Il s'appelait le dossier « MA », comme Martine Aubry. Depuis le 13 octobre 2011, il dormait sur les serveurs de Lille 3000. Nul besoin d'être un hacker chevronné pour y accéder. Il suffisait d'entrer dans Google la requête « Tous-avec-Martine-Aubry + Lille 3000 ». Le dossier était en accès libre. Une demie heure après nos premières questions posées à son sujet, il avait disparu comme par enchantement. Mais nous avions pris soin de "l'aspirer" dans son intégralité. Le dossier « MA » contenait des éléments de campagne de Martine Aubry dans le cadre de la présidentielle 2012. Soit une affiche de la maire de Lille, plan serré sur fond rouge, avec pour unique slogan : « Ma. présidente ». Figurait aussi un appel à la soutenir signé par des personnalités de la culture, de la politique et du sport : Virginie Ledoyen, Edmond Maire, Pierre Joxe, Philippe Sollers, José Bové, Yohann Diniz, Eric Dupont-Moretti, etc.

Dossier_MA_serveur_Lille3000

Affiche de campagne destinée à appuyer la candidature de Martine Aubry à la primaire socialiste d'octobre 2011. Elle était stockée dans un dossier situé sur un serveur du site de Lille 3000.Ce mini-kit de campagne devait d'abord être utilisé pour appuyer la candidature de Martine Aubry à la primaire socialiste. L'intention initiale était d'inviter un maximum d'internautes à remplacer leur photo de profil Facebook ou Twitter par l'image de la candidate juste avant le second tour de la primaire, le 16 octobre 2011. L’opération était organisée par Didier Fusillier, directeur général de Lille 3000 et incontournable « Monsieur Culture » de l'équipe Aubry. Le 10 octobre 2011, Europe 1 avait évoqué l’info dans une brève toujours visible sur le site de la station et ainsi rédigé : « A l'initiative d'un jeune volontaire de la campagne (il avait en réalité 52 ans en 2011, ndlr), le responsable des questions culturelles dans l'équipe de Martine Aubry, Didier Fusillier, la candidate à la primaire socialiste propose un rassemblement, intitulé « Tous avec Martine sur le net! » jusqu'à dimanche prochain, 19h. Le principe est de remplacer sa photo de profil Facebook ou son avatar Twitter par un portrait de Martine Aubry, et de le laisser jusqu'à dimanche soir, jour du second tour de la primaire socialiste ».

Mélange des genres institutionnalisé

Ceux qui connaissent la proximité entre Martine Aubry et Didier Fusillier, actuel président du Parc de la Villette à Paris, ne seront pas étonnés par cette anecdote. Elle n'en pose pas moins un sérieux problème de mélange des genres. Lille 3000 est une association subventionnée par les collectivités. Elle n'a pas vocation à rendre des services à une candidate en campagne. Une évidence qui met nos interlocuteurs mal à l’aise. Contactée par nos soins, l'association fait savoir qu'elle va « diligenter une enquête interne pour comprendre comment ce dossier a pu être mis sur le serveur à l'époque ou Didier Fusillier était directeur général ». Sollicité à son tour, le directeur de cabinet de Martine Aubry, Arnaud Deslandes, ne cache pas sa surprise, teintée d'irritation : « Cela n'a aucun sens. Martine Aubry (première secrétaire du PS de 2008 à 2012, ndlr) avait toutes les équipes nécessaires pour préparer sa campagne à la primaire en 2011. Elle n'avait pas besoin de Lille 3000 ».

Après vérification, Arnaud Deslandes nous recontacte quelques heures plus tard : « J'ai vu les documents. Nous ne savons pas ce qu'ils font sur le serveur de Lille 3000. Martine Aubry n'a jamais rien demandé à l'association ». Fin de déclaration. Didier Fusillier, enfin, finit par nous rappeler lui-aussi. Preuve de la sensibilité du sujet. S'il admet sans difficulté avoir été chargé des questions culturelles dans l'équipe de campagne de la maire de Lille - « C'est de notoriété publique » -, il dément « formellement avoir jamais fait travaillé quiconque pour Martine Aubry. Je ne sais pas qui vous a raconté ça, des centaines de personnes sont passées par Lille 3000, mais c'est faux ». Le dossier sur le serveur ? « N'importe qui a pu le déposer là. Ces documents ont beaucoup circulé, cela ne veut rien dire ».

Cette ligne défense est doublement battue en brèche. D'une part parce que seul un administrateur du site Lille 3000 peut avoir accès à l'espace de stockage ; d'autre part parce que des anciens salariés ne racontent pas tout à fait la même histoire. « Des employés de Lille 3000 ont été priés de travailler pour Martine Aubry ou pour son think tank Renaissance, soutient l'un d'eux. (…) Ce n'était pas très fréquent, mais c'est arrivé plusieurs fois ». A l’écouter, il ne s'agissait donc pas d'initiatives individuelles de sympathisants socialistes prenant sur leur pause-déjeuner mais d'une consigne de Didier Fusillier. Ce dernier n'avait-il pas institutionnalisé la double casquette, travaillant pour la notoriété de Lille le matin, et pour celle de Madame le maire l'après-midi ? A moins que cela ne soit l’inverse…

Des mises en garde systématiquement ignorées

Cette incongruité s'est diluée dans le flou juridique qui nimbe Lille 3000 depuis son origine. Un flou que Martine Aubry a refusé de dissiper, ignorant tous les avertissements. Au conseil municipal du 1er février 2010, par exemple, Christian Decocq, chef de l'opposition lilloise de 1995 à 2014, évoque une « association transparente », dans la mesure où le « pouvoir de décision » de Lille 3000 « appartiendra toujours au maire de Lille ». Cette dernière phrase de Christian Decocq n'est pas anodine. L'élu, qui s'est manifestement renseigné, attire l'attention de Martine Aubry sur un point de droit important : si le maire de Lille a le « pouvoir de décision » de Lille 3000, qu'elle a présidé jusqu'en 2014, elle peut voir sa responsabilité personnelle engagée.

