de l’État. Dans les faits, Toulouse compte trois directions régionales d’envergure (l’Aménagement et le Logement, l’Agriculture, le Travail et les Entreprises), et Montpellier tout autant (celles de la Santé, de la Jeunesse et des Sports, de la Culture).

La porte-parole syndicale pointe également les tensions engendrées dans un premier temps par les « doublons, triplons voire quadruplons » dans les organigrammes du fait de la fusion, avec un directeur d’un côté de la région et un directeur délégué de l’autre, un chef de service généralement associé à un chef de service délégué et de multiples chefs de projet… Si cette « sur-hiérarchie » est moins prégnante maintenant, la syndicaliste rapporte que les cadres ont été « poussés à s’entre-tuer » dans les premières années, à défaut d’avoir été sélectionnés en amont. Une gestion des ressources humaines en mode « cannibalisme » qui aurait laissé des traces avec plusieurs cas de burn-out, selon Diane Guénot. Contactée à ce propos, la CGT, syndicat majoritaire au conseil régional, n’a pas souhaité s’exprimer avant le scrutin du 20 juin.

Si elle « comprend » les difficultés à s’adapter à « l’agilité » exigée par « la refonte de l’ensemble des politiques régionales », l’élue régionale socialiste Claire Fita considère pourtant qu’il n’y a pas d’asymétrie entre les deux zones où la Présidente, son directeur de cabinet et le directeur général des services « passent la moitié de leur temps ». Membre de la commission des ressources humaines au conseil régional, elle estime qu’il y a « un nombre d’agents tout à fait équivalent de part et d’autre ». Une légère approximation puisque 55 % de l’effectif régional travaille en ex-Midi-Pyrénées, contre 45 % dans l’ex-Languedoc-Roussillon.

Revenons au cas de Dominique. Aujourd’hui, l’effectif du service où travaille ce fonctionnaire régional montpelliérain est scindé en deux parts à peu près égales entre Montpellier et Toulouse où est basé son supérieur hiérarchique direct. Dominique emprunte donc « tous les deux ou trois mois » le train, le covoiturage interne ou la navette qui assure quotidiennement l’aller-retour pour se rendre d’une métropole à l’autre. Le reste des échanges a lieu à distance. Avant même les confinements dus à la situation sanitaire, la collectivité a investi plus de 600 000 euros dans du matériel de visioconférence et de télétravail.

100 millions d’euros d’économies

D’après Claire Fita, actuelle présidente de la commission des finances au conseil régional, les dépenses supplémentaires pendant le premier mandat n’ont été que de 50 millions d’euros, du fait de l’harmonisation par le haut des indemnités des 6 900 salariés de la nouvelle Région, de l’installation de nouveaux équipements et de la prise en charge des transports interurbain et scolaire. Sur l’ensemble du mandat, l’élue socialiste et candidate sur la liste tarnaise de Carole Delga estime que 150 millions d’euros d’économies ont été réalisés, principalement grâce à des commandes informatiques, assurantielles ou ferroviaires groupées, à la réduction du nombre d’agences régionales (passées de 14 à 4), et à la limitation du traitement des élus (qui a permis d’épargner 1,1 million d’euros par an, selon la Région). La fusion aurait donc permis officiellement d’économiser 100 millions d’euros. Soit bien peu au regard d'un budget de 3,53 milliards d'euros, en 2020.

Le calcul est moins simple pour la chambre régionale des comptes d'Occitanie. « Les coûts et les économies liés à la fusion des deux anciennes régions n’ont pas pu être évalués de manière fiable et complète, en raison de l’évolution des périmètres, des transferts de compétence, des incertitudes comptables et de la difficulté à dissocier le coût des nouvelles politiques lancées par l’exécutif élu en décembre 2015 des coûts spécifiques occasionnés par l’évolution institutionnelle », tranchait celle-ci en septembre 2019.

Dans son rapport, la Cour des comptes épinglait même la hausse de 11,7 % des dépenses au cours des trois premières années post-fusion, ce qui faisait de l’Occitanie le deuxième plus mauvais élève national en la matière. Une analyse contestée par la majorité socialiste puisque les chiffres étudiés intégraient le montant du Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), alors qu’il était comptabilisé à part chez d’autres régions au profil similaire, comme Auvergne-Rhône-Alpes. Ces dépenses mises à part, la flambée des décaissements a ainsi été ramenée à 5,7 % entre 2015 et 2018, soit 1,9 % par an. Une hausse au même niveau que l’inflation.

