Ce 12 juin 2015, David Roquet est condamné à payer de lourds dommages et intérêts à son ancien employeur, SNC MEN (Matériaux Enrobés du Nord), une des filiales du groupe Eiffage, dans l’affaire dite du Carlton de Lille. La condamnation porte sur plusieurs factures enregistrées en comptabilité par David Roquet sans l’accord de Jean-Luc Vergin, son supérieur hiérarchique, selon la position d’Eiffage confirmée par la justice. Une version inlassablement contredite par David Roquet depuis ses propos tenus dans nos colonnes. Et voilà que le géant du BTP, qui ne s’était jamais manifesté pour réclamer son dû, a mandaté début mai 2017 un avocat parisien pour faire exécuter le jugement, comme Mediacités est en mesure de vous le révéler. Soit près de deux ans après la condamnation de David Roquet !

Les sommes en jeu ? 41 311,87 euros de dommages et intérêts et 2 000 euros de frais de justice. Une goutte d’eau pour un géant comme Eiffage, mais rien d’équivalent pour un David Roquet qui, aujourd’hui, a tout perdu... Dès lors, de nombreuses questions émergent dans ce dossier sulfureux, qui lève le voile sur de biens étranges pratiques. Pourquoi le groupe Eiffage n’a-t-il rien exigé pendant deux ans de son cadre pourtant condamné par la justice ? Etait-ce une volonté de ne pas accabler un ancien salarié, déjà licencié en 2011 ? Ou plutôt le souhait de l’inciter à rester le plus discret possible sur ses années Eiffage?
« Durant le procès, David Roquet a affirmé avoir réglé les factures des soirées et des voyages avec DSK de sa propre initiative », se souvient Gilles Durand, journaliste de 20 minutes à Lille. « Le président Lemaire lui a demandé à plusieurs reprises s’il avait agi sur ordres de ses supérieurs. Il a même lourdement insisté... Je pense qu’il était sceptique sur les explications de Roquet. »

David Roquet a-t-il volontairement porté le chapeau dans l’affaire du Carlton de Lille ? A-t-il couvert certaines pratiques répandues dans le monde du BTP, celles de petits cadeaux à des élus ou personnages influents élevés au rang de politique d’entreprise ? « Eiffage, c’était ma famille », ne cesse de marteler l’intéressé, depuis cette affaire si médiatique. « C’était pour l’inciter à continuer de se taire après sa condamnation, c’est une évidence », lance Stefan Squillaci, l’avocat lillois de David Roquet. Avec une telle épée de Damoclès au-dessus de la tête, l’ex-directeur de filiale avait effectivement intérêt à ne pas trop moufter !

Des révélations bien embarrassantes

Début septembre 2016, les choses ont pris une toute autre tournure. Convoqué par le juge Gentil dans une affaire de buttes en terre, contre lesquelles certains élus de la Métropole auraient reçus des petits cadeaux d’Eiffage en 2010, David Roquet a fait des révélations très ennuyeuses pour pas mal de monde - et notamment pour son ancien employeur. De plus, les protagonistes de cette affaire sont en partie les mêmes que pour celle portant sur l’attribution de la construction du stade de Villeneuve d’Ascq à la société Eiffage, en février 2008. Un dossier particulièrement sensible et aux enjeux considérables. De quoi aiguiser la curiosité de Jean-Michel Gentil, le juge d’instruction lillois en charge de ces dossiers...

Tout s’accélère ensuite. Le 22 décembre 2016, le magistrat mène plusieurs perquisitions chez des anciens salariés d’Eiffage et dans des locaux de l’entreprise de BTP dans le Pas-de-Calais. Et début avril 2017, il place cinq personnes en garde à vue dans les locaux de la brigade financière de Lille. Deux jours plus tard, quatre en ressortent avec, dans la poche, une mise en examen. Depuis, tous ont fait appel. Damien Castelain, président de la Métropole Européenne de Lille (MEL), Henri Ségard, ancien élu aujourd’hui retiré de la vie politique, Jean-Luc Vergin, ancien directeur d'Eiffage Nord et Alain Létard, ancien directeur commercial et mari de la sénatrice et 1ère vice-présidente du conseil régional des Hauts-de-France, Valérie Létard. Tous ces appels seront étudiés du 11 au 18 mai par la cour d’appel de Douai (1).

David Roquet seule cible

Après deux ans de répit, David Roquet est donc contraint de passer à la caisse. Plusieurs faits tendent à penser que le changement d’attitude du « bétépiste » fleure le règlement de comptes. Déjà, Virginie Dufour, également mise en cause dans l’affaire du Carlton en tant qu’organisatrice événementielle des fameux voyages et parties fines, a été condamnée solidairement avec David Roquet à hauteur de 31 000 euros. Or, si Franck Beckelynck, son avocat wasquehalien, n’a pas souhaité faire de commentaires, Virginie Dufour, elle, a bel et bien confirmé par téléphone à Mediacités n’avoir pas, à ce jour, été mise en demeure par Eiffage de sortir le carnet de chèques. En clair, le géant du BTP réclame l’intégralité de la créance à David Roquet. C’est légal mais tout de même étrange...