Au minimum, un élu placé à la tête d'une association transparente la fragilise. Les commandes qu'elle passe peuvent être attaquées en justice, car le juge peut les requalifier en commandes publiques et dire qu'elles ont contourné le code des marchés publics. Dans les cas les plus compromettants, l'élu peut être mise en cause et poursuivi (pour faux en écriture, détournement de fonds, etc.). Et Christian Decocq d’enfoncer le clou: « Le risque est grand de voir cette situation qualifiée de gestion de fait et ses dirigeants de comptable de fait (...) Je veux vous rendre [tous] attentifs à cette situation, dans votre propre intérêt. »

Circuit fermé

L'avertissement de l’opposant Christian Decocq n'a pas été suivi d’effet. Les témoignages à propos de Lille 3000 dessinent au contraire le schéma d'une structure qui, au fil des années, a tourné de plus en plus en circuit fermé. La volonté de raccourcir la chaîne de transmission entre Martine Aubry et les opérationnels a conduit à supprimer tous les garde-fous. Si les équipes de Lille 3000, par exemple, sont mis à contribution pour la campagne du maire, aucun délégué du personnel ne protestera puisqu’il n'y en a pas ! Si l'effectif ne dépasse pas le seuil réglementaire qui les imposerait, c'est uniquement parce que l'association a recours à une société spécialisée dans l'externalisation des salariés du monde de la culture, la SMart.

Pis ! Lille 3000 n'a pas davantage de conseil de surveillance digne de ce nom. Le conseil d'administration est une chambre d'enregistrement. Pas une fois en dix ans, il n'a fait valoir ses vues en matière de gestion, sans même parler de programmation artistique. L'association ne publie ni rapport moral, ni rapport d'activité à la hauteur des sommes gérées. Lille 3000 rend des comptes – et donc parfois des services - à Martine Aubry, et à Martine Aubry seulement.

« Le modèle de Martine Aubry et de Didier Fusillier était le tandem formé à Nantes par Jean-Marc Ayrault et Jean Blaise , décrypte un bon connaisseur de la politique locale. Les Nantais ont joué gagnant-gagnant. L'élu donne des moyens considérables, l'homme de spectacle améliore la notoriété de la ville, le prestige de l'élu grandit. La différence, c'est que Jean-Marc Ayrault est devenu premier ministre et que les Folles journées de Nantes ont été copiées partout. Le bilan lillois est moins bon. Je pense qu'il le restera. Ça coince ! Voilà des années que Lille 3000 capte l'essentiel des subventions municipales dans le domaine de la culture. Les associations vivent de plus en plus mal son emprise et les politiques demandent des comptes avec de plus en plus d'insistance ».

Lille 3000, quel bilan ?

Frédéric Minard, adjoint UDI à la culture de Roubaix, n’est pas le dernier à sonner la charge : « Lille 3000 a un bon bilan et Didier Fusillier nous a fait profiter largement de son excellent carnet d'adresses », commence-t-il par saluer. Avant d'attaquer : « Reste à savoir à quoi sert Lille 3000 aujourd'hui ? 90% au moins des événements labellisés Lille 3000 sont organisés par d'autres associations, qui ont leur autonomie financière et leur calendrier. Ces événements auraient lieu même sans Lille 3000. C'est une sorte de chapeau, le plus large possible, sous lequel se rangent les acteurs culturels lillois, le temps d'une saison, en échange d'un soutien financier. Cela apporte-t-il des visiteurs en plus ? Lille 3000 ne cherche pas à le savoir ni à pérenniser des événements culturels. Si l'association disparaissait demain, finalement, qu'en resterait-il ? Quelques sculptures dans Lille ? »

A la métropole aussi, les protestations s’intensifient. La séance du conseil de la MEL du 24 juin 2016, qui fut notamment consacrée à l'examen des subventions à accorder à Lille 3000 pour la saison Eldorado, fut particulièrement houleuse. Ce jour-là, François Kinget, élu d’opposition LR, avait longuement décrit une association à bout de souffle, citant une enquête (non publiée) selon laquelle seuls 2% des visiteurs des manifestations de Renaissance 2015 étaient venus dans la métropole pour la première fois. Si le but est de convertir le « rayonnement culturel » en retombées sonnantes et trébuchantes, il semble donc très partiellement atteint.

L’élu dénonçait le bricolage institutionnel périlleux de Lille 3000, qui conduit la structure à ne rendre de comptes qu'à Martine Aubry… qui n'en demande pas ! Il est temps, poursuivait François Kinget que « le service juridique de la MEL diligente un audit juridique afin d’étudier la possibilité de mise en place d’une délégation de service public afin d’être pleinement en règle avec la Chambre régionale des comptes (CRC) ». Chambre qui n'apprécie ni la gestion de fait, ni les « associations transparentes » telles que décrites plus haut. Gageons que ce nouveau mélange des genres révélé par Mediacités titille la curiosité des magistrats. Didier Fusillier s’en défend : « Lille 3000 a été contrôlée plusieurs fois, la Chambre régionale des comptes est déjà venue ! », proteste-t-il ? La CRC ? Vraiment ? Et serait-il possible de prendre connaissance du rapport ? « Je n'ai pas à répondre à vos questions. Au revoir ». Est-il utile de préciser qu’il n’y a nulle trace de l'association Lille 3000 dans les archives de la CRC des Hauts-de-France ?