Lettre Delga Fusion région

Si du côté des écologistes, on ne conteste pas ce bilan statistique, tout en dénonçant une « belle occasion manquée de simplifier le mille-feuille administratif français », selon Gérard Onesta, président EELV du bureau de l'assemblée du conseil régional, la critique est plus ferme au Rassemblement national. « Les frais de fonctionnement ont explosé, notamment à cause de la création de nouveaux logiciels et de l’augmentation de la rémunération des personnels », tempête Guillaume Vouzellaud, secrétaire général du groupe des 36 élus du RN. S’appuyant sur des « remontées de fonctionnaires en interne », ce candidat du RN pour les Départementales dans l’Hérault estime que la fusion a engendré « un milliard d’euros d’encours de dette supplémentaire ». D’après les chiffres officiels, la capacité de désendettement de la région s’est bel et bien dégradée de 2,8 ans à 5,3 ans entre 2016 et 2020. Elle reste toutefois meilleure que la moyenne nationale (6,3 ans).

Parmi les candidats en lice pour la présidence, certains ont mis l’accent dans leurs programmes sur les finances régionales. Ainsi, Vincent Terrail-Novès, le candidat soutenu par la majorité présidentielle (LREM), envisage d’économiser « 400 millions d’euros grâce à la baisse des dépenses de fonctionnement ». Contacté à ce sujet, il n’a pas trouvé le temps de s’expliquer davantage. Son concurrent des Républicains, Aurélien Pradié, promet quant à lui une « gestion rigoureuse dès la première année » de son mandat, assurant qu’il « réduira de moitié les frais de déplacement des élus » d’ici à 2028 et qu’il « dédoublonnera tous les postes au plus vite pour réduire les coûts et limiter les excès bureaucratiques ».

De quoi intéresser sa colistière Brigitte Rivière, élue régionale Les Républicains dans le Lot. Médecin à Cahors, celle-ci doit faire 3h30 de route pour assister aux séances plénières à Montpellier. Un voyage fatigant qui l’oblige à faire une croix sur une « demi-journée de consultation » et à se faire rembourser près de 400 euros de frais . Depuis le début de la crise sanitaire, toutes les assemblées sont suivies par vidéos interposées depuis les deux hémicycles, ce qui lui permet de réaliser un trajet deux fois moins long pour se rendre à Toulouse. « Nous proposons de continuer sous la formule actuelle, en l’avalisant légalement même en temps normal. Le format est très cadré, donc cela ne gêne pas les interventions », abonde la socialiste Claire Fita, ce qui, souligne-t-elle, permettrait d’économiser les 100 000 euros de location d’un espace au Parc des expositions de Pérols pour chaque assemblée plénière.

La tête de liste LR, Aurélien Pradié, ne semble pas déterminée à pérenniser cet aménagement. « Dès notre arrivée aux responsabilités, nous lancerons une étude technique pour déterminer les aménagements simples pouvant être faits au siège de la région à Montpellier ou à Toulouse afin d’accueillir les réunions plénières », peut-on lire dans son programme. Quant au RN, selon Guillaume Vouzellaud, la solution consisterait à réunir les 158 conseillers « à mi-distance dans le Narbonnais », en mobilisant pour cela une salle adéquate.

Même si une centaine de millions d’euros a donc, semble-t-il, été économisée en Occitanie, la fusion des régions n'aurait entraîné ni surcoût ni économie à l’échelle nationale, selon une étude de la direction générale des collectivités locales. Une constatation bien éloignée de la promesse des 10 milliards d’euros d’économies globales, annoncée à la va-vite par André Vallini, le secrétaire d’État chargé de la réforme territoriale en 2014. Il en va de même pour l’autre objectif affiché de cette réforme : soutenir la comparaison avec de grandes collectivités autonomes européennes. Or il demeure difficile pour l'Occitanie de rivaliser, par exemple avec la Catalogne quand on sait que son budget – 3,6 milliards d’euros en 2021 – ne représente toujours que 10 % de celui notre voisin outre-pyrénéen...

Reste enfin l’objectif politique non avoué : empêcher le Front national de mettre la main sur certaines régions, notamment celles du pourtour méditerranéen. La manœuvre a été un succès total en 2015. Aux électeurs de décider si elle le sera une nouvelle fois cette année.