De plus, Jean-Luc Vergin a reconnu au moment du procès de 2015 avoir dupliqué des factures à son compte et s’être ainsi fait rembourser 24 554,16 euros de factures pourtant payées directement par MEN ou déjà remboursées à David Roquet ! Lors du procès pénal en 2015, le président Lemaire avait clairement regretté que l’ancien directeur d’Eiffage Nord ne soit pas renvoyé en correctionnelle pour ces faits. La faute à une banale erreur de procédure... De ce fait, Eiffage pourrait très bien attaquer aujourd’hui Jean-Luc Vergin, licencié lui-aussi en 2011, devant le tribunal civil et lui réclamer les sommes. Pourquoi ne le fait-elle pas ? Enfin, David Roquet a dû cautionner 20 000 euros auprès du régisseur du TGI de Lille. Une somme destinée à régler d’éventuelles amendes ou indemniser les parties civiles. Pourquoi la société Eiffage ne s’est pas manifestée jusqu’à présent auprès du Parquet afin d’obtenir du Trésor le versement de tout ou partie de cette somme ?

Contre-attaque judiciaire

David Roquet et son avocat ont donc décidé de contre-attaquer. L’ancien cadre du groupe de BTP a déposé, ce jeudi 11 mai au matin, une plainte au commissariat de Cambrai contre Eiffage, au titre de personne morale, et contre Jean-Luc Vergin (ancien responsable Eiffage Nord), en qualité de personne physique, au motif d’escroquerie au jugement.  David Roquet affirme désormais avec force avoir couvert son supérieur au moment du procès Carlton et conteste de fait les conclusions du TGI de Lille. Pourquoi ne pas s’être manifesté avant ? « On lui a toujours fait miroiter une transaction financière », détaille Stefan Squillaci. « Et mon client faisait confiance à ses anciens patrons ! Mais aujourd’hui, ça suffit. Voilà cinq ans qu’on le mène en bateau... »

Eiffage a-t-il entretenu le doute dans l’esprit de David Roquet sur une probable issue transactionnelle durant toute cette affaire ? Un drôle de repas au restaurant l’Arcadie à Lens, entre fin 2012 et début 2013, a fait naître le soupçon chez David Roquet et son avocat. Deux émissaires, se réclamant du groupe de BTP, avaient convié le cadre. Mais ils semblent avoir été déroutés par la présence - non-prévue - de son avocat ce jour là. « Je me suis demandé ce que nous faisions là », se souvient Stefan Squillaci. « Il me semblait pourtant que nous étions conviés pour évoquer cette affaire et trouver une solution. Or, on nous a parlé de la pluie et du beau temps...»

Les petites missives d’Alain Létard

Des visites régulières d’Alain Létard au domicile de David Roquet durant plusieurs années laissent également planer de sérieux doutes. L’ancien directeur commercial d’Eiffage Nord a-t-il été mandaté par le géant du BTP pour garder un œil « bienveillant » sur l’encombrant David Roquet ? Régulièrement, depuis le procès du Carlton de Lille, en 2011, Alain Létard passait discrètement au domicile du banni pour prendre de ses nouvelles. La méthode était simple. Jamais de coups de téléphone ni de mails. De simples petits bouts de papiers glissés dans la boîte aux lettres informaient David Roquet de son passage ou de l’avancée de son dossier auprès des plus hautes sphères d’Eiffage.

Sur l’un d’entre eux, le texte ne laisse que bien peu de doutes sur la démarche d’Alain Létard. Plusieurs initiales correspondent à celles des principaux dirigeants du groupe de BTP de Villacoublay. Ces petits bouts de papiers avaient-ils pour but de solutionner le cas d’un ancien salarié resté opportunément bien silencieux dans l’affaire du Carlton ? Ou juste de le tenir en haleine pour s’assurer qu’il ne parlerait pas ? Contacté par Mediacités, la société Eiffage est demeurée muette. Ces bien étranges missives, signées « Alain », laissent à penser qu’Eiffage et David Roquet continuaient d’être en relation par personne interposée... Et cela bien après le procès et la condamnation de 2015. Bizarre là encore. Sauf s’il y avait une situation à solder. David Roquet envisage d'ailleurs de déposer plainte pour subornation de témoin contre Alain Létard dans les prochains jours.

(1) Actualisation le 15 mai : la mise en examen, le contrôle judiciaire et le versement d'une caution ont été confirmés par la cour d'Appel de Douai pour Jean-Luc Vergin, le 11 mai dernier.

Actualisation le 23 mai : le contrôle judiciaire et le versement d'une caution de 50 000 euros ont été confirmés par la cour d'Appel de Douai pour Damien Castelain le 23 mai. L'interdiction de voyager à l'étranger a été assouplie pour lui permettre d'effectuer des déplacements professionnels en Belgique et au Royaume-Uni. Le juge Gentil l'a convoqué à nouveau le 9 juin.